Oleg a épousé Nadia par volonté de blesser Maria : Il devait absolument prouver qu’après sa trahison, il n’était pas brisé.

Je me souviens, comme si le temps navait pas pu leffacer, de ce pacte que javais scellé dans les ruelles de Bordeaux, il y a bien des années. Javais épousé Clémence de façon calculée, uniquement pour infliger une blessure à Marie, lancienne amoureuse qui mavait trahi. Il me fallait prouver que, malgré sa trahison, je nétais pas brisé. Avec Marie, nous avions partagé près de deux ans de relation.

Je laimais à en perdre la raison, prêt à modeler ma vie à son image, à soulever le ciel et à retourner la terre. Je pensais que le moment des fiançailles approchait. Mais chaque fois que le sujet du mariage surgissait, Marie détournait la conversation avec malice :

« Pourquoi se marier maintenant ? Je suis encore étudiante, et toi ton travail nest pas stable. Tu nas ni voiture, ni appartement. Vivre avec ma sœur sous le même toit, je ne le veux pas. Si seulement on vendait cette vieille façade, on pourrait y habiter sans tracas. »

Ces paroles me piquaient ; je ne pouvais les contester. Elles étaient fondées. Ma sœur Céleste et moi logions toujours dans lappartement familial, mon commerce ne faisait que commencer, et jétais encore étudiant en dernière année.

Lorsque mon père tomba gravement malade, je repris les rênes de lentreprise familiale. Nous vendîmes la maison, avec laccord de Céleste, pour débarrasser les parents des dettes. Largent servit à rembourser les créanciers, à renouveler le stock, et il ne resta quun maigre capital pour démarrer.

Marie, elle, vivait linstant présent ; les soucis du quotidien étaient pris en charge par ses parents. Moi, jéprouvais chaque jour la charge du foyer, du travail, du quotidien. Mais je gardais lespoir quun jour viendrait la maison, la voiture, la famille heureuse.

Un soir, nous avions prévu daller au cinéma. Clémence me demanda de ne pas la suivre, prétendant pouvoir rentrer seule. Jattendis à larrêt de bus, quand je vis soudain Marie arriver dans une somptueuse décapotable. Elle descendra, me tendit un livre et déclara calmement :

« Pardonne, mais nos chemins se séparent. Je me marie. »

Je restai sans voix. Que pouvaitelle avoir fait pendant mon absence ? De retour chez nous, Céleste me lut :

« Tu sais ? » demandatelle doucement.

Je hochai la tête, muet.

« Elle part avec un riche, veut que je sois témoin. Jai refusé. Traîtresse, tout ça derrière ton dos »

Je pris Céleste dans mes bras, caressant ses cheveux :

« Calmetoi. Quelle soit heureuse. Nous le serons encore plus. »

Puis je menfermai dans ma chambre pendant toute une journée. Céleste frappa à la porte :

« Viens, je tai fait des crêpes »

Le soir venu, jouvris les yeux avec une flamme de détermination :

« Préparetoi. »

« Où allonsnous ? »

« Je me marie. La première qui nrefusera sera ma femme. »

« Cest insensé ! Ce nest pas seulement ta vie » implora Céleste.

« Si tu ne veux pas, jirai seul, » rétorquaije, froid.

Nous nous rendîmes au parc, où la foule animait les allées. Une jeune femme croisa mon regard, ne détourna pas les yeux et accepta.

« Comment tappellestu, ma belle ? »

« Nadège, » répondisje.

« Alors fêtons nos fiançailles ! » memmenaelle, accompagnée de Céleste, au café le plus proche.

Le silence pesait à la table. Céleste ne savait comment commencer, tandis que la colère bouillonnait en moi, prête à se venger. Javais décidé que notre mariage aurait lieu le vingtcinquième jour du mois, comme celui de Marie.

« Vous devez avoir une raison sérieuse pour me proposer cela, » interrompit Nadège. « Si ce nest quun caprice, je ne suis pas offensée. Je peux partir. »

« Tu as déjà accepté. Demain nous déposerons notre dossier, puis nous irons rencontrer tes parents, » déclaraije dune voix ferme.

« Et noublie pas, passe du « vous » au « tu ». » ajoutaije en souriant.

