Oser vivre pour soi-même

Ose vivre pour soi

Maman, tu peux garder Maxime aujourdhui? implora Amélie dune voix épuisée. Je dois aller chercher des dossiers urgents au travail.

Amélie, jai une réunion avec léditeur à 19h, répondit Claire en feuilletant son agenda. Je ne pourrai pas.

Mais maman, tu es toujours occupée! Cest ton petitfils! Le travail est-il plus important que nous?

Claire serra les lèvres. Encore une manipulation par la culpabilité.

Amélie, je tai déjà dit quil était trop tôt denvisager un enfant avec un homme que tu connais à peine. Tu nas pas écouté. Cest ton choix, ta responsabilité.
Très bien, répliqua Amélie dun ton glacé. Alors tu te fiches de moi et du bébé. Merci pour ton «soutien».

La fille raccrocha.

Claire venait davoir cinquantedeux ans. Pour la première fois, elle sentait quelle pouvait enfin respirer. Le divorce avait bouleversé sa vie. Pendant quinze ans, elle avait élevé deux filles seule, enchaînant deux emplois, se privant de tout. Il y a cinq ans, Michel, un homme calme et fiable, était entré dans sa vie, lacceptant avec son passé et ne demandant rien dimpossible.

Les filles avaient grandi, obtenu leurs diplômes. Avec Michel, Claire avait acheté un appartement dune pièce pour laînée Amélie, et une petite studio pour la cadette Léonie. Claire avait enfin décroché un poste respectable dans une maison dédition parisienne, sétait inscrite à des cours ditalien et commençait à mettre de côté pour un voyage en Italie le rêve de toute une vie.

Mais Amélie, à vingttrois ans, sétait mariée avec le premier venu. Six mois plus tard, elle avait donné naissance. Claire lavait mise en garde contre la précipitation, mais elle navait pas écouté. Son beaupère savéra irresponsable, travaillant au ralenti, largent arrivant au comptegouttes. Amélie tiraillait entre le bébé et des petits boulots, essayant tant bien que mal de joindre les deux bouts. Depuis, le téléphone de Claire narrêtait pas de sonner.

Claire appuya son front contre la vitre froide. «Encore ces exigences dabnégation», pensatelle. Amélie laissait entendre quelles reviendraient chez leurs parents, prétendant que ce serait plus simple pour tout le monde. Claire refusait, expliquant quelle avait sa propre vie, son travail, ses projets. La fille se sentait blessée, pleurait au téléphone sur la jeunesse volée.

Une semaine plus tard, une nouvelle plus «stupéfiante» arriva. Léonie, à vingt ans, venait tout juste de terminer ses études lorsquelle annonça sa grossesse. Le père? Un garçon quelle ne connaissait que depuis trois mois, coursier, logé en résidence universitaire, sans perspective. Léonie arriva, rayonnante, cherchant soutien et enthousiasme.

Maman, devine! Victor et moi, on va être parents! sécria la cadette en saffalant sur le canapé. On aura un petit! Cest merveilleux!

Claire observa sa fille, lirritation grandissant en elle. Encore la même histoire quavec Amélie.

Léonie, avezvous pensé à la façon dont vous allez élever cet enfant? Où allezvous vivre? Dans une studio avec un bébé? Qui va payer les besoins?

Léonie joua avec le bord de son pull.

Pour linstant, Victor a une chambre On improvisera. Maman, on compte sur toi, non? On aura besoin daide.

Claire posa sa tasse plus durement quelle ne le voulait.

Non, Léonie. Accoucher est votre droit, je ne my oppose pas. Mais subvenir aux besoins dune jeune famille nest pas ma responsabilité. Lappartement ta déjà été offert, tout ce que je pouvais donner est déjà donné. Maintenant, débrouillezvous.

Léonie bondit du canapé, les yeux embués de larmes.

Comment osestu dire ça? Tu es sans cœur! Je suis ta fille! Et ce bébé sera ton petitfils!
Cest exactement pourquoi je te dis la vérité. Vous êtes adultes. Vous avez fini vos études, Victor travaille. Si vous avez décidé davoir un enfant, cest à vous den porter la charge. Jai rempli mes obligations. Jai ma propre vie, mes projets.
Quels projets? Questce qui peut être plus important que la famille! Tu es égoïste! hurla Léonie, attrapant son sac. Amélie a raison!

