Il a choisi son travail plutôt que moi

Il avait choisi son travail, pas moi
Tu tu je nen crois pas mes oreilles! Ça ne rentre pas dans ma tête! Ton maudit poste, tes appels urgents, tes missions sans fin! Mélisande balaya sa tasse du bureau, qui se fracassa contre le mur, projetant le café à moitié bu partout. Les éclats retombèrent sur le sol comme des confettis.

Arrête de dramatiser, ne fais pas la petite! Serge, sans même hausser la voix, la lança, ce qui lirrita encore plus. Elle bouillonnait à lintérieur, lui, immobile comme une statue. Je ne peux pas annuler cette mission, comprendsmoi! Cest une question de promotion.

Promotion?! elle se toucha la gorge, furieuse. Ta promotion a toujours fait passer nos besoins à la trappe! Souvienstoi, tu as raté la remise de diplômes de Catherine, tu nas même pas appelé pour mon anniversaire, alors que je te le rappelais une semaine à lavance! Et maintenant? La chirurgie de Michaël dans deux jours, et toi, tu tenvoles pour Lille!

Vers Lyon, corrigeatil machinalement, puis se mordit la langue.

Là! Jusquà la Lune! Mélisande agita les bras comme une moulue. Tu ne seras pas là quand on endossera lanesthésie à ton fils! Quand il sera terrifié à mort, quand je me terrerai contre le mur de peur! Tout ça à cause dun bout de papier signé qui ne sert à rien!

Serge souffla, passa la main sur son visage. Des cernes, une barbe hirsute, mais le regard obstiné, comme toujours.

Cest un contrat ridicule Cest loccasion dobtenir le siège du directeur financier, tu ne comprends pas? Jy travaille depuis plus de vingt ans, presque toute ma vie. Et puis la chirurgie de Michaël est une simple opération planifiée, pourquoi tu ten fais autant? Ce ne sont que des amygdales, pas une tumeur au cerveau.

Et si et si quelque chose tournait mal? Mélisande se cramponna aux accoudoirs. Que ferionsnous alors?

Il ny aura rien, réponditil en haussant les épaules. Jai déjà parlé au médecin.

Et sil y a vraiment un problème? elle passa à la discussion en ultrasons.

Asseyezvous, répliquail, épuisé. Si rien nallait, je prendrais le premier vol, je viendrais tout de suite! Tu te souviens de lappendicite de Catherine, quand les chirurgiens étaient déjà partis et que je narrivais quaprès huit heures?

Oui, je men souviens, ricanatelle. Tu es arrivé quand tout était fini, comme un héros tardif!

Serge secoua la tête.

Je ne suis pas en caoutchouc, je ne peux pas me déchirer en morceaux, Mélisande. Je bosse darrachepied pour que vous ayez tout. Tu as oublié comment tu mas harcelé à propos du nouvel appartement? « Déménageons, les voisins font du bruit, la cour est sale, le métro est loin »

Mieux vaut quon vive encore dans limmeuble des années cinquante! sexclamatelle. Mais avec un mari présent, qui voit ses enfants parfois, pas seulement le dimanche aprèsmidi!

Serge se laissa tomber sur la chaise, senfonçant de tout son poids de quatrevingtdix kilogrammes.

Nous avions convenu de quoi? Toi, à la maison, avec les enfants, le foyer, le confort. Moi, je me casse la tête au travail, jamène largent chez nous. Questce qui a changé? Quand cela estil devenu un problème?

Mélisande ouvrit la bouche pour répliquer, mais la porte dentrée souvrit en grand fracas, les cris des enfants résonnèrent, les sacs à dos sabattirent sur le parquet.

On en reparlera plus tard, marmonnatelle, en sortant de la cuisine avec un sourire forcé qui tirait ses joues.

Serge ouvrit son ordinateur portable. Il devait finir une présentation avant le soir, mais son esprit était un brouillard épais, aucune idée claire ne passait.

