Datcha sans exploits

20mai2025

Je suis descendu du TER à la petite gare de Montmirail, la dernière voiture, et je me suis retourné un instant vers la ville que je ne voyais plus quune bande darbres et un vieux grillage rouillé le long des rails. Le brouhaha des embouteillages, les réunions à lentreprise et le manque constant dair frais me semblaient encore là, quelque part derrière les troncs.

Jai ajusté mon sac à dos, sorti une chaise pliante dans son sac et ai emprunté le sentier étroit où sétiraient déjà quelques familles de vacanciers. Certains poussaient des chariots, dautres portaient des sacs remplis de terreau, dautres encore des godets en plastique. Une femme, les deux seaux à la main, laissait entrevoir des tiges de tomates vertes.

Faites attention, il y a une racine, ma-t-elle prévenue en se retournant.

Merci, ai-je acquiescé, en sautant par-dessus la racine dun bouleau qui perçait le sol.

Je nétais pas encore habitué à ce chemin. Javais acheté un terrain dans le lotissement «Le Bouleau» il y a un mois, mais je ne pouvais my rendre que le weekend. Jusquici, je métais surtout occupé de papiers, de négociations avec les électriciens, de remplacement du vieux compteur et de débroussaillage du petit chalet.

Le terrain mavait été cédé par une veuve solitaire qui avait rejoint son fils. Un chalet délabré, une grange qui penchait, deux pommiers et des platesbains envahies de grandes ronces. Le grand avantage? Le silence et léloignement de la route principale.

En passant devant le gardiennage, jai salué un homme en tenue de chantier qui lisait le journal sur un banc, puis jai tourné à la troisième allée. La route était poussiéreuse, les nids-de-poule fréquents, les fossés bordés deau trouble. Dun côté comme de lautre, des clôtures en grillage, tôle ondulée ou panneaux de PVC. Derrière, on apercevait des petites maisons, des serres recouvertes de film plastique et des rangées de platesbains bien ordonnées.

Un homme trapu, un peu trop petit, coiffé dun vieux bob, bricolait autour dun poteau.

Bonjour, aije ralenti le pas. Cest mon terrain.

Il sest redressé, sest essuyé le front avec la paume et a souri.

Ah, vous êtes le nouveau. Pierre, voisin du côté droit, là où se trouve la serre toute neuve et le chalet à la toiture verte. Il a pointé du doigt son terrain. Je vais mettre une plaque, sinon tout le monde demande qui est le nouveau.

Sur le poteau pendait un morceau de plastique avec «Lot38André» écrit au marqueur noir.

Merci, jai bafouillé. Je nai même pas encore commencé

Pas de souci, a répondu Pierre en reculant vers sa clôture. Alors, vous vous installez? Vous avez déjà un plan de jardin?

Jai déverrouillé le vieux cadenas rouillé, poussé le portail grinçant et pénétré sur le terrain. Lherbe était haute, un brin de mauvaises herbes poussait dans un coin, le chalet était écaillé mais solide. Javais déjà aperçu quelques installations: une planche en bois près du chalet, deux fauteuils confortables, un barbecue et, peutêtre, un hamac entre les pommiers.

Honnêtement, je ne compte pas faire de potager, aije déclaré en posant mon sac sur le perron. Je veux surtout un coin repos, avec une table, de lombre.

Un silence bref sest installé. Pierre a plissé les yeux.

Sans platesbains? atil demandé. Du tout?

Peutêtre quelques buissons de cassis, aije tenté lhumour. Et des herbes en godets.

Pierre a haussé les épaules.

Un chalet sans potager, cest rare ici, atil dit, sans colère mais avec un certain étonnement. Tout le monde cultive la terre. Ce serait dommage de la laisser vide; on pourrait y mettre des pommes de terre, des oignons, du chou, pas du supermarché.

Jachèterai tout ça en ville, aije rétorqué. Ce dont jai besoin, cest du calme.

Pierre a secoué la tête.

La jeunesse daujourdhui marmonnatil, même si je navais que quarantesept ans. Mais ne vous plaignez pas plus tard sil ne reste rien à faire.