Pendant le mois qui suivit, nous nous retrouvâmes chaque jour, partageant nos vies, nos histoires, nous ouvrant peu à peu lun à lautre.

« Dismoi, pourquoi tout cela ? » demandaitelle un soir.

« Chacun a ses pièces sombres, » esquivaije.

« Lessentiel, cest quelles ne nous étouffent pas, » répliquaelle avec un sourire.

« Et pourquoi ne testu pas opposée ? »

« Je me suis imaginée héroïne dun conte où lon épouse le premier aventurier qui se présente. Il y a toujours une fin heureuse, alors je voulais vérifier si cétait vrai. »

Derrière ce sourire se cachait une histoire douloureuse : un grand amour marqué par la perte, la déception et même quelques économies consumées. Elle avait appris que les relations demandent prudence. Les prétendants ne manquaient pas, mais elle distinguait aussitôt qui valait la peine. Elle ne cherchait pas un chevalier en armure, mais quelquun de droit, intelligent et capable dagir. En moi, elle vit la force, la résolution et le courage profond. Si je my présentais avec une bande damis, elle serait passée à côté.

« Alors, qui estu ? La Princessegrenouille ou la Belle aux cheveux dor ? » demandaije, la fixant droit dans les yeux.

« Tu devras membrasser pour le savoir, » répliquaelle mystérieusement.

Aucun baiser ne fut échangé. Aucun geste plus intime.

Je pris en charge tous les préparatifs du mariage ; Nadège ne faisait que choisir parmi mes propositions, même la robe avec son voile, que javais achetée.

« Tu seras la plus splendide, » répétaisje avec assurance.

Le jour du dépôt des dossiers au registre détat civil, le destin nous lança une surprise : Marie, accompagnée de son fiancé, apparut en face de nous. Jesquissai un sourire poli :

« Félicitations, » lui disje en lembrassant sur la joue. « Que votre portefeuille se porte bien à deux. »

« Ne fais pas le spectacle, » sifflat-elle, pâle.

Elle jaugeait Nadège, grande, élégante, rayonnante, dune prestance royale. Comparée à elle, Marie paraissait terne, ses jalousies piquantes comme des aiguilles. Le bonheur de son propre mariage sévanouissait, laissant place au doute.

Je me tournai vers Nadège :

« Tout va bien, » murmuraije, forcé de sourire.

« Il nest pas trop tard pour changer davis, » soufflaelle.

« Non. Nous allons jusquau bout. »

Ce nest quau moment de signer que, face à son regard profond et triste, je compris que ce que javais fait était une folie.

« Je te rendrai heureuse, » chuchotaije, et je crus un instant à mes mots.

Notre vie à deux commença. Nadège et Céleste sentendirent immédiatement, trouvant un terrain dentente. La fougue dOlivia (Céleste) apprit la retenue, tandis que Nadège, sans bruit, organisa le foyer avec maîtrise. Experte en finances et fiscalité, elle remit de lordre dans la comptabilité. Six mois plus tard, nous ouvrîmes une seconde boutique, puis des équipes de rénovation, vendant matériaux et offrant les travaux. Les bénéfices senvolèrent.

Nadège devint comme une Vasilissa sage, proposant des idées subtiles que je faisais mien. Tout était précis, planifié, régulier. « Cette prévisibilité me pèse, » pensaisje, « je naime pas ça. » Mais grâce à son ardeur, nos affaires prospérèrent davantage, construisant des maisons clés en main, le premier pour nous-mêmes.

Plus les affaires prospéraient, plus je revenais souvent en pensée à Marie.

« Si elle voyait ce que je conduis aujourdhui Ce nest plus une simple maison, cest un domaine, » me disaisje.

Et je me demandais : « Et si tout avait été autre ? »

Nadège le remarquait. Elle voulait être non seulement épouse, mais aussi amante. Le cœur, cependant, ne se forge pas à la volonté. « Toutes les histoires nont pas une fin heureuse, » pensaitelle, mais son nom, Nadège, signifiait « espérance », et elle ne se résignait pas.

Céleste aussi pressentait le danger.

« Ne fais pas une bêtise, tu perdras plus que tu ne limagines, » me conseillaelle en me surprenant sur le profil de Marie sur les réseaux.

« Ne mets pas le nez là, » rétorquaije avec irritation.

