La jalousie m’a dévoré : lorsque j’ai aperçu ma femme sortir de la voiture d’un autre, j’ai sombré dans le chaos et ruiné ma vie.

Je restais figé près de la fenêtre, la nuit parisienne sabattant sur le boulevard SaintMartin, un verre de whisky à moitié vidé serré dans mon poing. Chaque tictac de lhorloge résonnait comme un coup de marteau dans le silence, chaque seconde sétirant avec une cruauté insoutenable.

Elle était en retard. Bien trop en retard.

Soudain, les phares dune berline noire perçaient lobscurité et simmobilisent devant notre immeuble du 12ᵉ arrondissement. Mon cœur se contracta. Au volant, un homme grand, élégant, inconnu.

La portière du passager souvrit.

Et elle sortit.

Un frisson glacé me parcourut léchine.

Elle esquissa un sourire léger, presque complice, se pencha vers lui, lui murmura quelque chose et il éclata dun rire bas, intime.

Puis elle referma la portière et regagna la porte dentrée, inconsciente de la tempête qui grondait en moi.

Mon sang bouillonnait.

Qui était cet homme? Depuis quand cela duraitil? Étaitce la première fois?

Elle entra, jeta son sac sur la table comme si de rien nétait.

«Qui cétait?» ma voix, basse et tranchante, fendu lair.

Elle sarrêta, me fixa, surprise.

«Pardon?»

«Cet homme dans la voiture. Cest qui?»

Un soupir profond séchappa delle, exaspéré.

«Pierre, pas encore Cest le mari de Julie. Il ma raccompagnée, cest tout. Tu plaisantes?»

Mais je nentendis plus que le grondement sourd de ma rage, une chaleur infernale envahissant mon crâne, un torrent de pensées noires.

Ma main séleva, incontrôlable.

Le claquement dune gifle retentit dans la pièce.

Elle recula, la main pressée contre son visage. Un mince filet de sang perla de son nez.

Le silence qui suivit fut plus lourd que la mort.

Elle me fixa, figée, les yeux agrandis par la peur.

Un nœud se forma dans ma gorge. Javais franchi une ligne dont il ny avait pas de retour.

Elle ne cria pas. Elle ne pleura pas. Rien.

Elle sempara de son manteau et sortit, sans un mot.

Le lendemain matin, lhuissier me remit les papiers de divorce, la somme de 500euros à régler immédiatement.

Javais tout perdumême mon fils.

«Jai supporté ta jalousie depuis des années,» lançatelle lors de notre dernière conversation, sa voix glacée comme la Seine en hiver. «Mais la violence, jamais.»

Je la suppliai, jurant que cétait une erreur, un moment dégarement, que cela ne se reproduirait plus jamais. Elle ne voulut rien entendre.

Puis, devant le juge, elle affirma que javais aussi été violent avec notre garçon.

Un mensonge. Un mensonge vicieux qui scella mon sort.

Jamais je navais levé la main sur lui, jamais haussé la voix. Qui croirait un homme déjà accusé davoir frappé sa femme?

Le magistrat, sans hésiter, maccorda la garde exclusive à elle, ne me laissant que quelques heures hebdomadaires, dans un lieu neutre.

Plus aucune nuit à la maison, plus aucun matin où je préparerais son petitdéjeuner.

Pendant six mois, ma vie se réduisit à ces maigres heures, à ces rares instants où il courait vers moi en riant, ses petits bras serrant mon cou, pour repartir aussitôt, encore et encore.

Un jour, il me confia quelque chose qui bouleversa mon cœur.

«Papa, hier soir, maman nétait pas là. Il y avait une dame avec moi.»

Mon sang se glaça.

«Une dame? Laquelle?» demandaije, luttant pour garder mon calme.

«Je sais pas. Elle vient quand maman sort le soir.»

Un frisson parcourut ma colonne.

«Où elle va?»

Il haussa les épaules. «Elle me dit rien.»