Le soir venu, les enfants endormis, Mélisande feuilletait sans but le fil dactualités sur son téléphone. Elle ne pleurait plus, mais une torpeur lenvahissait. Vingtdeux ans de mariage, chaque année les relations ressemblaient davantage à un tableau comptable: recettes, dépenses, actifs, passifs. Quand tout était devenu si compliqué?

Serge entra, sassit en silence en face delle.

Un café? demanda Mélisande, sans lever les yeux.

Oui, répliquatil. Anouchka, il faut quon parle.

De quoi? elle actionna lélectrobouilloire. Tout est déjà clair. Tu repars dans deux jours. Michaël et moi irons à lhôpital seuls.

Écoute, Serge posa doucement ses mains sur ses épaules. Je sais que cest dur pour toi. Mais cest réellement important pour moi.

Plus important que nous? Mélisande se tourna, et dans ses yeux Serge ne vit ni colère, ni rage, mais une fatigue et une déception.

Cest tout pour vous, murmuratil. Tout ce que je fais, cest pour vous.

Non, Serge, secouatelle la tête. Cest tout pour toi. Pour ton ego, pour ta carrière. Nous, les enfants, on nest plus que la bandeannonce.

Ce nest pas vrai, tentatil de se défendre.

Cest vrai. Quand Michaël parlait de son opération, il a dit: « Heureusement que cest pendant le déplacement de papa, sinon il serait stressé de rater son travail». Il na que onze ans et il sadapte déjà à ton agenda.

Serge resta muet, à court de mots.

Et hier, Catherine ma demandé si je viendrais à sa remise de diplôme lan prochain. Pas parce quelle veut me voir, mais par peur que je sois encore « occupé par une affaire importante».

Jessaierai dy être, marmonnatil.

« Jessaierai », rebondittelle. Toujours « jessaierai ». Et tu sais quand jai compris que tu avais choisi le travail, pas moi? Quand jai fait une fausse couche, il y a dix ans. Tu es arrivé deux jours plus tard, déjà sorti dune réunion à Shanghai.

Javais des négociations à Pékin, commençatil.

Exactement, acquiesçatelle. Toi, en négociations. Et moi, un enfant mort, et jétais seule.

Elle se tourna et prépara du café, dosant les grains avec méthode.

Tu nen as jamais parlé, dittil doucement.

Et questce que ça changerait? répliquatelle dun haussement dépaules. Tu texcuserais, tu promettrais de ne plus faire ça, et la prochaine fois tu choisirais encore le boulot.

Serge serra le bout du nez.

Peutêtre devraistu voir un psy, suggératil.

Bien sûr, ricanatelle. Le problème, cest moi, pas le mari qui devient simple fournisseur dargent, cest que je ne prends pas cela positivement?

Ce nest pas ce que je voulais dire, secouatil la tête. Tu dramatises trop.

Dramatiser? sécriatelle. Alors dismoi, quand astu été à la réunion de parents? Qui est le professeur principal de Michaël? Quelle thèse prépare Catherine?

Serge resta silencieux.

Voilà, dittelle en posant une tasse de café devant lui. Tu as manqué notre vie, Serge. Et tu continues à la manquer.

Il but le café, grimace trop fort, comme à chaque fois quand Mélisande était contrariée.

Je peux prendre des congés cet été, proposatil. On partira tous ensemble.

Catherine part avec ses amies à Nîmes, rappelatelle. Et Michaël sinscrit à un camp de foot.

Tu aurais pu me prévenir avant de programmer ça! sécriatil pour la première fois, une pointe dirritation dans la voix.

Je lai fait, deux fois. Tu as dit « daccord, planifions, on verra». On a planifié.

Serge se frotta les yeux.

Pardon, je ne me souviens plus.

Tu sais ce qui est le plus terrible? murmuratelle, le regard perdu au-dessus de sa tête. Cest que je commence à réaliser que sans toi, la vie est plus légère. Quand tu es à la maison, jattends que tu sois vraiment là, pas seulement physiquement, mais avec ton âme. Et je suis toujours déçue.

Questce que tu veux de moi? demandatil. Que jabandonne la promotion? Que je démissionne?