Il est reparti vers son chalet, et je suis resté seul. Jai sorti la housse de la chaise pliante, lai ouverte devant le chalet et me suis assis. Le soleil était déjà haut, les ombres des pommiers se dessinaient sur lherbe. Au loin, on entendait le bruit dun marteau, lodeur de terre mouillée et la fumée dun vieux tonneau où lon brûlait lherbe de lan passé.

Jai tiré une thermos et une tasse de mon sac, versé du café et, soudain, une paix étrange ma envahi. Aucun bruit de voitures, aucun voisin bruyant, pas même la télévision qui bourdonne au mur den face. Seules quelques voix lointaines, le cri dun chien et le bruissement des feuilles.

Cest pour ça que je suis venu, je me suis dit.

Dans laprèsmidi, jai fait la connaissance dune autre voisine. À ma gauche, derrière le grillage, une femme mince, coiffée dun large chapeau, arpentait ses platesbains.

Bonjour, laije appelée. André, nouveau voisin.

Elle sest redressée, a essuyé ses mains sur son tablier et sest approchée du grillage.

Marguerite, atelle répondu. Jai vu votre maison. Vous avez déjà installé

Oui, aije souri. Je veux juste un endroit où me détendre.

Se détendre, a répété Marguerite, comme pour tester le mot. Et travailler? La terre aime quon la touche.

Je travaille dans un bureau, tout le temps devant lordinateur. Javais besoin dun lieu où je pourrais simplement être assis sur lherbe.

Marguerite a regardé ma chaise, mon sac, le chalet.

Faites attention à ne pas tout transformer en jardin sauvage, atelle dit avec un petit sourire. On a déjà eu quelquun qui ne faisait que se reposer, la pelouse était haute, les moustiques partout, et il a fini par vendre.

Je me suis promis de ne pas en arriver là. Je ne voulais pas que mon terrain devienne une jungle. Je désirais de lordre, mais pas sous forme de rangées de pommes de terre, plutôt comme une pelouse bien taillée, un plancher en bois et des places assises confortables.

Le soir, chez moi, jai étalé une feuille et esquissé un plan: le chalet, la grange, les pommiers. Un plancher en planches pour éviter la boue, un barbecue, une table pliante, deux massifs avec des fleurs faciles à entretenir, peutêtre un petit étang si le temps le permet.

Je souriais en dessinant. Cétait presque un jeu denfant, mais sérieux.

Le weekend suivant, je suis arrivé avec ma boîte à outils et mon mètre. Dans le TER, deux femmes occupées à discuter de leurs semis les ont regardé, me rappelant que je navais rien dautre que du géotextile et un catalogue de mobilier de jardin.

Jai dabord retiré les vieilles planches qui traînaient derrière la grange, puis jai commencé à tracer le futur plancher. Le soleil réchauffait, les oiseaux chantaient, Pierre faisait vrombir son motoculteur, Marguerite étendait du film plastique sur ses platesbains, arrosant dun arrosoir.

Vous ne plantez rien? a lancé Pierre à travers la clôture.

Pas encore, aije répondu, en essuyant la sueur. Je veux dabord poser le plancher.

Vous allez vous asseoir dessus, alors, même en hiver, quand les pommes de terre coûteront cher? a plaisanté Pierre.

Laissezle, est intervenue Marguerite. Il a sûrement beaucoup dargent.

Pas dargent, aije secoué la tête. Juste la fatigue.

Pierre a grogné, mais na rien ajouté. Je me suis penché à nouveau sur les planches. Un doute sest glissé: estce que je fais tout ça au mauvais endroit, alors que tout le monde travaille la terre? Mais je me suis rappelé le lundi soir, après le travail, quand, dans le métro, je narrivais plus à respirer profondément. Jai compris quil me fallait un espace où rien ne se justifie.

Jai levé la première planche, imaginé son placement et senti la décision se renforcer.

À midi, le plancher nétait quune esquisse: quelques planches posées sur des briques. Déjà, on pouvait sasseoir, étirer les jambes sans craindre que les baskets senfoncent. Jai sorti des sandwichs, versé du thé et me suis installé.

Vous construisez déjà une terrasse? a lancé Marguerite.

Terrasse, cest trop grand, aije bafouillé. Juste un sol stable.

