En pleine harmonie

Dans chaque classe, même quand les années ségrènent, subsiste le même noyau: des amis qui se téléphonent, se retrouvent, forment un cercle. Et quand lanniversaire dune promotion sonne, les mêmes visages prennent en charge le lieu, le menu, le programme tout se fait comme dhabitude, avec légèreté et camaraderie.

Lorsque la liste des invités sest affichée, le ton sest fait plus vif. Bien sûr, il faut appeler les professeurs. Et les anciens camarades, tous serontils présents?

Tous seront là, a affirmé Sébastien avec assurance. Sauf bien sûr le petit Bastien Girard, on la assez entendu tituber.

Comment ça, pas Bastien? sest exclamée Claudine, aux lunettes à monture épaisse. Il viendra! Jai parlé avec lui.

Claud, a murmuré doucement Viviane, ancienne déléguée de classe, il pourrait bien finir ivre, ce serait gênant. Je lai vu lautre soir, à peine debout, il ne ma même pas reconnue.

Claudine a simplement soupiré :

Pas de souci. Je sais quil se prépare.

Peutêtre, a ajouté la jeune femme, pour lui cette réunion compte plus que pour nous tous réunis.

Bastien, à lécole, était différent. Doux, discret, toujours souriant. Il nélevait jamais la voix, ne blessait personne. Il savait écouter, aider, être présent quand on avait besoin de lui. Ses cahiers étaient impeccables, son écriture régulière, aucun dictée néchouait sous sa plume. Physique et mathématiques lui glissaient entre les doigts, les formules murmuraient leurs réponses directement à son esprit. Aux olympiades, il revenait presque toujours avec un diplôme: pas toujours premier, mais toujours une récompense. À la sonnerie, on le mettait à côté des meilleurs, poser la main sur le cœur nétait pas un acte de fierté mais de gêne il ressentait chaque compliment comme une brise qui le faisait rougir.

Il rêvait dintégrer le lycée militaire après la troisième. Je me souviens encore de la journée portes ouvertes où il était allé, accompagné de sa maîtresse de classe, explorer les uniformes, les exercices de marche, la discipline, le but de devenir utile. Tous croyaient quil réussirait.

Mais à la maison, tout était contraire. Son père était décédé depuis longtemps, sa mère buvait.

Un jour, à la sonnerie finale, elle est venue après une grave cuite. Elle se tenait au fond de la salle, vacillante, les yeux troubles, les cheveux en désordre. Quand on a remis à Bastien le diplôme, elle a crié dune voix déformée:

Bravo, Bastien! Mon fils!

Il est resté là, le visage rouge, les mains crispées, comme sil voulait senfoncer dans le sol. Léloge maternel était pour lui une explosion fortuite, inutile dans ce rêve où il se sentait perdu.

Ses projets décole militaire se sont évanouis. Il craignait que sa sœur ne soit confiée à laccueil de lenfance si jamais il partait. Il a donc continué à étudier, à travailler le soir, à manquer lécole, à fréquenter de mauvaises compagnies, et la trajectoire a dérapé vers dautres horizons.

Pour la réunion des anciens, il sest préparé à sa façon. Il a trouvé un costume gris, deux tailles trop grand, mais propre. Il a longuement choisi sa chemise, la repassée, vérifié chaque bouton. Il sest rasé avec soin, coiffé ses cheveux, voulant paraître tel quil était. Deux jours sans boire, il voulait être lui-même pour cette soirée où tous se rassembleraient.

Arrivé devant le bistrot du Marais, il hésitait à franchir le seuil. Il restait à lécart, invisible, observant. Il voyait ses anciens camarades se serrer, afficher des vidéos sur leurs téléphones, rire aux éclats, comme si la vie leur était offerte sur un plateau dargent.

Il se tenait, embarrassé et incertain, craignant quun simple pas maladroit ne brise le tableau fragile de cette nuit. Une heure plus tard, il a finalement poussé la porte.

Il se tenait sur le seuil: cheveux nets mais non taillés, costume trop large, épaules légèrement affaissées, regard timide.

Claudine la immédiatement interpellé:

Bastien, viens! Voilà ta place!

Il sest avancé. Les autres se sont animés: toasts, rires, musique.

Bastien a à peine bu, à peine mangé il restait assis, à écouter, à observer. Il souriait parfois, à peine perceptible.

Quand la soirée sest épuisée, il sest levé. Sa voix tremblait, chaque mot était un effort, comme si des années sétaient compactées en un nœud qui se dénouait enfin:

Merci à vous merci de mavoir invité cest sans doute le plus beau ce qui mest arrivé ces quinze dernières années

Les yeux brillants, la gorge serrée, les épaules contractées, les mains légèrement tremblantes, il était vulnérable, ouvert, tel un enfant qui croit pour la première fois quon lacceptera tel quil est.