Céleste, les yeux brillants :

« Idiot. Nadège taime sincèrement, et tu ne fais que semer le chaos. »

« Il me manque encore la petite voix qui me corrigeait, » grondaje intérieurement.

Le passé me tirait toujours vers larrière, et jécrivis finalement à Marie.

Son destin était morose : sans emploi, sans diplôme, vivant dans un petit logement loué à la périphérie, sans retour chez ses parents.

Quelques jours je fus indécis, mais Nadège partit soigner sa grandmère malade, me laissant seul. Jorganisai la rencontre. Je fonçai vers la ville voisine, comme transporté par le vent, le cœur battant à tout rompre, imaginant la suite de nos paroles.

La réalité fut cruelle.

« Ah, quel beau petit scarabée, » sexclama Marie en se jetant dans mes bras.

Lodeur de son corps non lavé me fit reculer brusquement.

« Les gens regardent, » protestaije.

« Peu mimporte, » ricanaelle, vêtue dune jupe courte, maquillage criard, parfum exotique. Elle était lincarnation même du vulgaire, contrastant violemment avec la grâce de Nadège.

« Elle a toujours été ainsi, je refusais de le voir, » me dissimulaije, tandis quelle avalait des gorgées de bière.

« Donnemoi un peu dargent, je ne veux pas de dettes, » glissaelle, souriant.

Je ne savais plus comment fuir.

« Excusezmoi, je dois partir, » me levaije.

« On se reverra ? »

« Je doute, » disje à lserveur : « Laddition, sil vous plaît. »

« Je veux rester, » protestaelle.

Je posai mon billet sur la table, le serveur acquiesça.

Je repris la route, à la vitesse autorisée, marmonnant :

« Bien, quel idiot »

Céleste mavait prévenu. Pourquoi my être aventuré ? Peutêtre pour rien.

« Je nai jamais appelé ma femme Nadège, et je nai personne dautre » me stoppaije, réalisant soudain lessence de mon désarroi.

Cinq minutes, assis, les yeux perdus, je revoyais le visage de Nadège : ses yeux bleu azur, ce léger voile dans son regard, ses mains qui peignaient toujours mes cheveux avec tendresse.

« Jai promis de la rendre heureuse » murmuraije, démarquant la voiture. Je pris la route de campagne, longeant les champs.

« Une semaine sans toi, cest une éternité. Je nai même pas tenu deux jours, » déclaraelle quand elle sortit de la maison de sa grandmère, voyant mon véhicule.

« Fou, » son rire à travers les larmes fut la plus belle récompense.

« Nadège, ma chère, » susurraije à son oreille, la serrant contre moi. Nos têtes tournoyaient de joie, de soulagement, de bonheur.

Ainsi se termina cette étrange aventure, gravée dans ma mémoire comme un tableau où se mêlent lamour, la vengeance et la rédemption.

