Nicolas, son unique, emmène sa mère dans une maison de retraite.

Je conduisais Nicolas, le fils unique de Véronique Léger, à létablissement pour personnes âgées. Un jour gris, où le ciel semblait pleurer avec nous, le village de SaintJeandesRiviers était presque désert. Les chiens ne jappaient plus, les enfants sétaient dissimulés, même le coq de loncle Michel sétait tu. Tous les regards convergaient vers la maison de Madame Véronique. À son portail trônait une berline parisienne brillante comme une plaie fraîche sur la peau de notre campagne.

Nicolas, arrivé trois jours plus tôt, parfumé dun parfum de luxe plutôt que de la terre du terroir, mavait dabord demandé conseil, mais surtout justification.
«Madame Ophélie Sémon, vous voyez bien», disaitil, les yeux fixés sur un coin poussiéreux. «Maman a besoin de soins professionnels. Et moi? Je travaille sans cesse, je cours dun bout à lautre. Elle sera mieux là, avec les médecins, les soins»

Je restais muet, observant ses mains lisses, aux ongles soignés. Ces mêmes mains lavaient autrefois agrippées au ourlet de la robe de Véronique lorsquelle le tirait hors du froid du ruisseau. Elles sétaient ensuite tendues vers les tartes quelle faisait, sans jamais retenir le dernier morceau de beurre. Aujourdhui, ces mêmes mains signaient le destin de sa mère.

«Nicolas», murmuraisje, la voix tremblante, «une maison de retraite, ce nest pas un foyer. Ce sont des murs impersonnels.»
«Mais ils sont spécialistes!» sécriatil, presque pour se convaincre. «Et ici? Tu es seule pour tout le village. Et si la nuit apporte le froid?»

Je pensais en moi : «Ici les murs sont ceux qui guérissent, la porte grince comme depuis quarante ans, le pommier sous la fenêtre que ton père a planté nestce pas là un remède?» Mais je ne prononçai rien. Que dire quand quelquun a déjà tout décidé? Nicolas partit, et je me rendis chez Véronique.

Elle était assise sur son vieux banc, droite comme une archet, les mains tremblantes sur les genoux. Aucun larmes, les yeux secs fixés sur la rivière. Elle me sourit, mais le sourire fut aussi aigre quune gorgée de vinaigre.

«Voilà, Madame», ditelle dune voix douce comme le bruissement des feuilles dautomne. «Mon fils est arrivé il vient la reprendre.»

Je massis à ses côtés, pris sa main, froide et rugueuse. Combien dannées ces mains avaientelles tissées? Les platesbandes labourées, le linge lavé à la rivière, le petit Nicolas bercé
«Peuton encore parler avec lui, Véronique?» chuchotaije.
Elle hocha la tête.
«Non, il a déjà choisi. Il croit bien faire par amour de la ville, il veut mon bien.»

Ces mots menfoncèrent le cœur. Jacceptai, comme on accepte la sécheresse, la pluie, la perte du mari, et maintenant cela.

Le soir, avant son départ, je revins la voir. Elle avait rassemblé un petit paquet : une photo du mari encadrée, un foulard en plume que je lui avais offert pour son anniversaire, une petite icône en cuivre. Toute une vie dans un mouchoir de lin.

La maison était rangée, les sols polis, lair embaumait le thym et une cendre froide. Elle était à la table, deux tasses et une soucoupe avec du reste de confiture.
«Assiedstoi,» minvitatelle. «Prenons le thé, une dernière fois.»

Nous restâmes silencieux, le tictac du vieux pendule marquant les dernières secondes de sa vie dans ce lieu. Ce silence était plus criant que nimporte quelle crise. Cétait le silence dun adieu, des fissures du plafond, des carreaux, du parfum de géranium sur le rebord.

Puis elle se leva, alla au buffet, en sortit un paquet de tissu blanc et me le tendit.
«Prendsle, Véronique.» ditelle. «Cest une nappe que ma mère brodait. Gardela en souvenir.»

Je déroulai la nappe. Sur le blanc, des pavots rouges et des bleuets bleus, bordée dun ourlet si fin quon ne pouvait en détacher les yeux. Un nœud se forma dans ma gorge.
«Véronique, pourquoi?» balbutiaije. «Laissele ne déchire pas ton âme ni la mienne. Laissele tattendre ici.»

