Nicolas na pas fermé lœil de toute la nuit. Limage de la femme voûtée, la petite broche en forme de fleur quelle portait au col, me trottait dans la tête. À chaque minute qui passait, je sentais un poids salourdir dans ma poitrine: de la culpabilité mêlée à une profonde tristesse.
«Si cest vraiment elle si cest Madame Durand» mes pensées tourbillonnaient comme un cyclone.
Il faut que je la retrouve, je me suis murmurés dans le noir, tandis que le phare dun lampadaire découpait la pièce.
Au petit matin, avant même que le jour ne pointe, jai déjà filé en voiture sur les rues enneigées. Mon souffle se transformait en buée dans lair glacial. Jai traversé les vieux quartiers de Paris, les mêmes où jai grandi. Tout semblait différent, mais lair portait toujours cette odeur de bois brûlé et de fumée, comme un rappel du passé.
Je me suis arrêté devant la boulangerie. À lintérieur, la même vendeuse dhier cheveux attachés, visage impassible.
Excusezmoi, mademoiselle, jai dit doucement. La vieille dame qui hier vous a demandé du pain avec la broche sur le sac. Vous lavez revue?
Elle ma regardé, un peu perdue, puis a haussé les épaules.
Oui, oui, je men souviens. Elle sest assise un moment, puis a dit quelle allait à la gare. Elle a dit quelle ne voulait plus être un fardeau
À la gare aije répété, le cœur serré.
Sans trop réfléchir, je suis remonté dans ma voiture et jai foncé.
La gare centrale ma accueilli dans le froid et le silence. Ça sentait le café bon marché, le métal et la fatigue. Sur les bancs, des gens somnolents, en vieux manteaux, certains avec leurs sacs, dautres simplement perdus dans leurs pensées.
Et là, je lai vue.
Assise sur un banc au fond du hall, recroquevillée sous un vieux manteau, le regard vide. Ses mains tremblaient, et à ses pieds, le même sac en toile avec les bouteilles. Son visage était blême, les yeux artificiels.
Madame Durand! jai crié, en me précipitant. Cest Nicolas Dupont! Vous vous souvenez de moi ?
Elle a ouvert les yeux. Au début, son regard était embué, puis une lueur de reconnaissance a traversé.
Kolia mon petit at-elle murmurés en souriant légèrement. Comme tu as grandi je savais que tu deviendrais quelquun.
Je me suis mis à genoux à côté delle, jai débloqué mon manteau et lai jeté sur ses épaules.
Je nen reviens pas Vous mavez tant donné, et je vous ai laissée comme si vous nexistiez pas. Pardonnezmoi
La vieille dame a effleuré mon visage de ses doigts glacés.
La vie, mon fils, cest comme ça. Parfois il faut se perdre pour savoir doù on vient. Le fait que tu sois revenu, cest ce qui compte.
Je ne vous laisserai pas ici, jai dit avec détermination. Vous venez avec moi.
Ce nest pas nécessaire, Kolia, mat-elle répondu doucement. Je suis vieille, je nai besoin de rien. Juste savoir que je ne suis pas oubliée. Et maintenant je le sais.
Mais je nai pas écouté. Je lai soulevée délicatement, comme on soulève un enfant, et je lai portée jusquà la voiture. Je lai installée à lintérieur, lai couverte de mon manteau et nous sommes partis.
Une semaine plus tard, elle vivait déjà chez nous. Amélie, ma fille, a dabord été surprise, puis elle a accepté la vieille dame comme un membre de la famille.
Nos deux fils, Bastien et Gabriel, lont immédiatement appelée «GrandMaman Mira». La maison a vite repris vie, remplie de chaleur, de rires, de souvenirs dune époque où les gens sentraidaient encore.
Jai organisé un traitement pour elle dans la meilleure clinique de la ville. Chaque soir, après le travail, je lui apportais des fleurs ou des livres. On passait les soirées près de la cheminée, et elle me racontait ses premières années décole, les enfants quelle navait jamais pu oublier.
Kolia, me disaitelle, jai toujours su que tu réussirais. Pas parce que tu es intelligent, mais parce que tu as un cœur.
Si jai un cœur, cest grâce à vous, répondaisje. Vous mavez appris à le faire battre.
Elle souriait et serrait ma main.
Noublie jamais: on est riche non pas de ce quon possède, mais de ce quon donne.
Le printemps est arrivé, parfumé aux lilas. Le jardin éclatait de fleurs, les oiseaux chantaient, et GrandMaman Mira était assise sur la terrasse, enroulée dans un foulard, le regard levé vers le ciel.
Un matin, Amélie la trouvée dans son fauteuil, comme si elle sétait endormie. Son visage était paisible, les mains jointes sur les genoux, et sur son sac brillait encore la même petite broche en forme de fleur.
Les funérailles ont été modestes mais émouvantes. Danciens élèves, des voisins, des gens quelle avait aidés sont venus. Jétais à côté de la tombe, tenant un bouquet de chrysanthèmes blancs, les larmes au bord des yeux.
Quelques mois plus tard, jai créé la fondation «Pain et Lumière» en son honneur. Chaque automne, la fondation envoie aux professeurs des petites villes des paquets de pain, du matériel scolaire et une petite enveloppe contenant vingt euros. Chaque enveloppe porte la note :
«Merci de continuer à croire en nos enfants.»
Et chaque année, le même jour, je repasse devant la vieille boulangerie. Jachète un pain aux noix et six croissants aux abricots, exactement comme avant.
En rentrant, je dépose un croissant sur la table, à côté dun petit vase de fleurs blanches, et je murmure doucement :
«La vraie richesse, ce nest pas ce quon possède, mais ce quon a pu rendre avant quil ne soit trop tard.»