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Oleg a épousé Nadia par volonté de blesser Maria : Il devait absolument prouver qu’après sa trahison, il n’était pas brisé.
Scène après soixante-dix ans Lorsque l’aspirateur s’est mis à ronronner dans le couloir et que le chariot du dîner a heurté la porte, Madame Anne Perrot était déjà assise sur son lit, vêtue de sa robe de chambre, contemplant sa robe bleue foncée aux paillettes, posée sur la couverture. Aussitôt déplacée dans cet environnement, la robe paraissait étrangère, comme un accessoire de théâtre oublié dans une chambre d’hôpital. Elle a jeté un coup d’œil à l’horloge au-dessus de la porte. Il restait vingt minutes avant le dîner, et deux heures jusqu’à l’arrivée des bénévoles. Le vieux portable à grands chiffres clignotait sur la table de nuit, sans appel. « Tant mieux », se dit-elle. La journée avait déjà son lot d’agitation. Une infirmière en blouse bleue passa la tête par l’entrebâillement : — Madame Perrot, vous viendrez au concert ce soir ? Les bénévoles ont promis une ronde. — Une ronde ? fit Anne Perrot, hochant la tête. Où irais-je autrement ? L’infirmière sourit et disparut, laissant derrière elle la senteur de javel et d’un dessert de la cantine. Le calme revint. Sa voisine, Valentine Stéphane, dormait, dos tourné, une oreillette calée contre l’oreille, d’où s’échappait une voix d’animateur radio. Anne Perrot effleura sa robe. Le tissu était frais sous les doigts. Elle avait emporté la robe l’année précédente, quand sa fille l’avait accompagnée pour son admission à la maison de retraite. « Au cas où », avait-on cru. Un anniversaire, peut-être ? Ou le Nouvel An ? Finalement, la robe avait été pliée dans l’armoire, peu à peu oubliée. On appela pour le dîner. Anne Perrot rangea la robe, referma la porte de l’armoire ; sa main s’attarda une seconde sur la poignée. Dans le miroir, elle vit son visage : familier, tenace, bouche fine, regard subtilement fardé. Vieux réflexe… même ici. — Venez, lança une voix du couloir, sinon la compote refroidit ! Elle enfila un gilet tricoté et sortit. La salle à manger était pleine. Femmes et hommes de tous âges installés à de longues tables ; certains en survêtement, d’autres en chemise et cravate. Des flocons de papier étaient scotchés aux murs, une guirlande clignotait péniblement, manifestement fatiguée. — Anne, par ici ! fit signe Tamara Servier, l’ex-comptable, désormais chef des jeux de société et des potins locaux. Anne Perrot s’installa près d’elle. Les assiettes de bœuf-purée et la corbeille de pain en métal étaient déjà là, avec la carafe de sirop rose. — T’as entendu ? dit Tamara à mi-voix. Les jeunes reviennent ce soir avec leurs guitares, comme l’an dernier. — Ils chantent bien, glissa le grand Sébastien Lemaire, à la voix sèche, sa canne posée contre la table. Mais toujours les mêmes chansons. Même « Nuit de Moscou », même « Les Yeux Noirs ». — Ils font avec leur programme, répondit Anne Perrot, d’un ton professionnel et posé. J’ai aussi eu des programmes, tu sais : « Soirée rétro », « Chansons du cinéma français », « Tubes des années 60 ». On apprend à sourire, à placer les temps faibles, à lever la main à l’instant juste… La salle s’assombrit, les projecteurs aveuglent et on sait : tout ira bien. — Un programme, oui… — Tamara ricana. Moi, je veux qu’ils jouent « Ma jolie Mireille » ! Je leur ai demandé l’an dernier, ils ont juste hoché la tête. — Fais-leur une liste ! suggéra Sébastien. Ils sont jeunes, peu leur importe ce qu’ils jouent. — Et toi, Anne, tu chanteras ? lança Tamara, changeant brusquement de sujet. Je l’ai dit à l’infirmière, ici on a notre propre vedette ! Anne Perrot serra sa fourchette. — J’ai assez chanté. C’est fini pour moi, murmura-t-elle. — On t’a vue à la télé, reprit Tamara. Dans le hall, l’autre jour, on passait tes anciens concerts. Avais-tu les paillettes ! — Au siècle dernier… grommela Anne Perrot. Et la télé embellit tout. Elle sentit cette résistance familière lui monter à la gorge. Ici, elle n’était que Madame Perrot, chambre six. Elle aidait pour les papiers, la blanchisserie, la permanence… On la sollicitait parfois pour