Le confort, cest important, a ajouté doucement Marguerite. Chez moi, cest toujours les platesbains, on se retrouve à se cogner contre les seaux.

Je me suis senti plus léger.

Le soir, la fatigue ma frappé autant que si javais labouré les platesbains. Le dos me faisait mal, les mains tremblaient. Mais en partant, jai vu que mon coin nétait plus un simple bout de terre, mais le début de quelque chose de personnel: le chalet, le rectangle de bois, les vieilles planches rangées prêtes pour la suite.

Le mois de mai sest écoulé ainsi. Chaque weekend, je bâtissais, peignais, rangeais. Jai installé une petite table en bois, acheté des chaises pliantes pas chères chez LeroyMerlin, accroché une guirlande solaire sur le mur du chalet. Un jour, jai amené un vieux barbecue, encore solide, dun ami qui lavait laissé inutilisé sur son balcon.

Les voisins continuaient de me regarder avec curiosité.

Vous avez finalement planté des pommes de terre? a demandé Pierre en passant avec son râteau.

Non, aije répondu. Jai semé du gazon.

Du gazon? a répété Pierre, comme sil goûtait le mot. Ce nest pas la Normandie ici.

Marguerite passait parfois avec des courgettes ou des herbes fraîches.

Votre coin est beau, disaitelle en admirant. Mais il est vide. Chez moi tout pousse, et chez vous juste une table et des chaises.

Je ne contestais pas. Parfois, assis le soir sur le plancher, en regardant les platesbains des voisins, je doutais: ne devraisje pas réellement planter quelque chose? Une vraie dèche de dèche? Mais je restais ferme.

Un aprèsmidi, Pierre est venu alors que je rangeais du vieux ferraille dans la remise.

Dis, André, tu viens ici tout le temps tout seul? atil demandé.

Oui, pour linstant, aije répondu. Mes enfants sont occupés, mon ex a ses propres affaires, les amis ne font que promettre.

Alors à quoi servent toutes ces chaises? atil pointé du doigt le plancher. On dirait un café.

Je veux un endroit où accueillir les gens quand ils viendront, aije admis, un peu naïf.

Pierre a haussé les épaules.

Une dèche, cest du travail. Le repos, on le trouve chez soi, sur le canapé.

Après son départ, je suis resté assis, les mots «travail», «utilité», «terre inutilisée» tournant dans ma tête. Je me suis rappelé mon père, qui memmenait à la campagne près de la Loire. Il se levait à six heures, on creusait les pommes de terre, on désherbait les carottes. Le soir, il sasseyait, soupirait et me disait que rien ne vient sans effort. Moi, je rêvais simplement de mallonger sur lherbe et regarder les nuages.

Aujourdhui, jai la chance de faire les choses à ma façon, mais les attentes des autres pèsent toujours.

Le point décisif est survenu à la mijuin. Le temps était lourd, le travail saccumulait, et jai compris que si je ne méchappais pas quelques jours, je finirais par exploser au bureau. Jai appelé mon fils.

Sacha, aije dit, viens ce weekend à la dèche. Japporte la viande, les jeux de société. Invite qui tu veux.

Sacha, vingt ans, vivant en résidence universitaire, a dabord été surpris.

À la dèche? Quy feratil? atil demandé.

Il y aura une table, des chaises, un barbecue. On pourra simplement sasseoir, jai senti la demande dans ma voix.

Après un instant de réflexion, il a accepté et a promis dinviter quelques amis. Jai contacté aussi Guillaume et Anaïs, vieux camarades qui navaient jamais trouvé le temps de se retrouver.

Tu deviens jardinier? a plaisanté Guillaume.

Non, jai une dèche sans potager, aije ri. Venez, vous verrez.

Samedi, je suis arrivé tôt, sac rempli de viande, de légumes, de pain, de quelques bouteilles de limonade, et une valise contenant les jeux de société qui prenaient la poussière. Jai installé la guirlande, essuyé la table, disposé les chaises, allumé le barbecue. Lodeur du charbon et des aiguilles de pin remplissait lair.

Les voisins étaient déjà à leurs parcelles. Pierre bricolait avec son motoculteur, Marguerite attachait des tomates.