Les deux sœurs se ruèrent hors de lappartement. Claire resta, les yeux fermés, au milieu du salon, sentant le poids des accusations dégoïsme et de froideur. Dans le groupe familial, les reproches fusèrent. Amélie écrivait de longs messages décrivant ses difficultés, rappelant que la mère devait aider, chose sacrée. Léonie acquiesçait, affirmant navoir jamais imaginé une mère si indifférente.

Michel la soutenait, la serrait dans ses bras le soir, essayait de la rassurer. Mais la tension croissait. Amélie venait parfois sans prévenir, poussant la poussette dans lappartement, puis partait en disant: «Maman, je reste deux heures, surveille Maxime.»

Claire essayait de protester, mais la fille filait déjà les escaliers. Michel fronçait les sourcils, mais restait muet. Léonie appelait en pleurs, réclamant ne seraitce quun soutien moral, se plaignant que Victor ne la comprenait pas, que largent manquait.

Claire se sentait acculée. Ses filles réclamaient sans cesse, comme si elle était un puits sans fond doù on pouvait puiser à linfini.

Le samedi soir, tranquille, Claire et Michel prévoyaient de regarder un film et de discuter des détails du voyage en Italie. Un coup frappé à la porte les interrompit.

Michel ouvrit. Amélie se tenait là, valises en main, bébé dans les bras. Derrière elle, Léonie, les yeux rougis.

Maman, on déménage temporairement chez toi, déclara Amélie sans formule de politesse, traînant les valises. Serge apportera le reste ce soir. On louera notre appartement pour toucher les loyers! Ainsi, je pourrai passer plus de temps avec Maxime pendant que je travaille!
Quoi? sécria Claire, figée dans le vestibule. Amélie, de quoi parlestu? Nous navions jamais convenu de ça.
Pourquoi en discuter? Tu es ma mère, tu dois aider. Qui dautre?

Léonie se glissa derrière.

Maman, il me faut de largent pour un lit bébé, sanglota la cadette, essuyant son nez avec la manche. Nous navons rien. Victor gagne très peu, je ne peux pas rester au congé maternité, je dois travailler.

Claire sentit une explosion intérieure. Toute la fatigue, la rancœur des derniers mois débordèrent.

Non, rétorqua-telle dune voix tranchante, avançant dun pas. Amélie, rentre chez toi. Léonie, il ny aura pas dargent. Cest fini.

Les deux sœurs restèrent figées, fixant leur mère.

Tu tu plaisantes? balbutia Amélie, tenant Maxime qui pleurait. Tu es sérieuse?
Absolument, croisa Claire les bras sur la poitrine. Je vous ai élevé, vous ai donné une éducation, acheté les appartements. Il est temps que vous quittiez le nid et que vous construisiez vos propres vies, sans me sacrifier.

Comment peuxtu dire ça? hurla Léonie. Nous sommes tes filles! Ton sang!
Je le peux, parce que je le dis. Vous êtes adultes. Vous avez choisi votre partenaire, le moment davoir des enfants. Je vous ai averties, conseillé. Vous navez pas écouté. Cest votre responsabilité, pas la mienne.

Amélie déposa le bébé dans lautre bras, indignée.

Tu nous expulses? Sérieusement? Tu jettes ta fille à la rue avec son petit?
Je ne vous expulse pas. Vous avez un toit! Et toi, Amélie, tu as un mari! Réglez vos problèmes vousmêmes.
Tu es une égoïste sans cœur! cria Léonie, piétinant le sol. Pour toi, cest seulement lItalie qui compte!
Oui, lItalie compte pour moi, répondit Claire calmement. Mes projets, ma vie. Jai vécu vingt ans à votre service. Que voulezvous encore? Que je vous garde comme des nounous jusquà ma tombe?

Les sœurs se regardèrent. Amélie attrapa sa valise, fit demitour et sortit. Léonie la suivit. Claire entendit leurs pas dans le couloir, leurs voix à peine discernables, mais le ton était clairement amer.

Une semaine passa sans appel ni message. Michel la rassura: «Tu as fait ce quil fallait.» Mais au fond delle, Claire doutait. Étaitelle trop dure?