Je je suis très reconnaissant Pardonnezmoi si jamais si jai blessé quelquun

Alors, en choeur, la salle a résonné:

Bien sûr, Bastien! Nous sommes aussi ravis! Comment pourrionsnous faire sans toi! La question na même pas eu lieu de se poser!

Sa sincérité sest noyée sous cet écho monotone: sourires, tapotements dépaule, assurances bruyantes Ce nétait pas de la compassion, mais une politesse sociale où nul ne voulait creuser plus profondément. Un hypocrisie limpide: mots chaleureux, yeux fuyants, souci de façade.

Claudine observait tout cela, et dans sa tête résonnait:

« Vous ne vouliez pourtant pas linviter »

Pourtant, le plus étonnant était que Bastien, grâce à Dieu, na rien compris. Il a cru leurs paroles, car aucune raison ne le poussait à douter. Il a remercié, sest incliné timidement, puis est sorti parmi les premiers. Silencieux, il a quitté la salle, sans salut, sans attendre, sans se retourner.

Après son départ, ils ont continué à rire, à évoquer les vieilles histoires, à parler de leurs métiers, de leurs vies, des rencontres passées Encore une fois, rires, musique, tintement des verres.

Tard dans la nuit, en rentrant chez elle, Claudine a aperçu Bastien assis sur une marche devant limmeuble, sous la lueur pâle dun réverbère. Il était voûté, déjà ivre, les yeux troubles, les mains posées sur ses genoux. Elle ne le reconnaissait plus.

Elle sest approchée, le cœur serré:

« Pourquoi astu bu, Bastien? Ce soir, tu tes tenu comme un jeune homme, tu étais toi-même Pourquoi maintenant? »

Claudine a contemplé le décor sombre: la cour, les fenêtres vides, le lampadaire, et a pensé:

« Combien de vies se brisent discrètement, sans que personne ne tende la main, lépaule, le mot juste? Si quelquun avait été là, alors ce Bastien seraitil encore assis ici, dans ce costume, ivre ? »

La question est restée suspendue dans le silence nocturne, sans réponse.

