— Tu devrais te réjouir que ma mère se régale de tes plats – s’indigna le mari

Cher journal,

Ce matin, ma bellemère, Madame MarieClaire Lefebvre, ma lancé: «Tu devrais être contente que ma mère mange ta nourriture». Son ton était chargé dironie, et jai senti la tension monter dès que jai entendu ces mots.

Tu as encore mis mes bottes? aije crié en entrant dans le couloir, la porte du placard grande ouverte. Je tavais pourtant demandé de ne pas toucher à mes affaires!

Madame Lefebvre, ajustant son foulard devant le miroir, a rétorqué dune voix douce mais autoritaire: Tu vois, il pleut des cordes, et je nai que mes souliers de soirée. Ce nest pas si grave, non?

Ce nest pas une question de gêne, mais de respect de lespace personnel, aije répliqué, les bras croisés, la colère bouillonnant sous ma peau. Je ne fouille pas votre chambre et je ne prends pas vos affaires.

Elle ma lancé un regard «royal»: de haut en bas, un léger plissement des yeux et un sourire condescendant.

Nous étions pourtant si délicats à notre époque, a-t-elle murmuré. Huit personnes vivaient dans une même pièce et personne ne se plaignait de son espace.

Peutêtre quà votre époque on ne se plaignait pas, aije marmonné, mais aujourdhui les temps ont changé.

Que distu? a demandé Madame Lefebvre en se penchant, feignant de ne pas mentendre. Parle plus fort, je ne suis plus toute jeune.

Jai respiré profondément, essayant de calmer le feu qui crépitait en moi. Vivre avec ma bellemère depuis trois mois était une vraie épreuve. Nous avions dû quitter lappartement que nous avions à Lyon pour payer lhypothèque du nouveau logement en construction. Les travaux traînaient, et nous nous étions réfugiés dans le deuxpièces de Madame Lefebvre.

Je vais passer au magasin et vous acheter des bottes en caoutchouc, me suisje forcée à sourire. Ainsi vous naurez plus à souffrir.

Oh, pas besoin! a-t-elle agité les bras. Mon placard déborde déjà de chaussures. Achetezvous plutôt des bottes pour ne pas me devoir quoi que ce soit.

«Les miennes», aije pensé. Pas «vieilles» ou «du quotidien», mais vraiment «les miennes», soulignant que le choix doffrir ou non appartenait à la personne concernée.

Daccord, Madame Lefebvre, aije conclu. Je dois maintenant filer au travail, jai une réunion qui dure.

Encore? a haussé les épaules ma bellemère. Alexandre rentrera le soir épuisé et affamé, et vous ne serez pas là.

Alexandre pourra se préparer tout seul, aije ajouté en enfilant mon manteau. Tout est déjà prêt dans le frigo.

En sortant, lair frais du printemps me fouettait le visage. La pluie venait de sarrêter, mais la neige fondue sous mes pieds ressemblait à une bouillie grise. «Oui, elle a vraiment besoin de ces bottes», me suisje dite en marchant vers larrêt de bus.

Au bureau, la journée sétirait lentement. Je travaille comme graphiste dans une imprimerie et je suis habituellement plongée dans mon travail. Pourtant, chaque fois que je fermais les yeux, je repensais à la dispute du matin, au thé de marque qui avait disparu, et à mon pull préféré que Madame Lefebvre avait accidentellement lavé à leau chaude.

Tu sembles agitée aujourdhui, a remarqué ma collègue Nathalie en sasseyant à côté de moi pendant la pause déjeuner. Encore des histoires avec votre bellemère?

Jai esquissé un sourire timide.

On dirait bien, aije répondu. Ce ne sont que des petites choses qui saccumulent.

Et ton mari? a demandé Nathalie.

Alexandre adore sa mère, je le comprends. Il essaie de rester neutre, mais il finit toujours par prendre son parti, aije soupiré. Un jour ou lautre il devra choisir un camp, sinon il se perdra.

Il ne pourra pas rester neutre indéfiniment, a secoué la tête Nathalie. Il faut quil prenne ton côté, sinon quoi?

Quoi? aije haussé les épaules. Que je le quitte à cause de ma bellemère?