Vous attendez des invités? a crié Marguerite à travers le grillage.

Oui, mon fils arrive, des amis, aije répondu.

Ça va être animé, a souri Marguerite. Mais pas trop tard, on dort tôt ici.

Pierre a jeté un œil au barbecue, puis à la table.

Un dîner en plein air, alors, atil commenté. Mais sans musique jusquà la nuit, on a lhabitude de se coucher tôt.

Pas de souci, on sera discrets, laije rassuré.

Vers midi, Sacha est arrivé avec deux camarades: un garçon aux lunettes et une fille aux cheveux courts. Peu après, Guillaume et Anaïs sont venus avec des salades et une tarte.

Assis tous ensemble sur le plancher, jai vu ma dèche dun œil extérieur. Un petit chalet, une terrasse en bois, une table, des chaises colorées, un barbecue fumant, des pommiers, les parcelles voisines où les habitants saffairent.

Cest vraiment top, a déclaré Guillaume, en faisant le tour. On se croirait dans un film,Ce soir, sous la lueur de la guirlande, je me suis senti enfin chez moi, entouré de sourires et de silence, convaincu que ma dèche sans potager était exactement ce dont mon cœur avait besoin.

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Datcha sans exploits
Cadeau d’un inconnu Un message surgit dans le chat d’équipe, par-dessus les tableaux Excel et les mails urgents, comme un jouet coloré dans un tiroir de paperasse : « Collègues, on lance le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux pour la soirée d’entreprise. Budget : 20 euros max. Lien pour s’inscrire ci-dessous. » Arthur relut l’annonce en jetant machinalement un œil à l’horloge de son écran. Il restait dix jours ouvrés avant la fin de l’année, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant le prochain prélèvement du prêt immobilier. Dans sa tête, tout était découpé en échéances. Les réactions pleuvaient déjà sur le groupe : un GIF de renne, un « Encore ? », des questions sur le budget. Katia, la RH, ajouta aussitôt : « Ce n’est pas obligatoire, mais fortement conseillé. Créons ensemble l’ambiance de Noël ! » Arthur termina son café froid et cliqua sur le lien. Nom, service, accord sur la protection des données. Le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant une énième bougie ou un mug inutile s’ajouter à son bureau déjà surchargé. Puis il imagina son nom seul sur la liste des participants. Il valida. — Alors Arthur, tu t’inscris aussi au loto ? s’esclaffa Sébastien du service d’à côté en surgissant au-dessus du box. Moi, j’espère tomber sur un chef : j’ai déjà trouvé le cadeau parfait — un livre de gestion du temps. — C’est censé rester anonyme, rappela Arthur. — Bah, c’est encore plus drôle ! Imagine-le ouvrir ça… Arthur sourit poliment et retourna à son rapport. Les chiffres dansaient en une masse grise. Plus loin, on discutait coffrets cadeaux pour des partenaires, on hésitait entre chocolats de luxe ou ceux du supermarché. À la pause cigarette, on spéculait sur la prime de Noël : coupée ? Maintenue ? « En nature » via les fameux coffrets ? Tout ça tournait en fond, comme une tapisserie de fêtes de fin d’année : sapin d’entreprise au hall d’entrée, boules en plastique, cartes impersonnelles du style « Chers partenaires, nous vous souhaitons… » Arthur s’était fixé deux objectifs cette année. Le premier : décrocher son bonus en remplissant ses objectifs. Le second : ne pas s’énerver contre son fils à cause des notes. Les deux lui semblaient tout aussi difficiles. Le soir venu, un mail s’afficha : « Votre destinataire pour le Secret Santa ». Arthur l’ouvrit, compressé dans la rame de métro entre doudounes et sacs à dos. « Bonjour Arthur ! Votre destinataire : Arthur Martin, service analyses. » Il relut la phrase. Puis encore. La rame cahota, quelqu’un le bouscula. Dans le groupe, la frénésie des captures d’écran était lancée : « C’est un bug ? » « Moi