Plus tard, elle apprit quAmélie avait finalement vendu son appartement et vécu chez les parents de son mari, dans un petit deuxpièces où chaque défaut était critiqué. La bellemère élevait le bébé à sa manière, le beaupère râlant sur la prétendue paresse des jeunes. Léonie, quant à elle, était repérée par une voisine qui lavait vue pleurer sur un banc devant limmeuble. Victor avait fui la responsabilité, emportant ses affaires et disparaissant. Léonie se retrouvait enceinte, seule, sans ressources.

Claire, debout dans la cuisine, pesait la pitié pour ses filles contre la ferme décision de ne plus intervenir. Elle leur avait donné un bon départ; ce qui en était fait ne dépendait plus delle.

Les appels reprirent. Amélie se plaignait de la bellemère, pleurait, disait quelle nen pouvait plus. Léonie sanglotait, se sentait abandonnée, incapable de sen sortir. Claire écoutait, compatissait, mais noffrait aucune aide, seulement des conseils. Mais les filles ne voulaient pas de conseils; elles voulaient que leur mère règle leurs problèmes, quelle les accueille, quelle leur donne de largent. Chaque fois, Claire refusait.

Avec Michel, ils achetèrent les billets pour lItalie, trois semaines de voyage longtemps différé. Avant le départ, Claire appela ses filles.

Maman, tu es folle? demanda Amélie, incrédule. Et nous alors?
Vous êtes adultes, vous vous débrouillerez, répondit Claire, regardant la valise près de la porte. Quand vous apprendrez à résoudre vos problèmes sans me voir comme une nounou gratuite et une source dargent, je pourrai vous parler comme égales. En attendant, grandissez.

Tu nous abandonnes? murmura Amélie au téléphone. Que devonsnous faire
Je ne vous abandonne pas. Vous avez le droit à lerreur. Mais je nai pas à payer vos fautes, dit Claire, prenant son manteau. Je resterai toujours votre mère, mais je ne sacrifierai pas ma vie pour des enfants adultes et leurs décisions irréfléchies.

Michel attendait près de la voiture. Claire descendit, monta à bord, inspira profondément. Elle décida enfin de ne plus se laisser ronger par la culpabilité. Elle avait donné à ses filles un bon départ: un toit, une éducation, de lamour. Elle avait offert des conseils, mais ils ne lavaient pas écoutés. Sa mission était accomplie. Il était temps de penser à elle.

Elle rêvait de ses vacances à Rome, des musées de Florence, des canaux de Venise, de la liberté quelle méritait enfin. Tout cela était magnifique, mais le vrai enseignement était clair: il faut savoir placer ses limites pour ne pas se perdre en essayant de sauver les vies des autres.