Pas à cause delle, mais à cause de son refus de prendre position, a repris Nathalie. Jai traversé ça avec mon premier mari.

Je me rappelais lhistoire dune amie qui avait divorcé après cinq ans à cause de conflits constants avec la mère de son époux, son mari prenant toujours le parti de sa mère.

Nous y arriverons, me suisje promise. Dici quelques mois le chantier sera fini, on pourra enfin emménager dans notre propre appartement.

Espérons bien, a soupiré Nathalie, peu convaincue.

Le soir, en rentrant, jai décidé de préparer une surprise : jai acheté les ingrédients pour un gâteau aux carottes, le dessert préféré dAlexandre. Demain, samedi, je le préparerai tôt le matin.

Lappartement était silencieux, seule la lumière de la cuisine éclairait la pièce. En entrant, jai vu Madame Lefebvre assise à la table, dévorant une casserole que javais préparée pour le petitdéjeuner, destinée à trois personnes.

Véronique! sest-elle exclamée, surprise. Tu reviens déjà? Je pensais que tu arriverais plus tard.

La réunion a été annulée, aije répondu, un peu désemparée devant le plat presque vide. Où est Alexandre?

Il a un empêchement avec des amis, il ne veut pas quon lattende, a haussé les épaules Madame Lefebvre. Jai décidé de manger, la volaille du supermarché ne me tentait pas, alors jai goûté ta casserole. Elle est délicieuse, au fait!

Je suis restée immobile, les sacs de courses à la main. Lidée de devoir me lever une heure plus tôt pour refaire le petitdéjeuner me faisait déjà regretter ce sommeil que je nallais pas pouvoir profiter ce samedi.

Madame Lefebvre, aije dit calmement, cette casserole était prévue pour le petitdéjeuner de toute la famille.

Oh, pardon, ma chérie! sest-elle excusée, mais sans vrai remords. Je pensais simplement quelle était là, à la disposition de tous. Demain, tu prépareras autre chose, je suis sûre que tu es une excellente cuisinière!

Jai serré les lèvres. Elle savait parfaitement que la casserole était pour le petitdéjeuner, je lavais même mentionné hier au dîner en planifiant le menu du weekend.

Très bien, aije conclu. Je vais me changer.

En déballant les courses, jai remarqué quil manquait le chocolat que javais acheté pour le gâteau.

Madame Lefebvre, vous nauriez pas vu le chocolat? aije demandé en revenant à la cuisine.

Oh, Véronique, pardon! a souri coupable. Jai pris une tablette pour accompagner mon thé. Je pensais que tu ne le remarquerais pas.

Une vague de colère a éclaté en moi, mais ce nétait pas le chocolat qui me dérangeait. Cétait la répétition constante de ces atteintes à mon espace, le manque de considération.

Ce nétait pas pour moi, cétait pour le gâteau dAlexandre, aije répondu brièvement.

Tu en achèteras dautres demain, a haussé les épaules Madame Lefebvre. Le magasin est juste en face.

Jai hoché la tête, le cœur lourd, mais jai gardé le silence. Je ne voulais pas déclencher une nouvelle dispute, et au fond, je savais quelle ne comprendrait jamais vraiment.

Alexandre est rentré tard, alors que je lisais déjà dans mon lit pour me changer les idées.

Salut mon soleil, atil murmuré en me couvrant dun baiser. Comment sest passée ta journée?

Ça va, aije posé mon livre. Et toi?

Super! sestil installé à côté de moi. Jai sorti les filles au bar, ça faisait longtemps.

Jai hésité à lui parler de la casserole et du chocolat, ne voulant pas paraître mesquine.

Ta mère ne dort pas encore? atil demandé en tirant son pull sur la tête.

Non, elle regarde la télé dans sa chambre, aije répondu.

Je vais aller lui dire bonjour, atil dit en se levant.

Jai entendu leurs rires derrière le mur, la voix de Madame Lefebvre qui racontait sûrement lhistoire de la casserole en se faisant passer pour la bonne petitefille.

Quelques minutes plus tard, Alexandre est revenu, lair détendu.

Ta mère a mangé ta casserole, atil annoncé en se glissant sous les couvertures. Elle disait que cétait à sen lécher les doigts.