Je veux que nos enfants aient un père, pas un simple pourvoyeur. Je veux un mari, pas un colocataire qui ne dort que parfois.

Je ne peux pas renoncer à ma carrière à cinquante ans, affirmatil fermement. Il est trop tard pour repartir de zéro.

Personne ne te demande dabandonner. Il faut juste trouver léquilibre.

Jessaie! montatil la voix, puis la baissa en pensant aux enfants qui dormaient. Je le fais vraiment, Anouchka. Mais il faut que tu comprennes que mon poste

Ton poste, ton salaire, ta responsabilité, le coupatelle. Je connais cette chanson par cœur. Les enfants grandissent, et toi, tu ne les vois plus. Et moi non plus.

Tu nes pas juste, secouatil la tête. Jai toujours essayé de passer les weekends en famille.

Quand il ny avait pas durgence, précisatelle. Ce qui arrivait à peine une fois par mois.

Ils se turent. Dehors, le bruit des voitures, dans lappartement, le tictac dune horloge et le ronron du réfrigérateur.

Je ne peux pas annuler cette mission, finitil par dire. Mais je demanderai à la décaler dun jour pour emmener Michaël à lhôpital.

Tu as déjà acheté les billets, rappelatelle.

Je les changerai, déclaratil résolument. Et jappellerai chaque heure jusquà ce quon me confirme que lopération sest bien passée.

Tu penses que ça résoudra tout? ricanatelle.

Non, avouatil. Mais cest un début. Je ne veux pas vous perdre, Anouchka. Vraiment pas.

Le problème, cest que tu las déjà presque perdu, murmuratelle. Et je ne sais pas si on peut le récupérer.

Le couloir de lhôpital était plein de voix et de pas pressés. Anouchka était assise sur une chaise dure devant la salle dopération, tirant nerveusement sur la sangle de son sac. Michaël était à lintérieur depuis plus dune heure, alors que le chirurgien avait promis quil ne faudrait pas plus de quarante minutes.

À côté, Catherine, les yeux rivés sur son téléphone, jetait de temps en temps des regards inquiets vers la porte.

Papa? demanda soudain la petite. Où estil?

Il est en mission, ma chérie.

Mais il avait promis dappeler.

Anouchka regarda sa montre.

Il a sûrement une réunion importante, il a oublié.

Comme dhabitude, marmonnatelle.

Le chirurgien en blouse verte sortit, la mâchoire légèrement relevée.

Tout sest bien passé, annonçatil avec un sourire. Le garçon est en réanimation, mais il sera transféré en chambre bientôt. Vous pourrez le voir dans une heure.

Merci, docteur, Anouchka sentit la tension se dissiper, les larmes de soulagement perlant.

Catherine serra la main de sa mère.

On devrait appeler papa, proposatelle.

Oui, répondittelle Anouchka, mais la messagerie vocale sactiva. Il ne répond pas. Je vais lui envoyer un SMS.

Elle tapa rapidement : « Lopération sest bien passée. Michaël est en réanimation, le chirurgien dit que tout va bien. »

Pas de réponse pendant cinq minutes, puis trente. Elles attendirent dans le petit café du service, sirotant du thé avec des tartines.

Maman, vous allez divorcer? demanda soudain Catherine, les yeux dans sa tasse.

Doù ça?

Vous vous disputez tout le temps, comme si on ne vous entendait pas, haussatelle les épaules. Et papa nest jamais à la maison. Et tu es toujours triste quand il part.

Anouchka observa sa fille. Quand avaitelle appris à être si attentive?

Nous traversons une période difficile, dittelle doucement. Mais cela ne veut pas dire que nous ne nous aimons plus.

Vika, de la classe voisine, a dit la même chose, ajouta Catherine. Et ses parents ont fini par divorcer.

Anouchka ne sut quoi répondre. Elle demanda plutôt:

Comment te senstu à ce sujet?

Pas sûr. Cest bizarre. Je serais triste si papa partait, mais il nest jamais vraiment là, alors peutêtre que rien ne changera.