aussi je me suis “tiré au sort” ! » « Messieurs-dames, voici le Secret Santa version introspective. » Katia réagit vite : « Oui tout le monde, il y a eu un souci technique. Trop tard pour corriger, les informaticiens disent que tout est relié aux identifiants. Je propose qu’on fasse comme si de rien n’était, gardez la surprise et l’esprit festif ! » « Quelle surprise si je sais que c’est moi ? » « Imagine que c’est un inconnu qui te connaît vraiment bien », répondit Katia avec un emoji sapin. Arthur ferma le chat, rangea son portable. Dans la rame, quelqu’un racontait bruyamment son « bouclage d’exercice ». Il croisa son reflet dans la vitre sombre. Quarante et un ans. Les tempes blanchies, cernes marqués. Blazer de chez Celio, montre en crédit, smartphone pris en promo « comme mon manager ». Un cadeau de soi à soi, mais de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Que pourrait bien m’offrir cet inconnu ? Aucune idée. Le lendemain, la pause clope n’était consacrée qu’à ça. — Faut annuler, tranchait Paul le juriste, en secouant sa cigarette. Quand le Secret Santa n’est plus secret, c’est absurde. — Moi j’adore, rétorqua Anne du marketing. Au moins je peux enfin me faire un vrai cadeau utile. Pas un énième mug avec des rennes. — Mais tu te fais déjà plaisir toute l’année, non ? — Pas toujours. Il y a des trucs pour lesquels on hésite à dépenser, répondit Anne en souriant. C’est ça qui est chouette. Arthur écoutait en silence. Dans sa tête défilaient des idées : des écouteurs, une batterie externe, une nouvelle souris. Rien qu’il ne pouvait acheter à tout moment, au fond… et ça ne ressemblait pas à un vrai cadeau, juste une fourniture de plus. — Et toi, tu te ferais quoi comme cadeau ? demanda Sébastien dans l’ascenseur. — Je ne sais pas, admit sincèrement Arthur. — Moi j’aurais choisi une PS5 ! Mais le budget… Bon, je m’offre plutôt un coffret de bières artisanales avec, sur l’étiquette, “de la part du Père Noël”. Et moi ? pensait Arthur, regagnant son bureau. Qu’est-ce que je voudrais recevoir si quelqu’un me voyait — vraiment ? Pas juste comme salarié, payeur de crédit, ou père qui passe « pas assez » de temps. Comme… quoi ? Comme une personne ? Il s’aperçut qu’il était incapable de trouver le bon mot. Le soir, il alla faire un tour au centre commercial. Jeux de lumières, musique partout. Les boutiques vantaient leurs « cadeaux parfaits », « coffrets pour lui », « pour homme de réussite ». Sur chaque affiche, des hommes en beaux manteaux, visage confiant, sans cernes ni crédits. Il entra chez Darty. Un vendeur expliquait comment choisir le bon casque sans fil à un jeune homme. Arthur prit une boîte, l’examina. Le prix rentrait dans le budget, sauf pour la version haut de gamme. Mais c’est moi qui me l’achète. Où est la surprise ? Je m’offre déjà régulièrement ce qu’un homme de mon âge et de mon poste est censé avoir : téléphone, montre, chaussures, manteau. Est-ce ça, un cadeau ? Il reposa la boîte. Il fit un saut à la librairie, accueillante et chaude. À l’entrée, des piles de livres de développement personnel : « Devenez la meilleure version de vous-même », « Gérer son temps, réussir sa vie ». Il feuilleta distraitement, retrouva les mêmes formules sur la « zone de confort » et l’« efficacité ». Un soupir de lassitude lui échappa. Au fond, il s’arrêta au rayon littérature. Des auteurs connus sur le dos des livres. Autrefois il lisait beaucoup : à la fac, une nuit suffisait pour engloutir un roman. Puis le boulot, l’appart, la naissance de son fils, et la lecture était passée dans la liste des choses « à faire un jour ». Et un livre, alors ? Mais lequel ? Cet inconnu imaginaire lui offrirait-il quelque chose qu’il n’aurait pas le temps de lire ? Il sortit les mains vides, saturé par la pub et les spots. Chez lui, sa