faire les panneaux d’affichage. Cela lui allait. Pas d’affiches, pas d’attentes. Après le repas, on les rassembla dans le hall décoré autour d’un sapin synthétique au sommet tordu, des décorations d’un autre âge, la télé branchée sur les infos. — Demain, annonça l’infirmière-chef en frappant dans ses mains, les bénévoles arrivent pour le concert. Ce soir, terminons les décos, ceux qui peuvent, aidez-nous ! Des résidents se levèrent vers la boîte à guirlandes. Anne Perrot resta assise ; elle savait que si elle bougeait, on la mettrait aux commandes : « Madame Perrot, c’est vous qui savez rendre tout beau ! » Or, elle n’avait plus envie d’être leader, ni de sentir le regard d’attente. — Et pourquoi on ne ferait pas notre propre spectacle ? s’exclama soudain Sébastien, appuyé sur sa canne. Plutôt que d’attendre les jeunes qui chantent puis s’en vont ? L’infirmière-chef lui sourit gentiment : — Vous savez, on manque de temps, Sébastien. Le personnel court partout, on ne peut pas répéter. — On peut, nous ! Ici, il y a des talents ! Tamara récite, Anne chante… dit Sébastien. Des têtes se tournèrent vers Anne. Elle sentit un afflux de chaleur dans ses joues. — Non. Je ne chanterai pas, dit-elle d’emblée. La voix n’est plus là. — Mais si ! intervint d’une voix ferme la petite Zinaïde Ivanov, ex-institutrice. Je vous entends fredonner sous la douche. Anne Perrot ferma les lèvres. Il lui arrivait, sous la douche, de chanteouiller, en sourdine, les vieux airs, deux vers de « Douce France ». — On fait comme ça ! coupa l’infirmière. Ceux qui veulent préparer un numéro, demain à 17h avant les bénévoles, demi-heure, pas plus. Pas de querelle après ! Brouhaha dans le hall. Un voulait une chanson de Noël, d’autres des histoires. Tamara tapota la main d’Anne. — Vous voyez ? On a votre feu vert. On a besoin de vous. — Je ne monterai pas sur scène, répéta Anne. Mais j’aide : textes, ordre, musique… ce que je peux. — Ce sera beaucoup moins drôle sans toi… soupira Tamara avant de se lancer dans un débat houleux sur l’ordre des chansons. Anne Perrot quitta le hall discrètement. Dans le couloir, deux ficus et un bonhomme de neige en plastique sur le rebord de la fenêtre ; dehors, la neige sur le parking, les guirlandes de l’immeuble voisin en veilleuse. Elle repensa à la scène… pas la grande, avec orchestre, mais la salle des fêtes du quartier, où elle chantait devant ceux qui rentraient tard du boulot. On n’applaudissait pas toujours, mais on chantait, parfois. Elle croyait alors que ce serait pour toujours. Mais tout avait changé — plans sociaux, salles fermées, autres modes… Mariages, anniversaires, puis le silence. À la fin, on n’appelait même plus. — Votre époque est passée, lui avait dit un jeune metteur en scène. Il faut d’autres visages. Cette phrase lui était restée. Pratique, finalement : plus besoin d’espérer, ni de craindre l’échec. En regagnant sa chambre, la distribution des médocs du soir battait son plein. Valentine, réveillée, la harcela : — Vous avez vu ? Demain, c’est la fête. J’ai dit que je réciterai un poème sur l’hiver. — Très bien, acquiesça Anne. — Vous chanterez, vous ? — Non. — Dommage. Votre voix sort du lot. Pas comme ces jeunes filles qui hurlent ! Anne se coucha, dos tourné, éteignit la veilleuse. On entendait des quintes de toux, le roulement des chariots. Les visages de la salle, les refrains, les regards lui tournaient dans la tête. Le matin commença comme d’habitude : lever, gym, petit-déjeuner pain-beurre, clémentines offertes par la famille de passage. À la télé, des clips de Noël. Après la visite matinale, l’infirmière-chef rassembla tout le monde : — Qui veut participer aujourd’hui ? On s’organise ! Les bénévoles sont là dans une heure, le concert maison à dix-sept heures. On a une heure. — Moi d’abord ! lança Zinaïde, brandissant un poème de Prévert. — Moi une chanson ! s’écria Louba, ancienne aide-soignante, « Trois sapins blancs ». — J’ai des blagues, proclama Tamara. — Et moi… tenta Sébastien, stoppé net par le regard de tous vers Anne. Celle-ci déclara mécaniquement : — Non, je ne participerai pas. Mais faisons une liste pour ne pas se mélanger. Elle se