Personne ne part, affirmatelle, bien que le doute sinsinuait déjà.

Le téléphone vibra: un message de Serge: « Désolé, jétais en réunion. Comment va Michaël? Quand pourraton le voir? »

Il a écrit? demanda Catherine, et Anouchka hocha la tête. Questce quil dit?

Il demande comment va Michaël, répondit Anouchka, tapant: « On pourra le voir dans trente minutes. Vous ferez appel vidéo? »

« Bien sûr, dès que je suis libre », revintil.

Anouchka posa le portable, soupira.

Il estAlors, tandis que le téléphone se coucha dans son sac, Anouchka sourit, convaincue que lamour patient et les promesses tenues finiront par ramener Serge auprès de sa famille.

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Il a choisi son travail plutôt que moi
Mais c’est quoi, l’amour ? — Ne pleure pas, calme-toi, tu vois bien que ce Boris ne mérite pas tes larmes, — consolait Mamie Aline sa petite-fille Véra. — Je t’avais prévenue avant le mariage, ce n’est pas un homme pour toi, Boris, n’épouse pas ce garçon… Mais toi, tu n’en faisais qu’à ta tête : l’amour, l’amour, on s’aime… Et maintenant, où est-il, cet amour ? — Oh mamie, je croyais que tu allais me réconforter, mais tu répètes toujours la même chose, — sanglotait Véra en essuyant ses larmes. — Qu’est-ce que tu veux que je dise ? Que je félicite ce Boris, qui ne vaut rien, et voilà pourquoi tu pleures aujourd’hui. — Mais mamie, l’amour alors ? Je lui faisais confiance, et il a ramené chez nous ma voisine Valérie, qui a sept ans de plus que lui, et en plus elle s’est moquée de moi… On n’a vécu que six mois ensemble, et déjà… Véra était rentrée plus tôt du travail, elle avait entendu des rires dans la maison, était entrée dans la chambre et avait vu une scène qui lui avait coupé le souffle. Boris l’avait regardée, effrayé, tandis que Valérie souriait et lançait : — Qu’est-ce que tu fixes comme ça ? J’enseigne à ton mari tous les secrets de l’amour, — et elle avait éclaté de rire d’un ton dégoûtant. Véra s’était enfuie de la maison, courant sans réfléchir, et s’était retrouvée chez sa grand-mère. — Mais enfin, c’est ça l’amour ? Quel amour, s’il ramène une autre femme chez vous ? Quitte-le, divorce tant qu’il n’y a pas d’enfant. Viens vivre chez moi, — disait Aline. Mamie essayait de parler fermement, mais son cœur saignait. Sa petite-fille chérie avait été blessée par ce Boris, issu d’une famille de buveurs et de bagarreurs. Elle s’y attendait, mais Véra n’avait rien voulu entendre. Bien sûr, il arrive que des enfants de telles familles deviennent de bonnes personnes, mais pas Boris. Depuis petit, il faisait des bêtises, adulte il buvait, se battait, et finissait toujours par perdre. Aline n’avait jamais voulu que sa petite-fille l’épouse. Mais Boris était malin, il avait compris que Véra était douce, gentille, attentionnée et travailleuse. — Véra, je te jure, dès qu’on se marie, j’arrête de boire, — promettait-il en demandant sa main. Et elle, naïve, l’avait cru. Elle n’avait jamais eu de vrai petit ami, à part peut-être Victor au lycée, mais ce n’était qu’une amitié. Elle était tombée amoureuse de Boris, il était beau, elle l’aimait comme s’il n’y avait pas d’autres garçons. Il avait quatre ans de plus, avait fait son service militaire. Tout le monde avait tenté de dissuader Véra, même son amie Lisa lui avait dit : — Je n’aime pas ton Boris, si tu l’épouses, ne viens pas chez nous avec lui. Mon mari ne le supporte pas non plus, il t’a dit que tu le regretterais. — Lisa, arrêtez tous avec vos “si, si…” Je serai heureuse, moi… — avait répondu Véra, vexée, en partant, tandis que Lisa la regardait partir avec pitié. Aline avait fait de son mieux pour consoler sa