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Oser vivre pour soi-même
La rivale qui vient réclamer les affaires — Moi, c’est Laurence, nous travaillons ensemble. Nous nous aimons, et vous nous empêchez d’être heureux ! Rendez-moi Pierrick ! — Mais en quoi est-ce que je vous empêche ? — s’étonna sincèrement Sylvie-Antoinette. — Donnez-moi des faits ! — Eh bien… — balbutia la femme. — Il ne veut pas vous quitter ! Pierrick, tu es bête ou quoi ? Ces paroles géniales, c’est le petit Sébastien qui les a prononcées dans le roman de Véronique Panov. Après que l’adulte Pierrick lui a « offert » un bonbon dont le très joli emballage cachait… le vide. Eh oui, il est vraiment bête ! Comme le disait Desproges : il n’a pas de troubles psychiques — il est juste bête ! C’est exactement ce que Sylvie-Antoinette a dit à son mari, mais cela ne s’est pas passé quand sa maîtresse s’est installée chez eux — ça, elle avait encore encaissé ! — Non, c’est arrivé un peu plus tard. Oui, il s’est avéré que son Pierre-Édouard, Pierrick le coq doré, avec qui elle vivait depuis tant d’années, s’était trouvé une nouvelle flamme. Et celle-ci ne s’est pas contentée d’arriver : elle est venue avec des exigences — « Nous nous aimons, rendez-moi votre mari ! » À ce moment-là, Sylvie commençait déjà à se douter de quelque chose. Pierrick s’était mis à se raser chaque jour au lieu d’un jour sur deux, il avait acheté une nouvelle eau de toilette et, tout récemment, il avait repassé ses jeans avec une belle pliure sur le devant. Sylvie n’en a pas voulu à son mari et a pensé, avec une pointe de vengeance, que c’était bien fait pour lui. Il s’était couvert d’un parfum étranger étouffant et était reparti dans la nuit : on l’avait nommé de garde ! Oui, lui, simple cadre intermédiaire ! — Tu comprends, chérie ? — expliquait-il à table. — Chez nous, petite société du bâtiment, on n’a plus de gardien. Et le budget est serré ! Donc, on fait des tours de garde la nuit pour dormir au bureau et faire fuir les voleurs ! Pas envie, mais obligé… J’adorerais rester à la maison. Au bureau, même pas de quoi dormir ! — Et comment tu fais toute la nuit là-bas ? Assis comme ça ? — demanda Sylvie dans un style bien provincial. Pierre fit la grimace. Parler comme ça, vraiment ? «Assis comme ça», c’est quoi ? Mais c’est un gérondif, certes vieilli ! Et la prof de français qu’était Sylvie le savait bien, à la différence de son mari. Ça faisait longtemps qu’elle pensait que son mari mentait. Et qu’il y avait anguille sous roche dans leur royaume. Après vingt ans de mariage, leur fille s’était installée ailleurs. Et voilà que son mari avait sans doute une maîtresse. Ça arrive : il est tombé amoureux, il n’a qu’à avouer et partir. L’appartement appartenait de toute façon à Sylvie-Antoinette avant leur union. Bon, c’est comme ça. Crise de la quarantaine et autres balivernes. Mais Pierrick tardait à avouer. Aimait-il toujours sa Sylvie ? Pensait-il que sa nouvelle histoire n’était pas sérieuse ? Mais le fait était indéniable : il vivait toujours à la maison, comme si de rien n’était ! Et même il accomplissait son devoir conjugal. À part quelques indices d’infidélité, Sylvie n’avait rien de concret. Peut-être qu’elle se faisait des films ? Juste une histoire de parfum… juste des pantalons bien repassés. Sylvie voulait tourner la page sur ces bizarreries, mais la voilà, la perfide trouble-fête débarque — « Raymonde Zacchari », la séparatrice. Pierrick n’était pas là. Sylvie faisait le ménage dans leur deux-pièces. Et soudain — la voici : bonjour-bonjour ! Naïve, comme dans son film préféré, Sylvie l’a laissée entrer : on ne sait jamais, elle voulait peut-être juste expliquer quelque chose ! Plus tard, elle découvrit que « l’amour » de son mari était de cinq ans sa cadette. Mais elle avait tout l’air d’une femme de plus de quarante ans ! Et voilà ce qu’elle déclara : — Moi c’est Laurence, on travaille ensemble. Nous sommes amoureux, et vous nous gênez ! Rendez-moi Pierrick ! — Mais en quoi est-ce que je vous gêne ? — s’étonna Sylvie-Antoinette. — Expliquez-moi, donnez-moi des faits ! — Eh bien… — la femme