Oui, je le sais, aije répliqué sèchement. Cétait pour le petitdéjeuner.

Et alors? atil demandé. Tu vas préparer autre chose? Au moins, elle a apprécié ta cuisine.

Ce nest pas la casserole, aije levé la voix. Cest le fait que ta mère prenne mes affaires sans demander, quelle mange ce que je prépare pour tout le monde, sans jamais considérer mon avis.

Ce nest rien, atil haussé les épaules. Ta mère a simplement faim.

Et le chocolat? aije ajouté, les larmes aux yeux. Je lavais acheté pour ton gâteau, et elle la pris «juste comme ça».

De quel chocolat? atil fronçé les sourcils.

Celui que javais acheté hier, pour te surprendre, aije répondu, la voix tremblante. Elle la mangé «pour le thé».

Tu exagères, sestil irrité. Tu transformes chaque petit détail en catastrophe. Nous sommes une famille, il faut partager.

Partager, oui, mais avec consentement, aije murmuré. Sans envahir les limites de chacun.

Tu devrais être heureuse que ma mère aime ta cuisine! atil crié, la colère montant. Cela signifie quelle apprécie ce que tu prépares.

Je suis restée figée, les yeux grands ouverts, incapable de comprendre comment il pouvait voir cela comme un compliment.

Un compliment? aije demandé, incrédule. Tu penses que si ma mère mange mon plat pendant que nous ne sommes pas là, cest une marque destime, et non une atteinte à mon espace?

Arrête de dramatiser, atil répliqué, se levant pour sallonger sur le canapé. Jai eu une journée épuisante, je ne veux pas parler de ce petitdéjeuner.

Il a quitté la chambre, laissant derrière lui un silence pesant. Les larmes ont coulé sur mes joues, je navais pas imaginé une telle réaction.

Le lendemain matin, lodeur de crêpes remplissait la cuisine. Madame Lefebvre saffairait aux fourneaux tandis quAlexandre prenait place à table, sourire aux lèvres.

Tu es levée? matil dit, comme si rien ne sétait passé. Ma mère veut nous gâter. Viens prendre ton petitdéjeuner.

Jai pris place, un peu réticente. Madame Lefebvre ma servi une assiette de crêpes.

Mange, ma chère, atelle dit en me poussant la fourchette. Jai même fait des œufs.

Merci, aije murmuré, mais je navais quun café, je navais pas faim.

Comment? atelle répliqué, les bras en lair. Jai tout préparé! Tu men voudras si je ne mange pas?

Alexandre ma observée, attendant ma réaction. Refuser semblait être un acte de guerre.

Daccord, jen prendrai un peu, aije fini par dire, à contrecœur.

Bien vu! Madame Lefebvre ma caressée la tête, comme une petite fille. Il ne faut pas que tu deviennes trop maigre.

Alexandre a haussé les épaules, mais il est resté muet. Je mâchais les crêpes en pensant que cet endroit nétait plus le mien. Étaitce vraiment ma maison?

Après le petitdéjeuner, quand Madame Lefebvre est partie faire les courses, jai décidé daborder le sujet avec Alexandre.

Alexandre, il faut quon parle de ta mère, aije commencé, assise à côté de lui sur le canapé.

Encore? il a haussé les sourcils. Tout va bien, elle nous a même préparé le petitdéjeuner.

Ce nest pas la bonne action, aije acquiescé. Cest le manque de respect de mes limites. Je me sens invitée, pas intégrée.

Il a soupiré.

Ma mère a lhabitude dêtre la maîtresse de maison, cest difficile pour elle de changer. Sois patiente, on déménagera bientôt.

Et quand nous déménagerons? aije demandé doucement. Reviendratelle chez nous et continuera à prendre mes affaires sans demander? À consommer ce que je prépare pour tous?

Il a détourné le regard.

Elle viendra de temps en temps, cest ma mère, après tout.

Tu ne vois pas le problème? aije insisté. Je nai rien contre elle, mais contre le nonrespect de mon espace. Et tu ne le perçois pas.

Tu divisais tout en «à moi» et «à elle», atil répliqué. Nous sommes une famille, il faut partager.

Partager, oui, mais avec le consentement de chacun, pas à la force, aije conclu. Sinon on ne fait plus quune cohabitation de convenance.