petite-fille. Elle lui avait préparé une tisane à la menthe, essayé de la distraire, mais elle voyait bien que rien n’y faisait. Elle savait que, quand tout va mal, aucun mot ne peut consoler. Il faut du temps. Vers le soir, Boris était apparu dans la cour d’Aline, ivre bien sûr, hurlant à tout le quartier, quand elle était sortie sur le perron avec son bâton. — Que Véra sorte de la maison, sinon je vais la sortir moi-même… — Tu ne veux pas essayer, — Aline avait levé son bâton, — approche, tu vas voir, ne crois pas que je sois trop vieille. Aline avait osé parce qu’elle voyait, derrière la barrière, les voisins rassemblés, et Lisa avec son mari Michel étaient déjà dans la cour. Boris criait des horreurs, menaçait de brûler la maison d’Aline avec Véra dedans, mais Michel s’était approché, avait attrapé Boris par le col et l’avait secoué si fort qu’il s’était tu. — Tais-toi, on a tout entendu, tu as menacé de brûler la maison, on va voir la police, dehors ! — Il l’avait jeté dehors, Boris était tombé sur la route, s’était relevé péniblement et était parti sans un mot. Peu à peu, les voisins étaient partis, Véra était sortie dans la cour, Lisa l’avait prise dans ses bras. Michel était rentré chez lui. Aline s’était assise sur le banc sous la fenêtre, Véra et Lisa à ses côtés. — Voilà l’amour, voilà le bonheur, — murmura Véra. — Qu’est-ce que je dois faire, mamie ? Dis-moi, toi qui sais tout sur l’amour. Tu as vécu cinquante ans avec papi Jean, tu disais que vous étiez heureux. — Seigneur, arrête avec ton amour. Je ne sais même pas ce que c’est, l’amour. Véra et Lisa échangèrent un regard, comme pour dire : si mamie Aline ne sait pas… — Mamie, raconte comment tu as épousé papi Jean, — demanda Véra, et Aline accepta, juste pour distraire sa petite-fille. — Je vous le dis tout de suite, je n’ai jamais eu de grand amour, ni de beau mari, ni de belles paroles, ni de jolis bouquets, même pas de belle-mère. Mais je me suis mariée. Aline réfléchit un instant, se souvenant de sa jeunesse… Avec Jean, son futur mari, Aline était dans la même classe, mais il venait d’un autre village. L’école était ici, au bourg, il faisait trois kilomètres à pied, comme beaucoup d’autres. Tous les jeunes des villages alentours venaient à l’école du bourg. Après la septième, Jean n’est plus revenu, il a disparu. Aline ne l’avait même pas remarqué. Elle ne faisait pas attention aux garçons. Elle a fini l’école, est restée au village. La famille était nombreuse, elle avait trois cadets, une sœur et deux frères. Elle faisait tout, surveillait les petits. Son père était très malade, il était tombé dans la rivière glacée au printemps avec le cheval et la charrette, on l’avait sauvé de justesse. Depuis, il toussait, travaillait comme veilleur de grange. Sa mère était trayeuse à la ferme, partait tôt, rentrait le midi, repartait le soir. — Ma fille, prépare à manger, surveille les petits pour qu’ils ne soient pas en retard à l’école, — disait la mère, et Aline obéissait, elle était responsable, sa mère comptait sur elle. Elle s’occupait des petits, vérifiait les devoirs, faisait la lessive, raccommodait, cuisinait, nettoyait. Sa mère rentrait épuisée. Son père restait couché. Aline n’avait pas le temps d’aller au bal, mais parfois elle s’arrangeait. Sa mère lui disait : — Va au bal, ma fille, tu es jeune, le travail ne finit jamais, mais la jeunesse passe vite. Aline y allait parfois, et un jour elle a revu Jean, son ancien camarade, revenu au village après trois ans. Il avait mûri, et bientôt il a commencé à tourner autour d’elle. — Je peux te raccompagner ? — demandait-il. Aline s’en fichait, si elle était d’humeur, elle