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En pleine harmonie
Moi aussi, je rêve d’être heureuse Merci du fond du cœur pour votre soutien, pour les likes, l’intérêt, vos commentaires sur mes histoires, pour votre abonnement et un immense MERCI de la part de moi et de mes cinq matous pour tous vos dons. Partagez, s’il vous plaît, les récits qui vous ont touchés sur les réseaux sociaux – ça fait aussi très plaisir à l’auteure ! À un peu plus de quarante ans, une femme se sent vidée de tout intérêt pour la vie. Elle travaille comme sage-femme dans une maternité parisienne, et son métier est la seule chose qui lui apporte encore un peu de joie. Elle vit seule. Son mari, policier, est mort en service. Leur histoire n’a duré que deux ans. Leur fils est né trois mois après sa disparition. Elle l’a élevé seule ; il est adulte à présent, marié, vit et travaille à Lyon, a sa propre vie, tout va bien pour lui. Gleb – qu’on appellera ici Guillaume – vient parfois voir sa mère pour de courts séjours, il l’appelle souvent, mais elle, elle se retrouve seule… Ses collègues lui envient sa liberté – elle vit “pour elle-même” –, mais Lyuba (ici rebaptisée Louise) se sent ronger par la solitude. Eux racontent pendant les pauses déjeuner les anecdotes sur leurs familles, leurs bonheurs et leurs tracas. Elle n’a rien à raconter : le vide. Elle n’a même pas envie de rentrer chez elle… Louise écoute distraitement les conversations des autres, elle hoche la tête, s’étonne parfois de ce qu’elle entend, tout en se surprenant à les envier au fond d’elle-même. Sa liberté ne lui apporte aucun réconfort. Elle garde en mémoire son mari, son regard amoureux, ses mains. Cette brève histoire d’amour, jeune et fauchée trop tôt, reste une blessure à vif dans sa mémoire, une douleur qui ne veut pas cicatriser. La vie n’a de goût que lorsqu’elle exerce son métier. Il y a quelques jours, elle a assisté une jeune maman, presque une adolescente, qui vient de donner naissance à une adorable fillette. Mais la jeune fille, le visage tourné vers le mur, reste muette et indifférente. — Bonjour, maman, lance Louise, comme il est d’usage d’appeler tendrement les jeunes accouchées heureuses, mais à ces mots la jeune fille se braque, sans ouvrir les yeux : — Laissez-moi, on n’a rien à se dire. Je l’ai déjà dit, je ne veux pas de cet enfant. Je ne veux pas la voir, je ne la prendrai pas, j’ai d’autres projets… Louise essaie d’ajouter quelque chose, mais la jeune fille se détourne et ne dira plus un mot. Lorsque Louise, bouleversée, quitte la chambre, l’infirmière de garde hausse les épaules, désigne la maman qui refuse son bébé et tourne un doigt sur la tempe en signe d’incrédulité: — On en a vu d’autres, tu sais… Il y en avait une, elle voulait piquer un homme marié, croyait qu’il avait de l’argent – en fait, il était fauché, alors elle a laissé tomber l’enfant… Il y en a, des comme ça. Louise a déjà connu de telles histoires au fil de ses vingt ans de métier, mais d’habitude, les jeunes mamans finissent par revenir sur leur refus, en larmes, et repartent avec leur bébé. Mais cette jeune fille semble décidée — elle n’en veut pas. Ne sachant trop pourquoi, Louise décide d’aller voir la nouvelle-née abandonnée. À peine franchit-elle la porte qu’elle croise le pédiatre, le docteur Constantin Lévesque (francisation de Konstanin Lvovitch). Dans la nurserie, tout est calme ; les bébés viennent de manger, ils dorment paisiblement. Louise s’approche avec précaution du berceau de la petite fille dont personne ne veut. Soudain, la minuscule remue les cils et ouvre les yeux – graves, profonds, presque sages. Louise se fige : la petite va pleurer et réveiller tout le service ! Mais non, elle la fixe en silence, de ses prunelles sérieuses, comme si elle comprenait déjà tout de la vie. — Quelle adorable petite… Louise sursaute en entendant derrière elle la voix douce de Constantin Lévesque. Parfois, à la salle de repos, les collègues taquinaient Louise, lui disant que le pédiatre n’est pas insensible à son charme. Elle en souriait – il est un excellent médecin, mais elle n’éprouve rien de plus. — Elle est craquante, n’aie pas peur, murmure le médecin en caressant la petite, lançant à Louise un regard étrange, qui la trouble… Dès lors, Louise entre presque chaque jour dans la nurserie. Elle a l’impression que la petite commence à la reconnaître, et cette sensation nouvelle met en elle une chaleur qu’elle pensait disparue à jamais. — Tu traînes toujours chez les bébés ? la charrient les collègues, c’est le pédiatre que tu viens voir ? — Mais non, c’est la petite abandonnée, Louise y tient beaucoup. — Tu comptes l’adopter ? La mère a signé les papiers hier, elle est partie ! — Fais attention, tu vas t’attacher, et bientôt elle partira… Adopter ! Voilà sans doute ce qui la réchauffe, inconsciemment, depuis quelques jours. Cette idée — soufflée par une collègue — fait soudain vibrer tout son être. Le temps presse : les bébés abandonnés restent maximum un mois dans le service avant d’être confiés à la pouponnière – parfois ailleurs en France ou adoptés par une autre famille. Effrayée à l’idée de perdre la petite, Louise monte un dossier d’adoption. Elle coche toutes les cases, mais être célibataire donne l’avantage aux couples. C’est là que germe dans son esprit une idée folle. Elle sait qu’elle plaît à Constantin Lévesque – il vit seul, loue un studio en banlieue, passe plus de deux heures à se rendre à la maternité. Et il lui faut un mari rapidement : après, au pire, ils pourront toujours divorcer… — Docteur Lévesque, une proposition à vous faire : et si je vous louais une chambre, juste à côté de l’hôpital ? Et, euh… accepteriez-vous d’être mon mari, juste le temps des formalités ? Parce que seule je crains qu’on ne me confie pas la petite que j’aimerais tant adopter… — Offre surprenante, mais… d’accord, sourit le médecin, une lueur malicieuse dans les yeux. Soudain, il s’approche, l’embrasse doucement. Louise, décontenancée, croise le regard curieux d’une collègue passée par là. Des commérages en perspective ! — C’était pour rendre notre histoire crédible, plaisante Constantin, et Louise n’a rien à objecter… Le soir venu, alors qu’elle s’endort, Louise se surprend à penser tendrement à “sa” petite, qu’elle considère déjà comme sa fille. Elle repense aussi au baiser inattendu de Constantin… et doit s’avouer à elle-même que ce moment l’a troublée… agréablement. Ils se marient vite fait, fêtent l’événement dans le service avec leurs collègues. Tous sont sincèrement heureux pour eux, surtout qu’ils ont déjà déposé la demande d’adoption. Maintenant, Louise est une femme mariée, une petite fille grandit auprès d’eux, et elle n’a plus le temps d’être triste. Son “Kostia” à elle – Constantin – est un homme bien, elle l’a toujours su. Désormais, l’amour renaît dans son cœur. Elle a de nouveau envie de vivre, d’élever sa fille, d’aimer – pleinement – cet homme à qui c’est elle qui a eu l’audace de demander la main. Constantin, Marina et Louise – une famille. Louise avait si profondément désiré être heureuse… qu’elle a fini par l’être, pour de vrai !