Elle me regarda avec des yeux délavés, remplis dune tristesse cosmique, comme si elle ny croyait plus.

Le jour du départ arriva. Nicolas chargea le petit paquet dans le coffre. Véronique sortit sur le perron, vêtue de sa plus belle robe et du foulard en plume. Les voisines, les plus courageuses, sétaient rassemblées, essuyant leurs larmes avec les bords de leurs tabliers. Elle balaya la cour du regard, chaque chaumière, chaque arbre, puis me fixa. Dans ses yeux, une question muette: «Pourquoi?» et une supplication: «Noubliez pas.»

Elle monta dans la voiture, droite, sans se retourner. Quand le véhicule sébranla, soulevant un nuage de poussière, je vis son visage dans le rétroviseur, une unique larme glissant sur sa joue. La voiture disparut au tournant, et nous restâmes longtemps à contempler la poussière qui retombait comme des cendres sur la route. Le cœur de SaintJeandesRiviers sarrêta ce jourlà.

Lautomne passa, puis lhiver tomba avec des avalanches de neige qui saccumulèrent jusquau perron. La maison de Véronique resta muette, ses fenêtres rabotées, la neige recouvrant les marches, personne ne se pressant pour les déblayer. Le village semblait orphelin. Parfois, je passais près de la porte, espérant quun grincement annoncerait son retour, quelle remettrait son foulard et dirait: «Bonjour, Madame», mais la porte resta silencieuse.

Nicolas appela à deux reprises, la voix lourde, disant que sa mère shabituaît, que le départ était bon. Mais jentendais dans son ton une mélancolie qui me faisait comprendre quil navait pas enfermé sa mère, mais sétait enfermé luimême dans cette chambre dÉtat.

Puis le printemps revint, celui que lon ne trouve que dans les campagnes. Lair sentait la terre fondue et le jus de bouleau, le soleil était si doux quon voulait le frapper du visage et se fermer les yeux de bonheur. Les ruisseaux fredonnaient, les oiseaux chantaient à perdre haleine. Un jour, en étendant du linge, une voiture familière apparut au bout du chemin.

Mon cœur battit la chamade. Étaitce un mauvais présage?
La voiture sarrêta devant la maison de Véronique, le moteur se tut. En sortit Nicolas, plus mince, le front grisonnant, la chevelure tirée vers larrière, une nuque dargent jamais vue auparavant. Il marcha jusquà larrière, ouvrit la porte et je restai figé.

De la voiture, sappuyant à son bras, sortit elle. Notre Véronique. Elle portait toujours le même foulard, se pliait sous le soleil éclatant, respirait comme si elle buvait cet air pour la première fois.

Sans réfléchir, je courus vers elles, les jambes me portaient delles-mêmes.
«Madame», lança Nicolas, les yeux remplis dune culpabilité mêlée à une joie. «Je nai pas pu la retenir. Elle séteignait comme une bougie au vent. Je reviens, et je vois ton visage comme si je ne te reconnaissais plus. Jai compris, vieux fou, que ce ne sont pas les murs ni les piqûres qui guérissent, cest la terre qui guérit.»

Il avala un nœud de gorge.
«Jai conclu un accord avec mon travail, je viendrai chaque weekend, comme un ancre. Je serai là, et je vous demande, Madame, de veiller, dappeler les voisins. Ensemble, on pourra sen sortir. Elle ne doit plus être là. Sa place, cest ici.»

Véronique sapprocha de son portail, caressa lécorce rugueuse comme on caresse un visage familier. Nicolas déverrouilla la porte, retira les planches des fenêtres. La maison exhala un souffle. Elle revit la vie.

Véronique entra sur le perron, sarrêta au seuil, ferma les yeux. Je vis ses cils trembler. Elle inhalait lodeur de son foyer, une senteur irremplaçable. Puis elle sourit, vraiment, comme un voyageur qui revient enfin chez lui après un long périple.

Au crépuscule, tout le village était autour delle, non pas pour poser des questions, mais simplement. Qui apportait du lait, qui distribuait du pain chaud, qui offrait un pot de confiture de framboises. Ils sassirent sur le banc, parlèrent de semis, de temps, de la rivière qui avait débordé cette année. Véronique, petite mais robuste, les yeux brillants, était chez elle.