leva, prit du papier, et s’installa en meneuse malgré elle : — Alors, Prévert, puis chanson, blagues, qui d’autre ? — Un conte du soir, proposa Galette, incontournable bonnet de laine. — Noté. Elle écrivait, organisait, prodiguait des conseils sur la posture et le micro. Les yeux des autres brillaient de ce petit feu d’impatience. Zinaïde voulait présenter, elle savait parler « avec expression » ! — Anne, murmura Tamara à la fin, même une seule chanson, pour vous… — J’ai peur, avoua Anne, surprise par ses propres mots. — Peur de quoi ? — Que la voix casse, d’oublier les paroles… De monter, et… rater. — Et alors ? répliqua Tamara. On rira. On est chez nous, pas au concours. Moi aussi, je vais sûrement perdre le fil. Quelle importance ? Anne voulut répliquer. Pour Tamara, la scène était un jeu. Pour elle, un enjeu ; avant, l’erreur coûtait l’emploi. Ici, personne ne la lourderait… mais l’habitude de la perfection restait vive. — Bon… Je réfléchirai, finit-elle par concéder. Elle regagna sa chambre, ressortit la robe bleue, l’accrocha au dossier de la chaise, la contempla, la rangea encore. Le cœur battait, comme avant une entrée en scène. Elle aida les autres toute la matinée : répétition du poème avec Valentine, tri du conte avec Galette, conseils de tonalité à Louba… Après le déjeuner, une jeune femme vêtue d’un pull à motifs de rennes — une « volontaire » — entra préparer le matériel. — Bonjour ! Je m’appelle Cathy. Ce soir, programme, chansons, concours ! Reposez-vous, on s’occupe de tout. — Nous, on prépare notre spectacle ! annonça fièrement Sébastien. — Vraiment ? C’est super ! Mais ménagez-vous… À votre âge, ce genre de choses, ce n’est plus pour vous. C’était dit sans malice. Mais Anne sentit un déclic : « Ce n’est plus pour vous. » Comme une fin de phrase. — Enfin, fit Tamara, on n’est pas bons pour la casse ! Cathy rit, promit de rapporter les micros et repartit, laissant un étrange flottement. — Vous avez entendu ? Ce n’est plus pour vous, souffla Sébastien. — N’importe quoi, répondit Tamara, voix tremblante. Anne visualisa le soir : les jeunes, les guitares, les photos, les sacs-cadeaux, puis le retour dans leur monde à eux, loin d’ici, les lampes de la voiture disparaissant. Et eux, les « vieux », là, entre télé et cachets, avec ce « ce n’est plus pour vous » qui flotte. Elle retourna à sa chambre, s’assit face à sa robe, sans percevoir le moment où elle l’avait sortie à nouveau. Les doigts tremblants, elle abaissa la fermeture. — Vous la mettez, alors ? demanda Valentine. — Je ne sais pas. — Faites-le… Quand je vous regarde, je me dis que tout n’est pas fini. Étonnamment, cette phrase remua plus qu’aucune remarque des jeunes. « Tout n’est pas fini. » Elle se leva. — Tu m’aides à fermer ? demanda-t-elle. La robe flottait un peu, mais tombait bien. Dans la porte miroir, une femme aux cheveux argent relevés et fines paillettes au col. Une autre qu’à l’époque des affiches, mais bien vivante. — Magnifique, dit Valentine. On dirait à la télé ! — Assez avec la télé… Passe-moi le rouge à lèvres, mes mains sont malhabiles. Elles plaisantèrent en cherchant la bonne nuance, riant des contours imprécis. L’appel à la répétition retentit dans le couloir. Le micro, déjà sur pied. Zinaïde serrant sa feuille. Tamara arrangeant son foulard vif. — Ah ! s’écria Tamara en apercevant Anne. Maintenant, vous êtes obligée ! — Nous verrons… admit Annne Perrot, sentant naître une étrange légèreté. La répétition commença : Zinaïde bredouilla ses vers, personne ne rit. Louba déraillait sur le refrain, Anne la soutenait à voix basse, la ramena à la note. — À vous ! lança Sébastien. Anne s’approcha du micro. Cœur au bord des lèvres. Elle agrippa le pied. — Je ne sais pas, peut-être un vieux air… « Conducteur, ne presse pas les chevaux ». — Ah, celle-là ! dit-on dans la salle. Elle ferma les yeux, cherchant l’intro. Les mots vinrent d’eux-mêmes. La voix, au début, rauque et basse, dérapa à la deuxième strophe. Elle s’arrêta. — C’est bon… je ne peux pas, murmura-t-elle. — Mais si ! fit Zinaïde, ferme. Depuis le début. — On a le temps, ajouta Sébastien. Anne inspira, reprit, en plus bas, posée, comme