Mes doigts se crispèrent. Il fallait comprendre.

Lorsque je découvris la vérité, ma gorge se noua. Elle avait engagé une nourrice.

Une étrangère.

Tandis que je me battais pour plus de temps avec mon fils, elle le confiait à une inconnue.

«Pourquoi une étrangère garde notre fils alors que je suis là?» fusai au téléphone.

Sa voix était calme, glaciale. «Parce que cest plus simple.»

«Plus simple?!» ma colère grondait. «Je suis son père! Sil ne peut pas être avec toi, il doit être avec moi!»

«Thomas, je ne vais pas traverser tout Paris à chaque rendezvous. Arrête de tout ramener à toi,» répliquatelle.

Mon téléphone tremblait. Que faire? Porter plainte? Me battre pour la garde?

Et si je perdais encore? Une seule erreur, un instant dégarement, et on mavait tout pris.

Mais mon fils? Je ne le laisserai pas partir. Je me battrai jusquau bout, car cest la seule chose qui me reste.

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La jalousie m’a dévoré : lorsque j’ai aperçu ma femme sortir de la voiture d’un autre, j’ai sombré dans le chaos et ruiné ma vie.
J’ai découvert un message sur le portable de mon mari pendant les douze coups de minuit et j’ai posé sa valise sur le palier — Tu n’as pas mis le champagne au congélateur, hein ? Je t’avais demandé de le mettre au frigo seulement, tu sais bien qu’il va geler sinon et se couvrir de glace ! — s’agita Galina, réarrangeant nerveusement les assiettes sur la table du réveillon, cherchant une place pour le joli saladier de tarama. André, affalé nonchalamment sur le canapé devant la télé, ne leva même pas la tête. Il tapotait sur son téléphone, absorbé par une conversation, le sourire flottant sur ses lèvres. — Allons, Gali, ne râle pas, il n’y a pas de danger en vingt minutes. On le prendra, on trinquera pendant le discours du président, il se réchauffera, — répondit-il en continuant d’écrire. — Tu sais où est ma chemise bleue ? Celle que tu as repassée la semaine dernière. Galina soupira, essuyant ses mains sur son tablier. Il restait une heure et demie avant les douze coups et son canard au four exigeait encore son attention, sans parler de sa coiffure à finir. Chaque Nouvel An c’était le même rituel : elle courait partout, perfectionnant la fête, tandis qu’André assumait tout cela comme acquis, n’aidant que pour la forme. — Dans l’armoire, deuxième étagère, André. Où voudrais-tu qu’elle soit ? — fit-elle en vérifiant la cuisson du canard. L’odeur de pommes au four et d’épices enveloppait la cuisine d’un cocon chaleureux, la fierté de son effort. — Tu pourrais au moins aider à mettre la table. Passe-moi les serviettes, sors les flûtes ! — Attends, ma Galinette, attends. Message boulot très important, faut que je réponde, — grommela-t-il. Galina s’arrêta une seconde. Boulot ? Un 31 décembre, à onze heures passées ? André était responsable logistique, tous les dépôts étaient fermés et les chauffeurs déjà attablés chez eux. Mais elle balaya ses soupçons. Peut-être un camion bloqué ou un document urgent perdu… Vingt-cinq ans de mariage lui avaient appris à faire confiance, ou du moins à ne pas lancer d’interrogatoire. Elle reprit sa planche à fromage. Cette année, ils seraient seuls. Les enfants — Arthur et Léa — étaient adultes et partis. Arthur réveillonnait avec sa fiancée dans les Alpes, Léa démarrait l’année en Thaïlande avec son mari. Galina avait fini par accepter la solitude festive comme une opportunité : une soirée romantique à deux, comme autrefois. Elle avait acheté une nouvelle