Il est resté silencieux, ne saisissant toujours pas la gravité de la situation. Pour lui, la mère reste au-dessus de tout, intouchable.

Je je vais partir chez Nathalie à la campagne ce weekend, aije finalement dit. Jai besoin de réfléchir.

Quoi? À cause dune casserole? atil ricanné.

Pas à cause de la casserole, mais parce que tu ne mécoutes pas, aije rétorqué, les larmes au bord des yeux. Jai besoin de temps pour décider de notre avenir.

Je me suis levée, rassemblé mes affaires, et je suis sortie de la chambre. Il nest pas venu me suivre, il est resté assis, le regard perdu.

Que doisje dire à ma mère? atil demandé quand je suis passée à la porte.

La vérité, que je suis partie pour réfléchir, aije répondu. Et je te conseille de faire de même.

En sortant, lair frais du printemps ma frappée dune étrange légèreté. Le téléphone a vibré: un message de Nathalie confirmant que la clé de la maison de campagne était chez la voisine. Jai respiré profondément, prête à passer le weekend à écouter mes pensées, à préparer le futur avec Alexandre.

Car la famille, ce nest pas simplement sacrifier ses besoins pour les autres, cest respecter chaque individu, même dans les petites choses comme une simple casserole au petitdéjeuner.

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— Tu devrais te réjouir que ma mère se régale de tes plats – s’indigna le mari
Cadeau d’un inconnu Un message surgit dans le chat d’équipe, par-dessus les tableaux Excel et les mails urgents, comme un jouet coloré dans un tiroir de paperasse : « Collègues, on lance le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux pour la soirée d’entreprise. Budget : 20 euros max. Lien pour s’inscrire ci-dessous. » Arthur relut l’annonce en jetant machinalement un œil à l’horloge de son écran. Il restait dix jours ouvrés avant la fin de l’année, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant le prochain prélèvement du prêt immobilier. Dans sa tête, tout était découpé en échéances. Les réactions pleuvaient déjà sur le groupe : un GIF de renne, un « Encore ? », des questions sur le budget. Katia, la RH, ajouta aussitôt : « Ce n’est pas obligatoire, mais fortement conseillé. Créons ensemble l’ambiance de Noël ! » Arthur termina son café froid et cliqua sur le lien. Nom, service, accord sur la protection des données. Le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant une énième bougie ou un mug inutile s’ajouter à son bureau déjà surchargé. Puis il imagina son nom seul sur la liste des participants. Il valida. — Alors Arthur, tu t’inscris aussi au loto ? s’esclaffa Sébastien du service d’à côté en surgissant au-dessus du box. Moi, j’espère tomber sur un chef : j’ai déjà trouvé le cadeau parfait — un livre de gestion du temps. — C’est censé rester anonyme, rappela Arthur. — Bah, c’est encore plus drôle ! Imagine-le ouvrir ça… Arthur sourit poliment et retourna à son rapport. Les chiffres dansaient en une masse grise. Plus loin, on discutait coffrets cadeaux pour des partenaires, on hésitait entre chocolats de luxe ou ceux du supermarché. À la pause cigarette, on spéculait sur la prime de Noël : coupée ? Maintenue ? « En nature » via les fameux coffrets ? Tout ça tournait en fond, comme une tapisserie de fêtes de fin d’année : sapin d’entreprise au hall d’entrée, boules en plastique, cartes impersonnelles du style « Chers partenaires, nous vous souhaitons… » Arthur s’était fixé deux objectifs cette année. Le premier : décrocher son bonus en remplissant ses objectifs. Le second : ne pas s’énerver contre son fils à cause des notes. Les deux lui semblaient tout aussi difficiles. Le soir venu, un mail s’afficha : « Votre destinataire pour le Secret Santa ». Arthur l’ouvrit, compressé dans la rame de métro entre doudounes et sacs à dos. « Bonjour Arthur ! Votre destinataire : Arthur Martin, service