Tard dans la nuit, je sirotais un thé à la menthe sur mon perron, observant la fenêtre de la maison de Véronique. Une lumière chaleureuse y brillait, comme si ce nétait pas une simple ampoule, mais le cœur même de notre village qui recommençait à battre régulier, paisible, heureux.

Alors, on se demande ce qui compte le plus pour nos aînés: une chambre stérile et des soins à la minute, ou le grincement dune porte familière et la possibilité de toucher le pommier planté par votre mari?

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Nicolas, son unique, emmène sa mère dans une maison de retraite.
L’élève à l’arrêt de bus : Le bus n’arrivait pas, le vent de la Seine mordait les visages et glissait sous les cols. Pierre Serré, passant d’un pied sur l’autre, tâta dans sa poche son pass Navigo et leva une fois de plus les yeux vers la chaussée. Selon l’horaire, le bus aurait déjà dû être là, mais sur l’affichage ne défilaient que l’heure et une publicité. Autour, les gens s’enroulaient mieux dans leur écharpe, certains râlaient, d’autres fixaient leurs téléphones en silence. Il s’était volontairement mis à l’écart de l’abribus pour ne pas entendre, dans son dos, ceux qui entamaient à voix haute de bruyantes discussions sur le coût de la vie ou la politique. Il avait les doigts endoloris sous ses gants, le bas du dos raide. Ce matin-là, il avait accompagné son petit-fils à la maternelle, était passé à la pharmacie chercher son ordonnance puis, désormais, se rendait dans un magasin de bricolage où il faisait parfois des extras en réserve. Non pour l’argent : la pension suffisait, mais le vide des journées à la retraite l’angoissait davantage que le manque d’euros. Autrefois, il entrait à l’usine dès sept heures et n’en repartait qu’à la nuit. Chef d’équipe à l’atelier mécanique, il était responsable des machines, des ouvriers, du carnet de commandes. Il croyait alors que sans lui toute la chaîne s’arrêterait. À présent, l’usine n’existait plus, on bâtissait un centre commercial clinquant à la place de ses anciens ateliers. On ne le consultait plus, il ne recevait plus aucun appel ni invitations à des réunions. Il avait été convié pour la dernière fois au cinquantième anniversaire de l’usine il y a dix ans. Et puis plus rien. Pierre s’aperçut qu’il ressassait une fois de plus ces « avant ». Comme s’il tournait en rond dans un même couloir. Il essaya de se changer les idées et lut les affiches qui tapissaient le fond de l’arrêt : cours d’anglais, dépannage lave-linge, recherche de manutentionnaire… Peut-être y aurait-il sa place aussi, s’il osait proposer des cours particuliers en usinage. Mais qui en voudrait, aujourd’hui où tout se règle par ordinateur ? La porte de l’abribus battit derrière lui, un homme en sortit, souffla fort en s’arrêtant à côté de lui. Un courant d’air froid et une odeur désinfectante flottèrent dans l’air. — Excusez-moi, le trente-deux est déjà passé ? demanda une voix d’homme, un peu rauque. Pierre tourna la tête. Un grand gaillard d’environ trente-cinq ans, bonnet enfoncé sur le front, veste sombre, joues rougies par le vent, ombre sous les yeux, une sacoche noire en bandoulière. Il sourit d’un air gêné, découvrant un léger écart entre les incisives. — Je n’ai rien vu, répondit Pierre. J’attends depuis vingt minutes, mais rien ne passe. — Je m’en doutais, soupira l’homme, regardant la rue d’un air résigné. Comme d’habitude. Il hésita, fit mine de regagner l’arrêt, puis resta planté là. Pierre s’apprêtait à détourner les yeux, quand il remarqua sur la sacoche un petit badge métallique en forme de burin. Une distinction que l’on décernait autrefois pour des propositions d’amélioration à l’usine. Un nom remua sur le seuil de sa mémoire. — Excusez-moi… Vous auriez travaillé à l’usine, secteur mécanique ? demanda-t-il, plissant les yeux. Pierre se redressa un peu. — Oui, il