robe, bleu nuit, en velours qui mettait ses yeux en valeur, et choisi des cadeaux raffinés — pour André, une belle montre suisse dont il rêvait. — Trouvée ! — cria André de la chambre. — Non franchement, elle me va bien, non ? J’ai pas trop grossi ? Il arriva, boutonnière en bataille sur le ventre. La chemise tirait plus que l’année précédente, mais Galina le regardait avec tendresse : à cinquante-deux ans, il avait belle allure. Sa tempe grisonnante et ses rides, surtout quand il souriait, le rendaient distingué. — Beau gosse, — dit-elle sincèrement. — Allez, viens, on dit adieu à l’année ! Ils prirent place. La télé diffusait musique et variétés d’il y a trente ans, les guirlandes clignotaient sur le sapin. Galina servit salade et jus, André posa son téléphone face contre la table à côté de son assiette. — Que tout ce qui est mauvais reste derrière nous ! — porta Galina le toast, levant son verre de liqueur. — Oui, oui, — André trinqua, avala trop vite et reprit son mobile. — Attends, je vérifie que mon message est bien parti. — André, range-le, — dit Galina doucement mais fermement. — On est tous les deux. Pas besoin de téléphone. Accorde-moi juste un peu d’attention. — Allons, Gali, ne commence pas. Tu sais l’époque, tout le monde est connecté. Arthur peut nous écrire, Léa peut nous envoyer des photos… Argument imparable. Galina se tut. Les enfants pouvaient en effet appeler à tout moment. Le temps passait. Ils mangeaient, échangeaient sur la météo et sur les projets pour janvier. André proposa un séjour à la campagne pour le barbecue d’hiver, Galina l’imagina déjà dans la forêt enneigée. Tout semblait paisible, à sa place. Le canard était parfait, la viande fondante, les pommes imprégnées de graisse. Moins cinq minutes avant minuit, André posa la fourchette et se saisit du champagne. — Maman, on ouvre ? Les douze coups vont sonner. Le bouchon sauta, le vin pétillant coula dans les flûtes. Galina sentit une fébrilité d’enfant. Le passage entre deux années gardait ce côté magique. Elle avait déjà préparé son petit papier à vœu, à brûler et avaler avec le champagne. Son vœu était toujours le même : santé et bonheur pour tous. Sur l’écran, les douze coups commencèrent à résonner. — Bonne année ma chérie ! — André sourit largement, levant son verre. — Bonne année, mon André ! — Galina lui rendit son sourire. À ce moment précis, couvrant la première sonnerie, le téléphone d’André vibra et l’écran s’alluma. Il était à portée de main de Galina. André, absorbé par le toast, n’eut pas le réflexe de le retourner ou de cacher l’écran. La notification s’afficha en grand, l’aperçu du message nettement lisible. Galina n’avait pas voulu lire, mais ses yeux glissèrent involontairement sur les mots familiers. Le SMS venait de « Jean-Pierre Garage ». Texte : « Bonne année, mon tigre ! J’attends impatiemment que tu puisses enfin sortir des griffes de ta vieille poule. Le champagne t’attend, la lingerie ne me sert plus à rien. Bisous, ta Miss Minou. » Galina se figea. Tout s’arrêta. Les cloches continuaient de sonner, mais leur écho semblait lointain, étouffé. Elle fixait l’écran jusqu’à ce qu’il s’éteigne, les mots imprimés dans sa rétine : « mon tigre », « vieille poule », « ta Miss Minou », signé — Jean-Pierre. Le sens remonta lentement. Jean-Pierre. Garage. André passait beaucoup de temps au garage ces six derniers mois — la voiture, soi-disant malade, l’excuse parfaite. Et elle y croyait. Vingt-cinq ans de confiance aveugle. André remarqua son visage