analyses. » Il relut la phrase. Puis encore. La rame cahota, quelqu’un le bouscula. Dans le groupe, la frénésie des captures d’écran était lancée : « C’est un bug ? » « Moi aussi je me suis “tiré au sort” ! » « Messieurs-dames, voici le Secret Santa version introspective. » Katia réagit vite : « Oui tout le monde, il y a eu un souci technique. Trop tard pour corriger, les informaticiens disent que tout est relié aux identifiants. Je propose qu’on fasse comme si de rien n’était, gardez la surprise et l’esprit festif ! » « Quelle surprise si je sais que c’est moi ? » « Imagine que c’est un inconnu qui te connaît vraiment bien », répondit Katia avec un emoji sapin. Arthur ferma le chat, rangea son portable. Dans la rame, quelqu’un racontait bruyamment son « bouclage d’exercice ». Il croisa son reflet dans la vitre sombre. Quarante et un ans. Les tempes blanchies, cernes marqués. Blazer de chez Celio, montre en crédit, smartphone pris en promo « comme mon manager ». Un cadeau de soi à soi, mais de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Que pourrait bien m’offrir cet inconnu ? Aucune idée. Le lendemain, la pause clope n’était consacrée qu’à ça. — Faut annuler, tranchait Paul le juriste, en secouant sa cigarette. Quand le Secret Santa n’est plus secret, c’est absurde. — Moi j’adore, rétorqua Anne du marketing. Au moins je peux enfin me faire un vrai cadeau utile. Pas un énième mug avec des rennes. — Mais tu te fais déjà plaisir toute l’année, non ? — Pas toujours. Il y a des trucs pour lesquels on hésite à dépenser, répondit Anne en souriant. C’est ça qui est chouette. Arthur écoutait en silence. Dans sa tête défilaient des idées : des écouteurs, une batterie externe, une nouvelle souris. Rien qu’il ne pouvait acheter à tout moment, au fond… et ça ne ressemblait pas à un vrai cadeau, juste une fourniture de plus. — Et toi, tu te ferais quoi comme cadeau ? demanda Sébastien dans l’ascenseur. — Je ne sais pas, admit sincèrement Arthur. — Moi j’aurais choisi une PS5 ! Mais le budget… Bon, je m’offre plutôt un coffret de bières artisanales avec, sur l’étiquette, “de la part du Père Noël”. Et moi ? pensait Arthur, regagnant son bureau. Qu’est-ce que je voudrais recevoir si quelqu’un me voyait — vraiment ? Pas juste comme salarié, payeur de crédit, ou père qui passe « pas assez » de temps. Comme… quoi ? Comme une personne ? Il s’aperçut qu’il était incapable de trouver le bon mot. Le soir, il alla faire un tour au centre commercial. Jeux de lumières, musique partout. Les boutiques vantaient leurs « cadeaux parfaits », « coffrets pour lui », « pour homme de réussite ». Sur chaque affiche, des hommes en beaux manteaux, visage confiant, sans cernes ni crédits. Il entra chez Darty. Un vendeur expliquait comment choisir le bon casque sans fil à un jeune homme. Arthur prit une boîte, l’examina. Le prix rentrait dans le budget, sauf pour la version haut de gamme. Mais c’est moi qui me l’achète. Où est la surprise ? Je m’offre déjà régulièrement ce qu’un homme de mon âge et de mon poste est censé avoir : téléphone, montre, chaussures, manteau. Est-ce ça, un cadeau ? Il reposa la boîte. Il fit un saut à la librairie, accueillante et chaude. À l’entrée, des piles de livres de développement personnel : « Devenez la meilleure version de vous-même », « Gérer son temps, réussir sa vie ». Il feuilleta distraitement, retrouva les mêmes formules sur la « zone de confort » et l’« efficacité ». Un soupir de lassitude lui échappa. Au fond, il s’arrêta au rayon littérature. Des auteurs connus sur le dos des livres. Autrefois il lisait beaucoup : à la fac, une nuit suffisait pour engloutir un roman. Puis le boulot, l’appart, la naissance de son fils, et la lecture était passée dans la liste des choses « à faire un jour ». Et un livre, alors ? Mais lequel ? Cet inconnu imaginaire lui offrirait-il