y a longtemps, fit-il, détaillant le visage de l’autre, ses yeux clairs, attentifs. Et vous, d’où connaissez-vous ? L’homme partit d’un petit rire. — J’étais en stage chez vous, au lycée professionnel. Stage pratique en 98. Groupe M-3. J’étais… enfin, bon, le gamin à la casquette. On m’appelait Alex. Le nom s’emboîta, tel une pièce dans un puzzle. Pierre ne voyait plus l’homme, mais un adolescent efflanqué à la veste râpée, aux oreilles décollées, au même petit trou dans le sourire. Le garçon, devant la machine, serrait mal le burin et n’obéissait jamais sur la prise d’angle. — Alex… Clément ? hasarda Pierre. — Oui ! s’éclaira l’homme. Je croyais que vous ne me reconnaîtriez jamais. — Je me souviens, lâcha lentement Pierre, songeur. C’est toi qui as cassé trois fois de suite ta lame de coupe… Je t’ai passé un sacré savon. Alex éclata de rire, la tête rejetée en arrière. — Exact. Vous aviez dit que je ne ferais jamais un bon technicien tant que je ne penserais qu’à partir en pause !… Pierre sentit la gêne lui monter aux joues. Il ne comptait pas ses envolées contre les jeunes, à l’époque : la pression, les contrôles… Les mots lui venaient tout seuls, il n’y accordait pas d’importance. Mais aujourd’hui, planté sous la bise, il regretta chaque remontrance inutile. — Oh, il fallait bien que je dise quelque chose… marmonna-t-il. Alex secoua la tête. — C’est resté, vous savez, dit-il à voix basse. Ce soir-là, j’ai pour la première fois voulu rester après la journée, comprendre pourquoi mes outils cassaient. Vous quittiez déjà l’atelier, vous vous souvenez ? Je bricolais seul, vous êtes revenu. L’instant surgit, intact : le vacarme des machines, la lumière jaune, l’odeur d’huile de coupe, le sol recouvert de copeaux. On fermait déjà les vestiaires quand Pierre, revenu chercher sa serviette oubliée, avait aperçu Alex besognant sur l’avance du tour. — Je suis revenu, oui… Je t’ai montré comment régler la vitesse d’avance. Pas de quoi fouetter un chat. Alex le regarda avec une drôle d’intensité. — Vous n’avez pas juste montré. Vous êtes resté une heure entière. Jusqu’à l’extinction des lumières. Le chef d’équipe rouspétait déjà. Vous lui avez dit : « Laissez-le comprendre ce qu’il fait sinon c’est moi qui écopera après pour les pièces ratées ! » C’est la première fois que je me suis dit que mon sort n’était pas totalement indifférent à un adulte. Pierre haussa les épaules, mais en lui, quelque chose tressaillit. — C’était mon boulot… Si tu loupais tes pièces, c’est sur moi que ça tombait. — Peut-être. Mais vous auriez pu juste râler et me virer, comme faisaient les autres… Il baissa les yeux et ajouta, presque à part : — Cette soirée-là, c’est ce qui m’a fait rester au lycée pro. — Comment ça ? — J’étais à deux doigts d’arrêter. Je pensais partir en intérim, devenir manutentionnaire… Les études, ça ne passait pas, les soucis à la maison… Après avoir passé ce bout de soirée avec vous, je me suis dit que peut-être je n’étais pas complètement nul. Je suis allé au diplôme, puis à l’usine. Vous aviez changé de secteur, on ne s’est presque plus croisés. Le vent redoubla, soulevant un papier glissant à leurs pieds. Pierre regardait Alex, tentant de superposer le gamin à la machine et l’homme posé qui se tenait là, voix assurée. — Tu es resté à l’usine jusqu’au bout ? — Jusqu’à la fermeture, oui. Ensuite, je suis parti dans une PME, on fait des pièces pour matériel médical. Petite boîte, mais pérenne. Je suis chef d’atelier. Il esquissa un sourire, presque gêné de ce « chef ». — Des jeunes maintenant, poursuivit-il. Ordinateurs, plans à l’écran… Mais je leur montre toujours à la main. Comme vous faisiez. Ils rigolent au début, mais en fait ça fait la différence. Au loin, un bus approchait, mais ce n’était pas le leur. Autour, la communauté de l’arrêt soupira et replongea sur ses écrans. Pierre sentit