blême. D’un geste brusque, il attrapa son téléphone et le fourra dans sa poche. — Gali, tu vas pas faire une scène ? Fais ton vœu, dépêche-toi, c’est minuit ! — sa voix tremblait. Galina leva les yeux vers lui. Pas de larmes. Juste une froide lucidité. Vingt-cinq ans. Un quart de siècle. Et elle n’est qu’une « vieille poule ». — Jean-Pierre, c’est ça ? — dit-elle d’une voix étrangère, rauque. André s’étrangla. — Quel Jean-Pierre ? De quoi tu parles ? C’est le garagiste, sûrement un spam de vœux, ils envoient ça à tous les clients, tu sais. — Le garagiste t’appelle “mon tigre” ? Et t’attend sans linge ? — Galina se leva. La chaise grinça dur sur le parquet. — Montre-moi. Passes ton téléphone. Si c’est une blague, je ris avec toi. Montre-moi la conversation. André se cramponna au dossier. Protégeant instinctivement sa poche. — Je n’ai pas à te montrer ! Chacun son jardin secret ! Tu n’as pas honte de fouiller dans mon portable ? Tu pars en crise de jalousie au réveillon ? Tu perds la tête ! La Marseillaise se lança à la télé. Les gens fêtaient, feux d’artifice s’élevaient. Mais dans l’appartement, un silence pesant s’installa. — “Perdre la tête”… Donc, je suis vieille poule, et là-bas, tu as une jeune minette ? — J’ai jamais dit ça ! — hurla André. — Tu t’imagines tout ! Arrête ta crise, trinque et calme-toi. Galina regarda la table dressée, le canard farci, les salades, le cristal sorti pour l’occasion, tout lui parut soudain factice. Un décor pour un mauvais vaudeville où elle jouait la cruche. Sans un mot, elle quitta la cuisine. — Gali ! Où tu vas ? — André resta planté, oscillant. Galina entra dans la chambre. La lumière révélant leur lit conjugal, la housse assortie aux rideaux, les oreillers — objets d’un quart de siècle de vie commune. Elle ouvrit le placard à grondement. Sur la tablette du haut, une grande valise à roulettes. La même qu’ils avaient emmenée à Nice il y a trois ans, dernier séjour ensemble. Galina la fit tomber sans ménagement. Elle ouvrit grand la fermeture et se mit à jeter, brasés, les affaires d’André : pulls, jeans, tee-shirts, tout en boule dans la valise. Pas de pliage, pas de douceur. — Tu fais quoi ? — André apparut, interloqué. — T’es folle ? On est au Nouvel An ! — Justement, — grinça Galina, continuant sa besogne. Elle vida le tiroir à chaussettes et slips d’un coup sec dans la valise. — Nouvelle année. Nouvelle vie. Toi — avec Minou. Moi — sans traitre. — Arrête ! Ce n’est qu’une discussion ! J’ai rien fait ! — André essaya de la retenir. Galina le repoussa. L’adrénaline lui donnait une force de lionne blessée. — Me touche pas ! — rugit-elle, André recula. — “J’ai rien fait” ? “J’attends que tu sortes” ? C’est pour ça que tu me pressais avec le dîner, hein ? Pour manger, trinquer et partir la retrouver, inventer une excuse bidon ? André se taisait, le regard fuyant. Elle avait trouvé juste. — Dehors, maintenant. — Où veux-tu que j’aille ? C’est la nuit ! Le premier janvier ! C’est aussi mon appartement ! — Ce logement vient de mes parents, André. Tu es sur la déclaration, mais je te retire après les vacances. Pour l’heure — file. Chez Jean-Pierre. Au garage. Qu’il te console. Elle ferma la valise, vêtements débordants. Un coup de genou, la fermeture forcée, une manche dépassant. — Parlons demain, on a bu… — changea André, tentant la conciliation. — Je n’ai rien bu, — coupa-t-elle. — Et y’a rien à dire. Vingt-cinq ans… Je t’ai fait confiance. M’occuper de toi comme de la prunelle de mes yeux. De la “vieille poule” donc ? Galina saisit la poignée, sortit la valise dans le couloir. Les roulettes résonnaient sur le sol. André la suivait gauchemment. — Tu détruis tout pour une idiotie ! Pense aux enfants ! Que va dire Arthur ? — Je vais tout leur dire. Je montrerai le SMS si tu ne dégages pas immédiatement. Je pense qu’Arthur appréciera le choix de termes du “bon père”. André pâlit. Son fils, son image… Dans l’entrée, Galina ouvrit la porte. Un air froid, des effluves de repas brûlé, des cris de “Bonne année !” chez les voisins. — Prends ta veste, — ordonna-t-elle. André, comprenant qu’elle est sérieuse, enfile son manteau, espérant une mise en scène, des pleurs, de la vaisselle cassée, et enfin le pardon. — Galinette, où tu veux que j’aille ? Arrête la comédie. On fait tous des erreurs, ça arrive ! Miss Minou, c’est qu’un amusement, rien de sérieux. C’est toi que j’aime. Ces mots furent la goutte de trop. “Je t’aime” après “vieille poule”, c’est l’ironie suprême. — Dehors ! — Galina poussa la valise sur le palier. La valise roula, s’écrasa contre la rembarde. La manche pendait comme un drapeau blanc. André la suivit, pantoufles aux pieds, veste ouverte. — Tes bottes ! — lança Galina, jetant les chaussures d’hiver à ses pieds. — Et laisse les clés sur la commode. — Tu regretteras, Galina ! Tu finiras seule ! À cinquante ans, qui voudra de toi ? — la haine perce sous le masque. — Moi, j’ai supporté tes soupes et ton ennui des années ! Minou, elle est jeune, drôle. Toi, t’es une rengaine. — Parfait, — Galina sentit un soulagement inédit. Les masques étaient tombés. Elle n’avait plus devant elle qu’un inconnu, haineux, minable. — J’espère que Miss Minou sait cuire le canard. Elle lui claqua la porte au nez. Double tour. Chaine de sûreté. Dos contre le métal froid, elle écouta la scène : agitation, jurons, le bruit des bottes, André s’équipant puis tirant sa valise, appelant l’ascenseur. Silence. Galina glissa au sol, genoux tremblants, cœur battant dans la gorge, splendide dans sa robe de velours bleu, fixant la patère vide autrefois remplie de ses affaires. Aucune larme. Seulement le choc, comme après un accident — pas de douleur, simplement le constat d’une vie “détruite”. Elle resta dix minutes ainsi avant de se relever, raide, et de retourner à la cuisine. Là, rien n’avait bougé. La télé diffusait un musical, le champagne perdant sa mousse, le canard tiédissait, la graisse mate. Galina prit sa flûte. — Bonne année, Gali, — dit-elle à la pièce déserte, — bonne nouvelle vie. Elle vida le champagne d’un trait. Sans goût. Son regard tombe sur le cadeau pour André. Belle boîte, montre suisse. Trois mois d’économies. Galina l’ouvrit, le chrome des aiguilles miroitant. — Ça ira, — murmura-t-elle. — Je la donnerai à Arthur. Ou la vendrai pour me payer une cure. Elle s’assit à la place d’André. Goûta la salade, délicieuse comme toujours. Sa maison était propre. Elle soignait tout. “Vieille poule”… Mais une “vieille poule” aurait gardé le mari, fermé les yeux, pleuré en silence, redoublé d’efforts. Elle l’a mis dehors. Donc pas une vieille poule. Une femme fière. Le portable de Galina sonna. Cette fois, un message de Léa, sa fille. Photo : Léa et son mari sur une plage, bonnets de Père Noël, sips dans des noix de coco. Légende : “Maman, Papa ! Bonne année ! On vous aime fort ! Vous vous régalez avec le canard de Maman, j’imagine ? Bisous !” Galina fixa le sourire heureux de sa fille, son portrait rajeuni. Enfin les pleurs jaillirent. Pas des pleurs