hésita. — Il ne veut pas vous quitter ! — Mais c’est lui qui ne veut pas partir ! Moi, je n’ai aucune objection ! Je peux même vous préparer sa valise dès maintenant ! — proposa Sylvie, puis demanda : — Et qu’est-ce qu’il vous a raconté ? Que je suis mourante, c’est ça ? Et qu’il ne peut pas me laisser ? — Euh… pas vraiment mourante… — la visiteuse balbutia, — mais presque. En vérité, avec Pierrick, elle n’avait pas abordé ce sujet ! D’ailleurs, ils parlaient à peine : tout, sauf le fait d’une infidélité accidentelle, sortait de son imagination… Mais Sylvie ignorait tout ça. — Mais vous voyez bien que je vais très bien ! Donc, prenez le petit Pierrick sans souci — je lance la procédure de divorce demain ! À vous la voie libre, l’amour et que le bonheur inonde votre foyer ! — lui souhaita la femme, tout sourire. — Vraiment ? — la visiteuse s’en réjouit. — Vous êtes incroyablement positive ! Franchement, je ne m’y attendais pas ! J’avais peur du pire ! « Tu ne sais pas à quel point je peux être positive ! », pensa Sylvie sans bienveillance en continuant à sourire, puis dit tout haut : — Allons donc ! Pierrick et moi, nous avons une confiance totale ! Nous nous respectons. Je vais tout lui dire, et vous pouvez partir tranquille ! Cela sonnait comme « reposez en paix ». Mais la visiteuse, surexcitée, ne remarqua rien. — Eh bien, dites-lui que je l’attends ce soir, avec ses affaires ! — conclut Laurence, gratifia sa rivale terrassée d’un sourire triomphant et fila vers son bonheur tant rêvé. — Certainement, chère madame ! — s’exclama la prof de français. — Patientez bien ! Le soir, Sylvie avait préparé un « petit » bagage orphelin pour Pierrick dans l’entrée : pas grand-chose à emmener — on ne paye qu’à la hauteur du bien ! À la tête de son mari, Sylvie comprit qu’il n’était au courant de rien. Car Pierre-Édouard, habituel, embrassa sa femme sans montrer le moindre trouble et demanda : — Sylvette, qu’est-ce qu’on mange ? Dis, pourquoi il y a une valise dans l’entrée ? Tu pars quelque part ? — Ta copine est passée ! — lança Sylvie sans détours. — Ma copine ? — Pierrick était sincèrement surpris. — Oui, la gardienne ! Celle avec qui tu fais tes gardes de nuit ! — expliqua Sylvie. — Pour surveiller les biens ! Pierrick rougit et murmura tout bas : — Laurence ? Je n’ai jamais fait de gardes de nuit avec elle ! — Il y en a d’autres que Laurence ? Tu te révèles gaillard sur le tard, dis donc ! — Ce n’est pas ce que tu crois — commença l’homme. — Ah bon, et qu’est-ce que je crois ? Vas-y, lis dans mes pensées ! Allez ! Tu vas sûrement me dire qu’il ne s’est rien passé, ou qu’elle est venue d’elle-même ! — Non… — piqua du nez Pierrick. — Ça s’est passé, mais une seule fois ! Tu te souviens, quand je suis rentré ivre ? Et voilà ! Mais je ne voulais pas — victoire jurée, Sylvette ! Elle m’a séduit de force ! C’est… l’instinct ! Voilà… — Je comprends, Pierrick : l’amour, ça vient, on n’y échappe pas ! Et puis, ça arrive, comme disait Polygraphe Charicot ! Ne te gêne pas, j’ai tout compris. On a tout réglé : Laurence t’attend, j’ai promis de te laisser partir ! — Partir où ? — Pierrick blêmit : Laurence n’était pas d’ici et louait une chambre en colocation. — Pourquoi partir ? — Eh bien, inutile de dissimuler tes sentiments, Pierre ! Je le lis dans tes yeux ! Allez, va donc et bon vent sous toutes les voiles, et dans toutes tes parties du corps ! — Mais je ne veux pas ! — s’entêta son mari : il ne voulait vraiment pas ! — Trop chaud pour dormir, c’est ça ? — chambrât Sylvie. — Une sueur qui dégouline ? La collègue de son mari était effectivement plutôt enveloppée, et pendant leur échange, elle s’éventait avec un mouchoir brodé, ruisselante au-dessus de la lèvre. Pierrick se mura dans le silence. Et avec Laurence, tout ça s’était passé juste une fois, sous l’effet de l’alcool, après une soirée d’équipe. Pas de grand amour là-dedans. Pourtant, elle le harcelait, et dans la tête de Sylvie, tout s’alignait dans une logique limpide. Si vous saviez, chers amis, combien d’épouses de Magomaev il y avait à l’époque soviétique dans les asiles ! Une flopée : des étoiles sans