une chaleur envahir sa poitrine, mêlée de nostalgie. — On n’aura pas perdu notre temps, conclut-il. — Claire­ment pas, dit Alex très sérieusement. J’ai souvent voulu vous retrouver. Avec les collègues, on parlait souvent de vous. J’avais même cherché votre nom sur Internet, mais on ne trouve que de vieux documents officiels. — Moi, Internet… J’ai encore un portable à touches, mon petit-fils se moque de moi. — Mon père aussi ! fit Alex. Il râle, mais refuse de changer. Un silence s’installa, le vent tomba, quelqu’un éternua derrière. Pierre réalisa qu’une rancune, larvée toutes ces années, lui semblait d’un coup moins sourde. On dirait qu’au fil des années, derrière la routine, restaient quand même ceux à qui ce qu’il faisait avait compté. — Et vous, maintenant ? Vous travaillez ? — Je suis retraité… Parfois je donne un coup de main en réserve dans une boutique de bricolage, à deux pas d’ici. Rien de physique, juste sur la paperasse. — C’est bien, souffla Alex, plus prudent pour le dos. Il hésita puis proposa soudain : — Si vous avez le temps… On pourrait prendre un café ? Il y a un bistrot au coin. J’ai rendez-vous bientôt, mais je peux bien arriver en retard pour la bonne cause. Pierre consulta sa montre machinalement. Il lui restait une bonne heure et demie avant l’inventaire au magasin, il pouvait largement prendre le temps. — J’ai le temps, répondit-il. Allons-y. Le bus arriva enfin. Ils montèrent, se frayèrent un passage dans la rame. — Je vous paye le ticket, affirma Alex. — Non, pas la peine… protesta Pierre, mais Alex avait déjà validé sa carte. — Considérez-le comme des intérêts sur l’investissement, ajouta-t-il à mi-voix. Le bus était bondé, ça sentait le caoutchouc et le parfum. Pierre, la main au poteau, regardait défiler rues familières par la vitre, se rappelant l’époque où ses élèves prenaient le même trajet en groupe, tubes à plans sous le bras. Autour d’eux aujourd’hui, d’autres regards, d’autres paroles. Le café était petit, façade ouvrant sur le carrefour, chaleur douce, musique discrète. Ils s’installèrent près d’une baie vitrée, ôtèrent leurs vestes. Alex commanda deux allongés et des tartelettes. — Je dévore du sucré quand je stresse, avoua-t-il. Là, c’est… un peu d’émotion. — Faut pas, grogna Pierre, en sentant lui-même une pointe de nervosité inhabituelle. Revoir un ancien élève vingt ans après, c’est ouvrir un vieux carnet — mais découvrir qu’on y a ajouté des pages. — Racontez-moi donc… Comment vous êtes arrivé à l’usine ? Je n’ai que des bribes. Pierre haussa les épaules. — Comme tout le monde. Après l’armée, un CAP, puis à la prod. D’abord opérateur, puis chef. Rien d’exceptionnel. — Je n’y crois pas, secoua la tête Alex. On savait tous que vous maîtrisiez tout. — Illusion d’optique. Moi aussi au début je cassais tout. Mais à l’époque, l’erreur menait à la perte de la pièce, le plan à refaire. La pression venait d’en haut, le chef d’en bas. On faisait comme si on savait… Il goûta son café. L’amertume lui piqua agréablement la langue. La tarte était trop sucrée mais il y goûta tout de même : la confiture lui rappela l’enfance. — Vous vous souvenez de vos gamins ? Ceux que vous avez eus après, à l’usine ? — Quelques-uns, oui, acquiesça Alex. Je revois souvent Nicolas, il bosse en intérim dans le Nord. Jean est parti en Allemagne, toujours sur machine. Beaucoup se sont éparpillés, mais ceux qui sont restés vous mentionnent toujours. Pierre leva un sourcil, surpris. — Pourquoi donc ? — Parce que vous ne formiez pas seulement des techniciens, mais aussi des hommes. Vous nous emmeniez voir le vieux fraiseur, avec les mains qui tremblaient… — André Perrin ? Oui… Il avait l’œil comme personne. Il entendait à l’oreille quand un palier fatiguait. — Voilà ! fit Alex. Vous nous disiez : « Apprenez tant qu’il est là. Les livres peuvent attendre. » Et j’ai souvent repensé