femme demanda : — Tu fais la tête ? — Non pas du tout, répondit-il en ôtant ses chaussures. Petit jeu au boulot. Cadeaux à se faire entre collègues. — Encore des bougies et des mugs ? soupira-t-elle. — Chacun doit se faire son propre cadeau cette fois. La plateforme a buggé. — Franchement, c’est une bonne idée ! Achète-toi ce que tu n’oses jamais t’offrir. — Comme quoi ? — Je ne sais pas, c’est toi qui sais. Il se tut. Son fils faisait semblant de relire son manuel scolaire au salon. — Alors ? La plupart du temps, tu as des envies précises. Un téléphone, une montre, un sac. Tu adores les gadgets. — Je m’achète tout ça au besoin, répliqua-t-il. Par nécessité plus que par envie. — Peut-être alors, un truc qui ne soit pas un objet ? suggéra-t-elle. Une séance de massage, une journée pour toi, un… — Une journée pour moi ne tient pas sur un bon d’achat, trancha-t-il. Ce qu’il me faudrait, c’est un chef qui n’envoie pas de mails le dimanche. Elle sourit. — Demande donc ça à ton Père Noël anonyme. — Hors budget, ironisa-t-il. La nuit venue, il tourna longtemps dans son lit. Dans sa tête défilaient vitrines, slogans, vœux : « succès professionnel », « nouveaux challenges », « prospérité financière ». Tout important, mais aussi superficiel que les guirlandes de Noël remisées en janvier. Qu’est-ce que je voudrais si personne ne me regardait, ni collègues, ni épouse, ni enfant, ni banque ? Pas de réponse. Une semaine avant la soirée, le bureau fourmillait. Les premiers paquets s’entassaient sur les tables. Certains cachaient leurs achats au fond d’un tiroir, d’autres les exhibaient fièrement. Le groupe discutait tenues, buffet, jeux. Katia annonçait : présence d’un animateur, d’un DJ, et « un moment spécial Secret Santa ». Arthur était toujours sans idée. — Tu traînes, remarqua Sébastien. Après, il ne restera que des trucs nuls. — Je réfléchis. — Faut pas trop réfléchir ! Moi, je me suis commandé un kit à barbecue. Toujours rêvé, jamais sauté le pas. Là, c’est l’occasion. Au déjeuner, il descendit s’installer au café du rez-de-chaussée. Les discussions tournaient autour des bilans, des enfants, des embouteillages. Sur l’écran au-dessus du comptoir défilait : « Offrez-vous un kit fête ! ». Il s’adossa à la baie vitrée, sortit son téléphone. Dans Google : « cadeau homme 40 ans ». Résultat immédiat : montres, portefeuilles, gadgets, coffrets whisky, bon pour un barbier. Ça, c’est pour l’image, pensa-t-il, pas pour ce que je ressens. Il ferma l’onglet, ouvrit sa messagerie perso. Notification d’une plateforme d’apprentissage à laquelle il s’était jadis inscrit : « Nouvelle session : cours de photographie. Inscriptions jusqu’à dimanche ». La photographie. Il pensa à son vieux réflex, acheté il y a dix ans, avant la naissance de son fils, quand le prêt immobilier semblait encore loin. À l’époque, il arpentait Paris avec, photographiant rues, vitrines, passants. Puis l’appareil finit au placard. Pas le temps, pas l’énergie, pas… sérieux. C’est naïf, murmura la petite voix critique. À quarante ans, se souvenir qu’on aimait prendre des photos ? Bientôt tu vas plaquer tout pour devenir artiste ? Ridicule. Il repoussa son plateau, gêné, comme surpris en flagrant délit de faiblesse. Je ne compte rien plaquer. Je voudrais juste… Mais il fut interrompu par un SMS du chef : « J’aurais besoin des chiffres Q3 ce soir ». Arthur soupira et remonta. Le soir, il fouilla l’armoire et retrouva son sac photo. L’appareil, lourd et froid, fonctionnait encore, mais la batterie était morte. Il retrouva le chargeur. Sa femme, curieuse, leva un sourcil : — Tu vas refaire des photos ? — Juste voir si je peux encore m’en servir. Quand la batterie fut suffisante, il sortit sur le balcon, fit quelques clichés du parking enneigé, des lampadaires, des autos. Rien d’extraordinaire. Mais