nombre, des gouffres sans fond. Même aujourd’hui, les gens fous ne manquent pas : il y a bien des Pierricks au Brésil… Et à part cette obsession, le reste était parfaitement normal ! Ils n’avaient un pet au casque que sur un sujet précis… Mais aujourd’hui, heureusement, Laurence avait pris son jour de congé : elle avait un entretien sérieux avec Sylvie. Et Pierre respirait à nouveau, il avait honte devant son petit collectif. — Pierre, goûtez mes crêpes — c’est moi qui les ai faites ! On voit bien que votre femme vous laisse crever de faim ! Comment s’est passé votre week-end ? On en parle ? Oh, vous m’avez visitée en rêve cette nuit ! Vous voulez savoir ce qu’on y faisait ensemble ? « Voilà que j’ai fait une belle bêtise ! » rumina Pierrick, dépité. Il s’était vraiment mis dans de beaux draps ! Il n’avait plus qu’à démissionner ! Cent fois il a regretté sa faiblesse d’un soir ! Qui aurait cru que Laurence aurait été aussi déséquilibrée ? — OK, — se radoucit Sylvie, — admettons que tu ne mens pas, Don Juan. Comment envisages-tu la suite de notre vie ensemble ? Tu veux que je me recouche avec toi alors que je viens d’apprendre tout ça ? — Je dormirai sur le canapé ! — répondit prestement le mari fautif, prêt à dormir même sur le paillasson, n’importe où, pourvu que sa chère Sylvie ne l’expulse pas. Et elle accepta : on verrait bien ! Le lendemain, samedi, Laurence débarqua dès le matin : alors, on part ? Je comprends, hier ce n’était pas possible ! Quand Pierre ouvrit la porte, il hallucina : c’est grave ! Et il tenta de raisonner la femme, tout à fait euphorique : la phase maniaque, c’est du sérieux… — Laurence Victoire, chère amie, — et à ces mots, elle se tendit — on y est ! — rentrez chez vous ! Et doucement, il fait glissant aujourd’hui ! — Et vous ? — s’étonna la collègue. — Moi, je reste ici ! — tenta Pierre, rude. — Avec ma femme ! — Mais nous sommes amoureux ! — objecta la dame, lourde de conséquences. — Tout cela, c’est le fruit de votre imagination ! Il n’y a rien eu, rien ! — insista Pierre, sachant pourtant qu’il s’était bien passé quelque chose. Mais comment le prouver ? Rien à faire, si on est parti ensemble, peut-être qu’on s’est séparés aussitôt… D’ailleurs, tout le petit bureau savait que Laurence avait un grain. Et Pierre choisit de tout nier jusqu’au bout. Dans sa tête, Laurence ressassait. Elle resta bouche bée à regarder l’objet de sa passion. Puisqu’ils s’aiment ! Et que sa femme l’a libéré ! Alors pourquoi pas ? — Au revoir ! — dit Pierre-Édouard en fermant la porte. Et là, sa femme prononça les répliques légendaires du roman de Véronique Panov sur l’oncle Pierrick. Parfait pour la situation. Et Pierrick resta muet : le silence, c’est tout ce qu’on imagine… Laurence fixa la porte, espérant qu’il changerait d’avis. Mais non, c’était fini. Malheureusement, Pierrick n’était pas le seul : deux collègues avant lui avaient démissionné à cause des harcèlements de Laurence. Avec eux, il n’y avait absolument rien eu du tout ! Le lundi, Laurence ne revint pas au bureau : elle avait soudain démissionné. Peut-être que trois essais suffisaient, et elle irait chercher l’amour ailleurs. Après tout, pas si dérangée que ça… Pierrick, une fois encore, souffla : il avait même pensé à partir ! Heureusement, elle n’était pas enceinte… Quant à la gentille Sylvie, elle pardonna à son mari. Certes, il l’avait trompée, accidentellement et sous l’emprise de l’alcool ! Mais le reste était vrai ! On apprit plus tard que les collègues masculins faisaient vraiment des tours de garde la nuit au bureau de l’agence du bâtiment : la direction radine économisait sur le gardien ! Et le nouveau parfum et les jeans repassés de Pierrick n’avaient rien à voir. Oui, simple hasard, c’était le jeu de la vie ! Peut-être que tout était la faute de Mercure rétrograde et des tempêtes magnétiques : enfin une excuse commode… En conclusion ? Ne buvez pas trop en soirée d’entreprise, les amis ! Car l’amour peut parfois être toxique. Et dans la vie actuelle, on en trouve à la pelle. Heureusement, elle n’a pas fait de chantage… Mais tout ne pourra pas être mis sur le dos de Mercure…