quelque chose qu’il n’aurait pas le temps de lire ? Il sortit les mains vides, saturé par la pub et les spots. Chez lui, sa femme demanda : — Tu fais la tête ? — Non pas du tout, répondit-il en ôtant ses chaussures. Petit jeu au boulot. Cadeaux à se faire entre collègues. — Encore des bougies et des mugs ? soupira-t-elle. — Chacun doit se faire son propre cadeau cette fois. La plateforme a buggé. — Franchement, c’est une bonne idée ! Achète-toi ce que tu n’oses jamais t’offrir. — Comme quoi ? — Je ne sais pas, c’est toi qui sais. Il se tut. Son fils faisait semblant de relire son manuel scolaire au salon. — Alors ? La plupart du temps, tu as des envies précises. Un téléphone, une montre, un sac. Tu adores les gadgets. — Je m’achète tout ça au besoin, répliqua-t-il. Par nécessité plus que par envie. — Peut-être alors, un truc qui ne soit pas un objet ? suggéra-t-elle. Une séance de massage, une journée pour toi, un… — Une journée pour moi ne tient pas sur un bon d’achat, trancha-t-il. Ce qu’il me faudrait, c’est un chef qui n’envoie pas de mails le dimanche. Elle sourit. — Demande donc ça à ton Père Noël anonyme. — Hors budget, ironisa-t-il. La nuit venue, il tourna longtemps dans son lit. Dans sa tête défilaient vitrines, slogans, vœux : « succès professionnel », « nouveaux challenges », « prospérité financière ». Tout important, mais aussi superficiel que les guirlandes de Noël remisées en janvier. Qu’est-ce que je voudrais si personne ne me regardait, ni collègues, ni épouse, ni enfant, ni banque ? Pas de réponse. Une semaine avant la soirée, le bureau fourmillait. Les premiers paquets s’entassaient sur les tables. Certains cachaient leurs achats au fond d’un tiroir, d’autres les exhibaient fièrement. Le groupe discutait tenues, buffet, jeux. Katia annonçait : présence d’un animateur, d’un DJ, et « un moment spécial Secret Santa ». Arthur était toujours sans idée. — Tu traînes, remarqua Sébastien. Après, il ne restera que des trucs nuls. — Je réfléchis. — Faut pas trop réfléchir ! Moi, je me suis commandé un kit à barbecue. Toujours rêvé, jamais sauté le pas. Là, c’est l’occasion. Au déjeuner, il descendit s’installer au café du rez-de-chaussée. Les discussions tournaient autour des bilans, des enfants, des embouteillages. Sur l’écran au-dessus du comptoir défilait : « Offrez-vous un kit fête ! ». Il s’adossa à la baie vitrée, sortit son téléphone. Dans Google : « cadeau homme 40 ans ». Résultat immédiat : montres, portefeuilles, gadgets, coffrets whisky, bon pour un barbier. Ça, c’est pour l’image, pensa-t-il, pas pour ce que je ressens. Il ferma l’onglet, ouvrit sa messagerie perso. Notification d’une plateforme d’apprentissage à laquelle il s’était jadis inscrit : « Nouvelle session : cours de photographie. Inscriptions jusqu’à dimanche ». La photographie. Il pensa à son vieux réflex, acheté il y a dix ans, avant la naissance de son fils, quand le prêt immobilier semblait encore loin. À l’époque, il arpentait Paris avec, photographiant rues, vitrines, passants. Puis l’appareil finit au placard. Pas le temps, pas l’énergie, pas… sérieux. C’est naïf, murmura la petite voix critique. À quarante ans, se souvenir qu’on aimait prendre des photos ? Bientôt tu vas plaquer tout pour devenir artiste ? Ridicule. Il repoussa son plateau, gêné, comme surpris en flagrant délit de faiblesse. Je ne compte rien plaquer. Je voudrais juste… Mais il fut interrompu par un SMS du chef : « J’aurais besoin des chiffres Q3 ce soir ». Arthur soupira et remonta. Le soir, il fouilla l’armoire et retrouva son sac photo. L’appareil, lourd et froid, fonctionnait encore, mais la batterie était morte. Il retrouva le chargeur. Sa femme, curieuse, leva un sourcil : — Tu vas refaire des photos ? — Juste voir si je peux encore m’en servir. Quand la batterie fut suffisante, il sortit sur le balcon, fit