quand il mit l’œil derrière le viseur, le vacarme dans sa tête se calma. Pas disparu, mais assourdi. Il se sentit mieux respirer. Peut-être que c’est ça, le cadeau ? Pas l’appareil en lui-même, mais l’autorisation de s’accorder du temps. Une heure par semaine. Juste pour ça. Sans se juger. Ça semblait à la fois enfantin et effrayant. Sa voix intérieure se moqua : À quoi bon un cours photo ? Rien ne changera. Mais une voix plus douce répondit : Pourquoi pas ? Tu dépenses bien sur des choses qui t’indiffèrent dans six mois. Ça, ça t’a déjà fait du bien. Il repartit sur son ordi, retrouva le mail pour le cours. Au programme : la lumière, la composition, la photo de rue. Séances en ligne, deux fois par semaine le soir. Tarif pile dans le budget Secret Santa, si on ne prenait pas la formule premium. Un cadeau de moi à moi, de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Un inconnu qui se souvient de ce qui me faisait du bien et ne s’en moque pas. Il cliqua sur « Payer ». Restait la formalité du « paquet ». Selon le règlement du jeu, le cadeau devait être un objet remis de main à main. Difficile de dire en public « Je me suis inscrit à un cours en ligne ». Il fallait donc un « vrai » cadeau. Chez Monoprix, il acheta un carnet bleu nuit sans motif et une enveloppe. Il imprima la confirmation du cours, la glissa dans l’enveloppe. Sur la première page du carnet, il écrivit : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Son écriture était hésitante mais lisible. Il hésita puis griffonna un mot. Il voulait que cela sonne comme les mots d’un humain, pas d’une pub de coaching. Après plusieurs versions raturées, il trouva : « Arthur, Parfois il est bon de se rappeler qu’on n’est pas que des bilans et des réunions. Prends un peu de temps pour voir le monde autrement. J’espère que tu le feras. Ton Santa » Il relut. Une petite boule au ventre. Ces mots semblaient étrangers, et pourtant, c’était tout ce dont il avait besoin. Ce “Santa” était plus bienveillant avec lui que lui-même d’habitude. Il rangea le tout dans du papier kraft et attacha un ruban rouge. Le paquet paraissait modeste. Sans logo, sans slogan. La soirée se passait dans une salle du centre d’affaires. Nappes blanches, guirlandes, DJ aux tubes usés. Costumes pour les uns, habits de tous les jours pour d’autres. Les cadeaux étaient alignés contre un mur, chacun une étiquette nominative. Arthur déposa son paquet. Autour, des sacs à logo, des boîtes, des formes étranges sous alu festif. — Alors, prêt pour la grande révélation ? lança Katia en passant. — Autant qu’on peut… À la moitié de la fête, l’animateur annonça le moment spécial. Musique plus douce, lumière tamisée. On riait déjà beaucoup, ambiance décontractée. — Cette année, Secret Santa l’a été pour de bon : chacun est devenu son propre magicien. Mais, bien sûr, faisons comme si de rien n’était ! Rires dans la salle. — Un à un, venez ouvrir votre paquet. N’oubliez pas, ce qui compte, ce n’est pas ce qu’il y a, mais ce que vous découvrez sur vous-même. Encore un qui parle en slogans, pensa Arthur. Quand ce fut son tour, une étrange appréhension le saisit. Il trouva son paquet, lut l’étiquette « Arthur Martin », retourna s’asseoir. — Alors ? Un énième kit barbecue ? chuchota Sébastien. Arthur ouvrit. Carnet, enveloppe. Son prénom manuscrit. Ses mains tremblaient. — Eh bien, c’est discret, ça au moins, commenta Sébastien. Arthur ouvrit, lut la lettre. Autour, on s’esclaffait devant des bon d’achats pour le spa, une boîte de jeux de société… Il aperçut la comptable Sylvie émue devant un livre de yoga, Katia riant d’un mug « Employé du mois ». Il lut à nouveau le billet. Les mots, écrits par lui-même, lui paraissaient tout à coup venus d’un autre. Tu n’es pas que des bilans et des réunions. Quelque chose remua