à ça, quand les anciens partaient, j’essayais que les jeunes les observent. Qu’on n’oublie pas. Il sourit. — Je me surprends souvent à parler comme vous, admet-il, surtout en râlant. — Non, pas comme moi ! grimace Pierre. J’étais dur. Je repense à ça, je me dis : comment faisiez-vous pour me supporter… — On sentait que vous étiez juste, esquissa Alex en baissant la voix. Vous n’étiez pas que des cris. Vous expliquiez. Vous me corrigiez la main au tour. À cette époque, mon père était à l’hôpital, je tenais à peine debout, et vous, vous ne posiez pas de question. Juste, vous restiez là. « Doucement, la pièce ne presse pas. » Ça m’a aidé plus d’une fois dans la vie. Pierre détourna les yeux, regardant dehors. Les passants filaient, les voitures stoppaient au feu. Il chercha dans sa mémoire ce moment du père d’Alex, mais rien ne venait : pour lui, c’était un jour comme tant d’autres à ajuster mains, angles, avances… — Je ne savais pas pour ton père… murmura-t-il. — Je n’en parlais à personne, balayait Alex. J’avais trop honte. Mais ce n’est pas la question. Vous avez été le premier adulte à ne pas prendre pitié, ni m’enfoncer. Juste à me traiter normalement. Ça marque. Il coupa, feignant de se concentrer sur sa part. Pierre sentit un nœud dans sa gorge. Il se souvenait de sa propre jeunesse, à attendre qu’un aîné ne crie pas, ne l’ignore pas. Un vieux mécano lui avait soufflé un jour : « N’aie pas peur du tour, aie peur de ta paresse. » Ça lui avait paru banal, et pourtant jamais oublié. — Finalement, j’ai bien fait de te secouer, risqua-t-il. — Ça a servi, dit Alex d’un ton grave. J’ai douze personnes, aujourd’hui, dans mon secteur. Trois sortent de l’école. Je me dis : si je les lâche, ils finiront livreurs ou manutentionnaires, c’est plus simple. Mais si je pousse, si je montre qu’ils sont capables, dans deux ans, ils transmettront à d’autres. Et alors je réalise d’où ça me vient… et c’est de vous. Il sourit, un éclat doux dans le regard. — Vous auriez pu me virer, aussi. Vous souvenez la fois où j’ai séché la pratique pour bosser au marché ? Le prof voulait déjà faire le dossier d’exclusion. Mais vous avez proposé une seconde chance… Pierre revit la scène : le bureau du prof, la table griffée, l’odeur de tabac. Le gamin, silencieux, les yeux baissés. Le prof rouge, qui râle, et lui, Pierre, disant : « Donnez-lui du remplacement, s’il recommence, je l’emmène moi-même. » Et puis, à l’époque, il avait fait en sorte d’encadrer ce gamin, corvées incluses. — Je me souviens, tu étais furieux contre moi. — Bien sûr ! J’ai cru que vous étiez un sale type, mais si vous n’aviez pas insisté, je serais parti. Et Dieu sait ce que je serais devenu. Alex finit son café, posa sa tasse et regarda Pierre droit dans les yeux. — Je voulais vous le dire depuis longtemps. Merci. Pas de m’avoir « sauvé », c’est ma vie après tout, mais pour avoir fait votre boulot honnêtement. Et ça, on découvre que c’est énorme. Les mots flottèrent sans pathos. Pierre sentit en lui comme un déclic, pareil à un vieil engrenage bien huilé : il voyait soudain sa carrière non plus comme une série d’horaires et rapports, mais une chaîne de gens, passés par lui, qui peut-être le rappelaient, en mal ou en bien, mais celui qui était devant lui avait dans le regard de la gratitude. — Bon, alors, fit-il pour ne pas s’attendrir, combien je te dois pour le café ? — Rien du tout, balaya Alex. C’est à moi de vous remercier. Et pas seulement pour ce café. Ils restèrent encore un peu, discutant détails. Ils évoquèrent les vieilles machines, les fermetures, les jeunes qui redoutaient aujourd’hui la responsabilité. Pierre se surprenait lui-même à donner des conseils, à « répartir les tours », « exiger sans écraser ». Quand ils sortirent, il tombait une neige fondue. Les rues luisaient, les passants pressaient le pas. Dix minutes à peine pour