quelques clichés du parking enneigé, des lampadaires, des autos. Rien d’extraordinaire. Mais quand il mit l’œil derrière le viseur, le vacarme dans sa tête se calma. Pas disparu, mais assourdi. Il se sentit mieux respirer. Peut-être que c’est ça, le cadeau ? Pas l’appareil en lui-même, mais l’autorisation de s’accorder du temps. Une heure par semaine. Juste pour ça. Sans se juger. Ça semblait à la fois enfantin et effrayant. Sa voix intérieure se moqua : À quoi bon un cours photo ? Rien ne changera. Mais une voix plus douce répondit : Pourquoi pas ? Tu dépenses bien sur des choses qui t’indiffèrent dans six mois. Ça, ça t’a déjà fait du bien. Il repartit sur son ordi, retrouva le mail pour le cours. Au programme : la lumière, la composition, la photo de rue. Séances en ligne, deux fois par semaine le soir. Tarif pile dans le budget Secret Santa, si on ne prenait pas la formule premium. Un cadeau de moi à moi, de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Un inconnu qui se souvient de ce qui me faisait du bien et ne s’en moque pas. Il cliqua sur « Payer ». Restait la formalité du « paquet ». Selon le règlement du jeu, le cadeau devait être un objet remis de main à main. Difficile de dire en public « Je me suis inscrit à un cours en ligne ». Il fallait donc un « vrai » cadeau. Chez Monoprix, il acheta un carnet bleu nuit sans motif et une enveloppe. Il imprima la confirmation du cours, la glissa dans l’enveloppe. Sur la première page du carnet, il écrivit : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Son écriture était hésitante mais lisible. Il hésita puis griffonna un mot. Il voulait que cela sonne comme les mots d’un humain, pas d’une pub de coaching. Après plusieurs versions raturées, il trouva : « Arthur, Parfois il est bon de se rappeler qu’on n’est pas que des bilans et des réunions. Prends un peu de temps pour voir le monde autrement. J’espère que tu le feras. Ton Santa » Il relut. Une petite boule au ventre. Ces mots semblaient étrangers, et pourtant, c’était tout ce dont il avait besoin. Ce “Santa” était plus bienveillant avec lui que lui-même d’habitude. Il rangea le tout dans du papier kraft et attacha un ruban rouge. Le paquet paraissait modeste. Sans logo, sans slogan. La soirée se passait dans une salle du centre d’affaires. Nappes blanches, guirlandes, DJ aux tubes usés. Costumes pour les uns, habits de tous les jours pour d’autres. Les cadeaux étaient alignés contre un mur, chacun une étiquette nominative. Arthur déposa son paquet. Autour, des sacs à logo, des boîtes, des formes étranges sous alu festif. — Alors, prêt pour la grande révélation ? lança Katia en passant. — Autant qu’on peut… À la moitié de la fête, l’animateur annonça le moment spécial. Musique plus douce, lumière tamisée. On riait déjà beaucoup, ambiance décontractée. — Cette année, Secret Santa l’a été pour de bon : chacun est devenu son propre magicien. Mais, bien sûr, faisons comme si de rien n’était ! Rires dans la salle. — Un à un, venez ouvrir votre paquet. N’oubliez pas, ce qui compte, ce n’est pas ce qu’il y a, mais ce que vous découvrez sur vous-même. Encore un qui parle en slogans, pensa Arthur. Quand ce fut son tour, une étrange appréhension le saisit. Il trouva son paquet, lut l’étiquette « Arthur Martin », retourna s’asseoir. — Alors ? Un énième kit barbecue ? chuchota Sébastien. Arthur ouvrit. Carnet, enveloppe. Son prénom manuscrit. Ses mains tremblaient. — Eh bien, c’est discret, ça au moins, commenta Sébastien. Arthur ouvrit, lut la lettre. Autour, on s’esclaffait devant des bon d’achats pour le spa, une boîte de jeux de société… Il aperçut la comptable Sylvie émue devant un livre de yoga, Katia riant d’un mug « Employé du mois ». Il lut à nouveau le billet. Les mots, écrits par lui-même, lui paraissaient tout à coup venus d’un autre. Tu n’es pas que des bilans