acceptait. — Si tu veux, — et ils restaient devant la maison à discuter. Mais si elle n’était pas d’humeur, elle rentrait sans un mot. Jean la suivait partout, obstiné, presque collant. Elle le trouvait ordinaire, ni beau ni laid. Ils sont restés amis presque trois ans. — Aline, je pars à l’armée dans une semaine, tu m’écriras ? — demandait-il. — Si tu écris, je répondrai, — avait-elle promis. Elle ne répondait pas à toutes ses lettres, il écrivait trop souvent. Mais elle ne voyait personne d’autre, aucun garçon ne lui plaisait. À l’hiver, Jean est revenu de l’armée, plus costaud, sérieux. Ils ont recommencé à se voir. Au printemps, quand la neige a fondu, Jean a proposé : — Ça fait assez longtemps qu’on se fréquente. Épouse-moi. J’en ai marre de courir d’un village à l’autre. — D’accord, — a répondu Aline. Jean ne lui a jamais dit qu’il l’aimait, elle non plus, c’était juste le moment de se marier. Jean n’était pas bavard. Un gars du village, pas un prince charmant. — Papa, maman, je me marie. Jean m’a demandé. Le père n’a rien dit, il était déjà faible. La mère a fait un scandale, même la grand-mère est venue crier : — Pourquoi tu veux de ce malheureux sans le sou ? Il n’a rien, — Aline pensait qu’eux non plus n’étaient pas riches. Pareille famille. Le mariage a eu lieu dans le village de Jean, joyeux, avec des chansons, des danses, des refrains. Il faisait beau, tout fleurissait, il y avait beaucoup d’invités. On leur a offert trois poules et un coq, même deux sacs de blé, un de farine. Ils ont décidé de vivre au village d’Aline, le temps de construire leur maison, en attendant elle vivait chez lui, avec son beau-père. Sa belle-mère était morte jeune. Le beau-père et la famille ont construit une petite maison en un été. Ils s’y sont installés. Puis ils ont bâti une grange, pris une vache et un cochon. Aline travaillait à la ferme, Jean conduisait le tracteur. Ils travaillaient beaucoup, mais ils étaient jeunes, tout allait bien. Un an plus tard, un fils est né. Ils n’ont pas eu d’autres enfants. — J’aurais voulu une fille, une aide, — disait-elle, mais ce n’était pas possible. Le fils a grandi, est parti en ville, est devenu agronome, a épousé une fille du coin, douce et posée. Puis est née Véra, la petite-fille chérie d’Aline. Ainsi, Aline et Jean ont vécu jusqu’à la retraite. — On était bien ensemble, — racontait Aline, — Jean était fiable et calme. Il ne m’a jamais crié dessus. On ne se cachait rien. On se réjouissait de ce qu’on avait. On avait des ruches, c’était la passion de Jean, je l’aidais. Il pouvait passer des heures avec les abeilles. Parfois, une abeille me piquait la joue. Il riait et plaisantait : — On va mettre de l’eau froide, tu as la joue toute gonflée, on ne voit plus ton œil, mais tu es toujours belle. Jean aimait Aline en silence, sans mots doux, parfois il cueillait des framboises ou des fraises et la nourrissait, elle riait. Jean aimait aussi lire. Il avait lu toute la bibliothèque du village, même s’il avait peu de temps, il trouvait toujours un moment, parfois il lisait à voix haute à sa femme. — Voilà, les filles, — conclut Mamie Aline, — on a vécu cinquante et un ans ensemble. On n’a jamais parlé d’amour, on ne s’est jamais fait de grandes déclarations, on n’y pensait même pas. On était juste là, l’un pour l’autre, on se soutenait, on prenait soin de l’autre quand il était malade. Mais quand Jean est parti, mon conte de fées s’est terminé. Je vis seule dans cette maison. Véra a divorcé de Boris, il ne l’a plus jamais menacée et l’évitait. Peu après, elle a trouvé le bonheur et s’est mariée avec un homme bien. L’essentiel, c’est que Mamie Aline a approuvé son choix.