regagner la réserve, Pierre n’était pas pressé. — Je vous accompagne, proposa Alex. Je vais dans la même direction. Ils marchèrent côte à côte, ralentissant aux carrefours. Alex parla de son fils, mordu de Lego mais allergique aux maths. Pierre hochait la tête, pensant à son petit-fils absorbé par ses jeux vidéo. — Amène-le moi un jour, se surprit-il à dire. Je lui montrerai comment on aiguise un outil, dans la cuisine, sur mon vieux touret. Pour voir l’acier, ce que c’est. S’il a envie… Alex sourit. — Volontiers. Notez-moi votre adresse. Arrivés devant le magasin de bricolage, ils s’arrêtèrent. Grande enseigne, portes vitrées, caddies – Pierre avait toujours l’impression d’y être étranger, tout brillant, tout éphémère. — C’est ici le travail… dit-il. Toi, tu prends l’autre rue, non ? — Oui, mais… hésita Alex, je peux vous appeler ? Si ça ne vous dérange pas. Juste pour parler… ou si j’ai des questions sur l’atelier. — Appelle… Mais pas le soir, le petit regarde ses dessins animés. Ils échangèrent leurs numéros. Alex l’enregistra « Pierre Serré usine », l’écran près de lui pour ne pas se tromper. — C’est ça, confirma Pierre. Ils se serrèrent la main, celle d’Alex était chaude, sûre. Un instant, Pierre se sentit moins vieil employé, plus le maître qui laisse partir un jeune dans son premier poste. — Merci, répéta Alex. Pour tout. — Va, va, tu vas être en retard, lança Pierre d’un geste. Alex s’éloigna le long du trottoir, épaules basses face au vent, puis se retourna, fit signe. Pierre répondit. Il resta là, le regardant tourner au coin. En lui, plus de lassitude ni d’envie de ruminer le passé. Juste une chaleur pleine, comme après l’ouvrage bien achevé, la pièce ajustée pile, le tour qu’on peut débrancher l’esprit tranquille. Il entra dans le magasin, salua la caissière, traversa les rayons d’outils. Sur un présentoir, des tournevis et des niveaux ; au fond, quelques vieux rabots prenaient la poussière, comme des anciens. Dans le vestiaire, il enfila sa blouse, sortit de son vieux sac une photo jaunie : l’atelier, des machines, les jeunes en bleu, lui au milieu, cheveux encore épais. Il évitait de la sortir souvent, pour ne pas remuer les souvenirs, mais aujourd’hui la main y revint d’elle-même. Il fit courir le doigt sur les visages, reconnut certains. Là, ce gars-là était parti à Lyon, celui-là, toujours en retard. On distinguait Alex aussi, mine hargneuse, sourire fendu. — Te voilà retrouvé, murmura-t-il. La photo trembla, non de faiblesse : juste le cœur plus léger. Il la glissa, délicatement, près d’un vieux carnet où s’alignaient encore, à l’encre pâlie, les tables d’usinage, les noms d’apprentis. Avant de sortir, front contre le fer froid du casier, il s’autorisa une minute. Plus de regrets obsédants, seulement des visages, des éclats de voix, des rires en atelier. Et la certitude tranquille : son travail ne s’était pas dissous dans l’oubli. Il se prolongeait dans d’autres gestes, d’autres voix — dans chacun de ceux qui, même derrière une commande numérique, tenaient la relève. Il se redressa, rajusta sa veste, rejoignit la salle, les bons de livraison et les cartons à trier. En passant, il s’attarda au rayon outillage, prit en main un petit jeu de limes. Hésita sur le prix. — Vous prenez ? lui demanda un vendeur. — Peut-être plus tard, dit Pierre. Je vais y réfléchir. Mais il savait déjà ce qu’il ferait. Ce soir, quand le petit viendrait, il sortirait du balcon le vieux touret, le nettoierait, testerait le câble. Il lui montrerait que l’acier se travaille, si on prend le temps et qu’on tient la main sûre. Non pour en faire un technicien ; juste pour transmettre, comme on l’a transmis avant lui, à ses jeunes, et désormais à la génération suivante. Cette pensée le réchauffa plus qu’un thé brûlant. Il sourit à lui-même et repartit dans l’allée, sentant son pas plus léger que le matin.