et des réunions. Quelque chose remua désagréablement — une gêne d’avoir été vu. Mais, en même temps, un soulagement d’être compris sans jugement. — Alors, c’est quoi ? insista Sébastien. — Un cours. De photo. Et un carnet. — Punaise, t’as été gâté ! Ce doit être quelqu’un de créatif. On n’a pas le droit de demander qui… ? — Non, répondit Arthur. — Tant pis, répliqua Sébastien, déjà absorbé par son propre coffret barbecue. Tu feras les photos du prochain séminaire ! Arthur referma le carnet. L’animateur blaguait sur scène, certains dansaient. Autour, le bruit. Mais à l’intérieur, un calme inattendu. Un SMS de sa femme attendait sur l’écran : « Ça va ? ». Il répondit : « Oui, cadeaux rigolos. Je me suis offert un cours », puis effaça la dernière phrase et tapa : « Je te raconterai ». Il rentra tard. Dans l’immeuble, silence, odeur de clémentines. Sa femme lisait à la cuisine, son fils dormait déjà. — Alors ? Tu as eu quoi ? Il posa le carnet et l’enveloppe. — C’est tout ? — Il y a aussi quelque chose dedans, répondit-il en ouvrant la lettre. Elle lut, releva les yeux. — Tu t’es écrit à toi-même ? — Oui. J’ai aussi payé un cours de photo. Elle acquiesça, sans moquerie ni remarque. — Super cadeau. Tu adorais ça. — Ça date d’avant, murmura-t-il. — Et alors ? Avant ne veut pas dire fini. Il haussa les épaules mais sentit quelque chose bouger en lui. Comme un meuble qu’on ose enfin déplacer. — On verra. Le 1er janvier, il se leva sans réveil. Le matin était gris sur la cour remplie d’autos, plaques de neige. Il avait mal à la tête mais sans excès. Sa femme et son fils étaient partis réveillonner chez ses beaux-parents, il devait les rejoindre plus tard. Un silence paisible planait sur l’appart. Arthur prépara un café, ouvrit le carnet, relut : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Il alluma l’ordi, retrouva le mail d’accès au cours. La première séance n’aurait lieu que dans une semaine, mais il put déjà visionner l’intro. Une voix tranquille parlait de capturer la lumière, pas d’efficacité. Il remarqua tout à coup qu’il ne pensait pas à ses mails pro. Son portable restait dans l’autre pièce, sans stress. Ensuite, il prit son appareil et descendit dans la cour. Air frais mais doux. On descendait les poubelles du Réveillon, on promenait le chien. Une vieille guirlande traînait sur l’aire de jeux. Il leva la caméra, visa. Des branches, des balcons, des fils électriques. Rien d’impressionnant. Mais en appuyant sur le déclencheur, il sentit que, pour une fois, il agissait pour lui. Pas pour un reporting, pas un KPI, ni une présentation. Juste pour lui. Il prit d’autres clichés, puis rentra, transféra les photos. Certaines loupées, d’autres banales. L’une d’elles l’intrigua pourtant : le reflet des fenêtres dans le pare-brise d’une voiture. Il zooma : son ombre tenait l’appareil dans la glace. Un cadeau d’un inconnu, pensa-t-il. Qui n’était autre que lui-même. Et c’est bien comme ça. Il referma le logiciel, termina son café. Bientôt la rentrée, les dossiers, les réunions. Mais aussi ce cours, ce créneau réservé, qu’il essaierait d’honorer. Il ouvrit le carnet, ajouta la date. Puis, sobrement : « Cour, matin, reflet sur pare-brise ». Une ligne simple, mais qui lui appartenait. Il posa son stylo et, sans s’en rendre compte, envisagea l’avenir autrement : pas seulement en termes d’échéances. Il y avait, dans ce futur, un minuscule espace où il pouvait juste regarder et choisir — pour lui. Ce n’était pas grand-chose. Mais ça suffisait pour mieux respirer. Il se resservit un café, ouvrit le planning du cours. En bas de page, un champ « Notes personnelles ». Il inscrivit : « Ne pas annuler pour le boulot ». Un sourire lui vint : la vie se débrouillerait bien pour chambouler ses plans. Mais désormais, il s’accordait au moins le droit d’essayer. Et ça aussi, c’était un cadeau.