désagréablement — une gêne d’avoir été vu. Mais, en même temps, un soulagement d’être compris sans jugement. — Alors, c’est quoi ? insista Sébastien. — Un cours. De photo. Et un carnet. — Punaise, t’as été gâté ! Ce doit être quelqu’un de créatif. On n’a pas le droit de demander qui… ? — Non, répondit Arthur. — Tant pis, répliqua Sébastien, déjà absorbé par son propre coffret barbecue. Tu feras les photos du prochain séminaire ! Arthur referma le carnet. L’animateur blaguait sur scène, certains dansaient. Autour, le bruit. Mais à l’intérieur, un calme inattendu. Un SMS de sa femme attendait sur l’écran : « Ça va ? ». Il répondit : « Oui, cadeaux rigolos. Je me suis offert un cours », puis effaça la dernière phrase et tapa : « Je te raconterai ». Il rentra tard. Dans l’immeuble, silence, odeur de clémentines. Sa femme lisait à la cuisine, son fils dormait déjà. — Alors ? Tu as eu quoi ? Il posa le carnet et l’enveloppe. — C’est tout ? — Il y a aussi quelque chose dedans, répondit-il en ouvrant la lettre. Elle lut, releva les yeux. — Tu t’es écrit à toi-même ? — Oui. J’ai aussi payé un cours de photo. Elle acquiesça, sans moquerie ni remarque. — Super cadeau. Tu adorais ça. — Ça date d’avant, murmura-t-il. — Et alors ? Avant ne veut pas dire fini. Il haussa les épaules mais sentit quelque chose bouger en lui. Comme un meuble qu’on ose enfin déplacer. — On verra. Le 1er janvier, il se leva sans réveil. Le matin était gris sur la cour remplie d’autos, plaques de neige. Il avait mal à la tête mais sans excès. Sa femme et son fils étaient partis réveillonner chez ses beaux-parents, il devait les rejoindre plus tard. Un silence paisible planait sur l’appart. Arthur prépara un café, ouvrit le carnet, relut : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Il alluma l’ordi, retrouva le mail d’accès au cours. La première séance n’aurait lieu que dans une semaine, mais il put déjà visionner l’intro. Une voix tranquille parlait de capturer la lumière, pas d’efficacité. Il remarqua tout à coup qu’il ne pensait pas à ses mails pro. Son portable restait dans l’autre pièce, sans stress. Ensuite, il prit son appareil et descendit dans la cour. Air frais mais doux. On descendait les poubelles du Réveillon, on promenait le chien. Une vieille guirlande traînait sur l’aire de jeux. Il leva la caméra, visa. Des branches, des balcons, des fils électriques. Rien d’impressionnant. Mais en appuyant sur le déclencheur, il sentit que, pour une fois, il agissait pour lui. Pas pour un reporting, pas un KPI, ni une présentation. Juste pour lui. Il prit d’autres clichés, puis rentra, transféra les photos. Certaines loupées, d’autres banales. L’une d’elles l’intrigua pourtant : le reflet des fenêtres dans le pare-brise d’une voiture. Il zooma : son ombre tenait l’appareil dans la glace. Un cadeau d’un inconnu, pensa-t-il. Qui n’était autre que lui-même. Et c’est bien comme ça. Il referma le logiciel, termina son café. Bientôt la rentrée, les dossiers, les réunions. Mais aussi ce cours, ce créneau réservé, qu’il essaierait d’honorer. Il ouvrit le carnet, ajouta la date. Puis, sobrement : « Cour, matin, reflet sur pare-brise ». Une ligne simple, mais qui lui appartenait. Il posa son stylo et, sans s’en rendre compte, envisagea l’avenir autrement : pas seulement en termes d’échéances. Il y avait, dans ce futur, un minuscule espace où il pouvait juste regarder et choisir — pour lui. Ce n’était pas grand-chose. Mais ça suffisait pour mieux respirer. Il se resservit un café, ouvrit le planning du cours. En bas de page, un champ « Notes personnelles ». Il inscrivit : « Ne pas annuler pour le boulot ». Un sourire lui vint : la vie se débrouillerait bien pour chambouler ses plans. Mais désormais, il s’accordait au moins le droit d’essayer. Et ça aussi, c’était un cadeau.