Il arrive parfois…

27mai2025

Aujourdhui jai encore pensé à Théo, ce petit garçon que la vie a mis à lépreuve dès son entrée au monde. Ses parents lattendaient avec impatience, mais la grossesse fut difficile et le bébé arriva prématurément, placé dans une couveuse à lhôpital SaintLouis de Paris. Ses organes étaient sousdéveloppés, il dut être ventilé artificiellement, subir deux interventions chirurgicales et une rétine séparée. Deux fois, les infirmières nous ont permis de dire un dernier au revoir à son petit visage, et pourtant il a tenu bon.

Rapidement, nous avons découvert quil voyait à peine et quil entendait très mal. Son corps a fini par se développer: il sest assis, a attrapé un jouet, puis sest mis à sappuyer sur un support. Mais sur le plan cognitif, rien navançait. Au début, ses parents croyaient encore à un miracle; ils luttaient à deux, puis le père sest retiré doucement, laissant Élise se battre seule.

À trois ans et demi, on a implanté chez Théo des prothèses auditives. Il semble désormais entendre, mais son évolution reste timide. Il a suivi des séances avec des orthophonistes, des psychologues et dautres spécialistes. Élise venait plusieurs fois à mon cabinet avec Théo dans les bras. « Essayons ceci, puis cela », proposaisje, mais les résultats demeuraient inexistants. La plupart du temps, Théo restait assis dans son petit parc, tournant un objet, le frappant contre le sol, mordant son doigt ou poussant des cris aigus, parfois modulés. Élise affirmait quil la reconnaissait, quil lappelait dun petit gazouillis spécial, quil adorait quon lui gratte le dos et les petites orteils.

Un jour, un psychiatre vieillissant, qui navait jamais eu la patience dargumenter, la qualifié de «légume ambulant». Il a dit à Élise de prendre une décision: soit elle le confie à une institution, soit elle continue à le garder, mais sans se faire dillusions sur une amélioration majeure. Cétait la première fois quon entendait une phrase claire de la part de quelquun. Élise a placé Théo dans une classe adaptée et a repris un travail.

Quelques mois plus tard, elle sest offert une motoun rêve de toujourset a commencé à parcourir les routes de la campagne avec dautres passionnés. Le bruit du moteur lui faisait oublier les inquiétudes. Le père de Théo, Marc, payait la pension alimentaire, quÉlise dépensait entièrement en nounous le weekend. Prendre soin de Théo nétait pas si ardu, une fois quon sy habituait. Un soir, Léo, un ami motard, lui a dit: «Tu mintrigues, il y a quelque chose de tragiquement beau chez toi».

Élise a répondu: «Viens, je te montre». Léo, pensant quelle linvitait à un moment intime, a souri, mais elle la mené vers la chambre où Théo, éveillé, a poussé un cri modulé, comme sil reconnaissait sa mère ou sinquiétait dun inconnu. «Eh bien!», sest exclamé Léo. «Questce que tu pensais?» a répliqué Élise.

Peu après, ils ont commencé à vivre ensemble. Léo na jamais touché Théo (cétait prévu à lavance) et Élise na jamais voulu quil sen approche. Un jour, Léo a proposé davoir un autre enfant. Élise, toute sèche, a rétorqué: «Et si on avait encore un petit comme Théo?». Léo est resté muet presque un an, puis a accepté.

Victor est né, un bébé en pleine santé. Léo a alors suggéré: «Et si on envoyait Théo à linstitut maintenant, que nous ayons un fils normal?» Élise a rétorqué: «Je te mettrais plutôt à la porte». Léo a reculé aussitôt, «Je ne faisais que poser une question».

Victor a découvert Théo à neuf mois, lorsquil ramponait le sol. Il sest tout de suite intéressé à lui. Léo, craintif, voulait léloigner, mais il était souvent au travail ou sur sa moto, alors Élise le laissait sapprocher. Quand Victor rampait à côté, Théo ne poussait plus ses cris, mais semblait lécouter, attendre. Victor apportait des jouets, montrait comment jouer, pressait et rangait les doigts de Théo.

Un weekend, Léo était malade et était resté à la maison. Il a vu Victor, encore hésitant, avancer dans le salon, babiller, suivi de près par Théo, qui jusqualors était resté confiné dans un coin. Léo a explosé, demandant que lon protège son fils de cet «idiot». Élise, dun geste calme, la indiqué vers la porte. Il a été pris de panique, ils se sont réconciliés, puis Élise ma confié:

«Il est comme un petit bonhomme de bois, mais je laime.»

Je lui ai répondu que lamour dune mère est naturel, même face à ladversité. Elle a précisé quelle parlait de Léo, non de Théo, et a demandé mon avis sur le danger que Théo représentait pour Victor. Jai indiqué que Victor était le moteur de leur couple, mais quune surveillance était indispensable. Ils ont accepté.

À un an et demi, Victor a appris à Théo à empiler des pyramides selon leur taille. Victor, lui, parlait en phrases complètes, chantait des chansons simples et racontait des comptines du genre «Quarante corbeaux cuisinent du porridge». Élise, surprise, a demandé: «Estce un prodige?» Léo a voulu le savoir. Jai supposé que lattention que Victor portait à Théo le poussait à exceller. Élise sest réjouie: «Je le dirai à ce petit bout de bois aux yeux».

Je me suis alors surprise à comparer cette petite famille à une boîte de pandore: un «légume» qui regarde, une femme sur une moto, un enfant précoce et un frère qui apprend à faire ses besoins. Victor a mis près de six mois à habituer Théo à la petite chaisecuvette, à le faire manger, boire dans une tasse, shabiller et se déshabiller.

À trois ans et demi, Victor a demandé: «Questce qui se passe avec Théo?»
«Dabord, il ne voit presque rien,» a répondu Victor.
«Il voit», a rétorqué Victor, «mais à peine, selon la lumière. La lampe du bain, au-dessus du miroir, cest ce quil voit le mieux.»

Lophtalmologue, étonné quon lui explique la vision de Théo avec un enfant de trois ans, la tout de même écouté, prescrit des examens complémentaires et des lunettes spéciales.

Victor na jamais vraiment aimé la maternelle. «Il faut le mettre à lécole!» a lancé la directrice, «Quel génie!». Jai opposé que Victor devrait rester dans des ateliers et se concentrer sur le développement de Théo. Léo, étonnamment, a accepté et a dit à Élise: «Tu restes avec eux jusquà lécole, que faitil dans cette maternelle ridicule?»

Six mois plus tard, Théo a dit: «Maman, papa, Victor, donnezmoi à boire, miaou». Les garçons sont entrés à lécole en même temps. Victor était anxieux: «Comment vatil sans moi? Les spécialistes de lécole spéciale serontils capables de le comprendre?» Aujourdhui, en cinquième, Théo travaille dabord avec Victor, puis poursuit ses propres leçons.

Théo parle avec des phrases simples, sait lire, se débrouille sur lordinateur. Il aime cuisiner, faire le ménage (Victor ou sa mère le supervisent), sassoir sur le banc du parc, regarder, écouter, sentir les odeurs. Il connaît tous les voisins, les salue toujours. Il aime modeler de la pâte à modeler, assembler et démonter des LEGO.

Mais ce quil préfère par-dessus tout, cest quand toute la famille part en promenade à moto sur la route de campagne: lui avec sa mère, Victor avec son père, tous crient contre le vent, libres comme lair.

**Leçon du jour:** on ne choisit pas les cartes quon reçoit, mais on peut toujours jouer la partie avec bienveillance, patience et un brin de folie.

Оцените статью