de désespoir, mais de délivrance. Elle pleurait pour elle, pour sa naïveté, pour toutes ces années. En mangeant l’olivier à la grosse cuillère, chose interdite jadis. Elle essuya son visage. Envoya à Léa : “Bonne année, mes chéris ! Tout va bien. Papa… est sorti prendre l’air. Je vous embrasse.” Pas question de gâcher leur fête. Elle raconterait plus tard. C’était son combat, sa victoire. Galina alla à la fenêtre. Neuvième étage. Des feux parsemaient la nuit, des lumières colorées sur les toits enneigés. En bas, André traînait sa valise dans les congères, cherchant un taxi hors de prix. Miss Minou… accepterait-elle ce “bagage” ? Autre chose de recevoir un amant pour quelques heures, tout autre de le voir débarquer rejeté, les poches vides, problèmes à la clé. Galina sourit. Les feux d’artifice de leur roman garage n’allaient pas survivre bien longtemps à la vie réelle. Elle revint à table, prit la cuisse de canard et mordit dedans à pleines dents. Sa force revenait à chaque bouchée. Soudain, on sonna. Insistant. Galina s’inquiéta. André de retour ? Prêt à forcer ? Par le judas, la voisine : tante Valentine, en robe fleurie, tenant une assiette couverte d’un torchon. Soulagement. Galina ouvrit. — Gali, bonne année ! — s’écria tante Valentine, bien pompette. — J’ai fait des tourtes au chou, toutes chaudes ! Je vais partager avec les voisins. Pourquoi c’est si calme chez vous ? André est parti ? Vue sa valise, il faisait une tête d’enterrement près de l’ascenseur. Parti loin ? Galina fixa la voisine et ses tourtes. — Parti, tante Valentine. En déplacement long. Pour de bon. Tante Valentine écarquilla les yeux. — Il est fou ? Le Nouvel An ! Dispute, non ? — Non, — Galina sourit, vrai sourire. — Au contraire. On a réglé les comptes. Entra donc ! Mon canard refroidit, j’ai ouvert le champagne. C’est trop seul pour moi. La voisine hésita puis acquiesça : — Je viens ! Mon homme dort déjà, saoul. Toi et moi, on va papoter. Elles festoyèrent jusqu’à trois heures, canard, tourte, champagne, liqueurs. Galina n’alla pas dans les détails “Minou et vieille poule”, elle expliqua seulement avoir démasqué une infidélité. Tante Valentine, aguerrie, ne jugea, taisant ses conseils, simplement réconfortant : “T’as bien fait ! Faut les virer, ces chiens infidèles. Tu es belle, Gali, tu auras la queue d’admirateurs.” Et Galina y crut. Pour la première fois, elle envisageait l’avenir sans peur, juste avec curiosité. Au matin, elle ne fut pas réveillée par les ronflements d’André, mais par un rayon de soleil. L’appartement était silencieux, mais ce silence résonnait, pur, non angoissé. Galina fit le tour, rassembla les affaires d’André oubliées — rasoir, pantoufles, chargeur, livres — tout dans un gros sac poubelle. À jeter plus tard. Elle prépara pour elle du vrai café (moulu, pas instantané, que préférait André pour aller vite). S’installa devant la fenêtre. Le téléphone bipa. Message d’André. “Gali, tu as dégrisé ? Je squatte chez un pote. C’était un malentendu. On peut parler calmement. Je suis prêt à te pardonner ta crise.” Galina éclata de rire. “Il est prêt à pardonner”… Quelle blague. Elle appuya sur “Bloquer”. Puis appli bancaire : cartes secondaires bloquées. Termina son café. Regarda son reflet — un peu gonflé, mais peau claire, teint vif. — Eh bien, bonjour, nouvelle vie, — dit-elle à son reflet. — On va bien s’entendre. Elle lança de la musique rythmée, s’activa à débarrasser. Une nouvelle année entière s’ouvrait. Et cette année serait pour elle seule.