si elle racontait le morceau. La voix vibrait encore, mais, cette fois, la salle était silencieuse. Même la télé avait été coupée. Aucun applaudissement au début. Puis Tamara frappa dans ses mains, les autres suivirent. — Vous voyez, souffla-t-on, une vraie chanson. Elle recula, avec au cœur une sensation poignante mais pas douloureuse. Ce n’était pas la perfection. Mais elle avait chanté. — Prêts pour ce soir ? glissa l’infirmière, la tête dans l’entrebâillement. — Prêts ! lancèrent plusieurs voix. À dix-sept heures, le hall transfiguré : table garnie de biscuits et clémentines, sapin customisé, étoile de carton fixée, chaises alignées. Les habitants en belle tenue, chemise, robe, gilet propre. — On commence, annonça Zinaïde avec son papier. Chers amis… Elle s’embrouilla, se reprit. Personne n’en fit cas. Les sourires étaient là. Ce n’était pas la fête selon les anciens standards d’Anne. Pas de script, pas de blague calibrée. Mais une forme de tendresse flottait partout. Poèmes, chansons, le conte du lapin perdu, Tamara et ses blagues, Louba aux « trois chevaux », qui finissaient toujours par se multiplier ou disparaître… — Et maintenant, dit Zinaïde, c’est… — elle scruta la feuille — Anne Perrot ! Le silence. Anne sentit ses mains moites. Se leva, jambes lourdes, mais avança. — Je… commença-t-elle, mais la peur la surprit : pas mille inconnus, mais une vingtaine d’amis. La même angoisse pourtant. — Chantez, souffla Valentine. On est avec vous. Elle prit le micro. « Ce n’est plus pour vous », dit-on ? Mais peut-être que si, justement. Car sinon, quand ? Elle opta non pour un air lyrique, mais une vieille chanson de Nouvel An, toute simple, de celles qu’on chante dans la rue. La voix flanchait par moments, mais elle continua. D’autres voix rejoignirent le refrain, puis la moitié du hall, faux parfois, mais fort et joyeux. Elle sentit, soudainement, que quelque chose s’ouvrait en elle. Ce n’est pas la jeunesse retrouvée, mais la fin de ce sentiment d’invisibilité. Les regards à présent n’étaient plus ceux du public, mais ceux de voisins, de compagnons de route. Elle aussi, à nouveau, faisait partie de ce « nous ». À la fin, ce furent de vrais applaudissements, des « bravo ». Elle salua légèrement et se surprit à rire, d’un rire de gamine. — Encore ! Hurlèrent-ils. — Non. Ça suffira pour ce soir. Elle retourna s’asseoir, le cœur battant, mais sans peur. Valentine vint lui prendre la main : — Merci, chuchota-t-elle. À six heures, les bénévoles envahirent la salle, avec guitares, enceintes, paquets-cadeaux. Cathy leva les sourcils, bluffée : — Eh bien, c’est déjà la fête ici ! — On a répété ! répliqua fièrement Sébastien. On a notre programme maison. — Formidable ! s’émerveilla Cathy. Alors, on chante avec vous. Et ainsi, jeunes ou moins jeunes, debout ou en fauteuil, tous ont chanté, participé aux jeux. À un moment, Cathy invita Anne au micro pour un duo. Celle-ci refusa… mais sans la fermeté d’avant. — Une autre fois. J’ai déjà chanté ce soir. Cathy sourit, ne força pas. Après messes basses, distributions de cadeaux et photos, Anne sortit dans le couloir, regagna la fenêtre. Le calme, la neige, les phares d’une voiture de bénévoles plus loin. Sur la vitre, son reflet : robe bleue, paillettes, rouge à lèvres un peu estompé… Pas une « star », pas une « légende ». Juste une femme qui a osé revenir chanter pour les siens. Elle sentit une fatigue douce, celle du devoir accompli. Une envie de thé, de silence. — Madame Perrot, où êtes-vous ? appela Tamara dans le couloir. On discute de ce qu’on chantera à l’Épiphanie — il nous faut votre avis ! — J’arrive, lança Anne Perrot. Un dernier regard dehors ; la voiture s’éloignait dans la nuit. Elle se retourna et repartit vers le hall, là où l’attendaient ces soirées futures de débats, de répétitions, de trac et d’encouragements. Et elle sut que désormais, si on demandait une chanteuse, elle ne se cacherait pas. Elle pourrait oublier les paroles, rater une note… mais elle irait. C’était suffisant pour que le Nouvel An ne soit plus une date sur le calendrier, mais un moment à elle, vivant, comme cette voix — plus très jeune, mais toujours là.