Quand on avance à deux, le chemin devient plus court

Maman, regarde la petite brioche que jai faite! sexclama Clémence, les yeux brillants, alors quelle et sa mère sapprêtaient à préparer des pâtisseries dans la cuisine.

Ma petite Clémence, quand tu grandiras, tu auras ta propre famille et tu deviendras une cuisinière hors pair, répondit Sophie, souriante. Tout le monde taimera et te respectera, parce que tu es une enfant merveilleuse. Jai tant envie que tu sois heureuse.

La voix de la mère résonnait encore dans les oreilles de Clémence, qui ne séchait pas les larmes qui roulaient sur ses joues. Elle était assise sur le banc dun petit parc du quartier SaintPaul. Ses jambes ne répondaient plus, tout semblait seffondrer en un instant. Elle revit le moment où, il y a des années, elles partageaient un esquimau sur un bâton, dans une autre vie, sous le même ciel.

Je suis seule au monde, murmurait Clémence, et je nai plus de foyer. Après linternat, on ma donné une chambre dans une résidence estudiantine, mais cest bruyant, cest une ville étrangère. Jaimerais tant vivre dans la maison où jai grandi avec ma mère. Cette demeure, qui fut mon refuge denfant, nest plus à moi.

Clémence navait que sept ans lorsquelle rentra du marché avec sa mère. Au coin de la rue, un homme corpulent savança, exigeant de largent. Elles avaient presque tout dépensé. Lhomme brandit son poing, mais la mère recula, trébucha et se fracassa la tête contre une pierre.

Clémence, désespérée, implora sa mère de se relever, douvrir les yeux, mais celleci nentendait plus. Le cri strident dune ambulance retentit, les secouristes emmenèrent la femme et, quelques minutes plus tard, prirent aussi la petite fille. On la remit immédiatement à lorphelinat. Là, elle dut sadapter à une nouvelle existence qui ne lui plaisait pas du tout.

Assise sur le banc du même parc, Clémence se souvenait de la chambre de son enfance, de son lit, des photos où sa mère la berçait dans les bras. Quand elle sapprocha de la vieille porte de la maison, une tante grincheuse surgit, hurlant :

Tu nas rien à faire ici, petite orpheline! Cette maison mappartient maintenant, tout ce quelle contient est à moi. Vat’en, ou jappelle la police qui ne tardera pas à soccuper de toi.

Clémence sentit le poids du désespoir : personne ne viendrait à son secours, elle était complètement seule.

Clémence? linterpella soudain une voix.

Elle leva les yeux et vit un jeune homme au sourire chaleureux. Elle ne le reconnut pas tout de suite, encore perdue dans ses souvenirs.

Tu ne te souviens pas de moi? Nous étions à la crèche ensemble, puis côte à côte en première classe, jusquà ce que tu partes On nous appelait « le futur marié et la future mariée ».

Michel! sécria-t-elle, les larmes aux yeux, reconnaissant ladolescent devenu grand, musclé, boxeur, représentant sa région dans des tournois.

Jai rencontré Tante Solange, elle ma dit que tu devais revenir, que tu viens de fêter tes dixhuit ans, tout comme moi. Chaque jour je viens près de chez vous, espérant te retrouver.

Ah, Tante Solange! se rappela-t-elle. Ma tante qui aimait ma mère et moi

Madame Antoinette, plus âgée que la mère de Clémence dune décennie, travaillait avec elle, était devenue son amie. Elle parlait souvent de la mère de Clémence comme dune petite sœur, et de la petite fille comme de sa propre fille.

Michel, jai oublié Tante Solange, elle habite à trois maisons dici, dit-elle en se levant.

Allons la voir, répondit le jeune homme, tu sais déjà où est ta maison il souleva son sac où gisaient quelques effets personnels, des papiers et quelques billets en euros. Il se passe des choses étranges dans notre hameau, je connais lhistoire de ta maison. Tante Solange tattend et a promis de théberger.

Clémence acquiesça. Ils marchèrent lentement vers la demeure dAntoinette, qui lavait prise sous son aile comme une fille, même après le décès de la mère, malgré limpossibilité de ladopter officiellement. Elle lavait envoyée à lorphelinat, mais maintenant elle voulait lui offrir un toit.

Nous vivrons ensemble, car, quand on marche à deux, le chemin est plus court, prononça Antoinette en ouvrant la porte, les yeux mouillés.

Ma petite Clémence comme je suis heureuse de te voir, létreignitelle, la serra dans ses bras, lembrassa. Elle invita aussi Michel à entrer.

Je suis rassuré, tu es en bonnes mains, dit Michel. Si besoin, Tante Solange sait où me trouver, et je reviendrai demain.

Reviens vite, Michel, sexclama Antoinette, refermant la porte, Michel est un garçon formidable, il ne cesse de demander de tes nouvelles.

Clémence sassit à la table.

Je vais te préparer à manger, reposetoi. Tu voulais rentrer chez toi? On ne ta pas laissée entrer? Pardon, je nai pu tavertir, mais jattendais ton retour. Je taime, ma petite. Nous resterons ensemble, car on dit que le chemin est plus court quand on le parcourt à deux

Quelques heures plus tard, elle dormait sous une couverture chaude, rêvant dune prairie fleurie où elle cueillait des fleurs avec sa mère. Au petit matin, elle se réveilla de bonne humeur. En prenant le petitdéjeuner, Antoinette lui dit :

Il faut que tu ailles à la Caisse dAllocations Familiales, je viendrai avec toi.

Non, Tante Solange, je suis déjà majeure, je peux gérer mes affaires, protesta Clémence.

Elle sortit, se dirigea vers larrêt de bus, passa de nouveau devant la maison où elle avait grandi, et croisa la femme qui y habitait désormais.

Encore ici? Tu vas encore voler ou fouiner? Mes yeux ne tont jamais vu, cria la voisine.

Clémence ne put répondre, mais le ton de Michel, qui arrivait derrière elle, linterrompit :

Ne calomniez pas Clémence, vous pourriez être poursuivies pour diffamation, ditil, tandis que la vieille femme se tournait vers lui, furieuse, avant de séloigner.

Ils continuèrent vers larrêt, Michel racontant :

Un nouveau café a ouvert près dici, il cherche du personnel. Cest un ami de mon père, ancien militaire, revenu ici pour ouvrir son établissement. Roman Leblanc, le patron, a promis de taider.

Daccord, Michel, mais dabord il faut régler la maison.

Nous le ferons, la justice triomphera, affirma Michel, confiant.

Mais la question de la maison était loin dêtre simple.

Sans titre de propriété, la maison nest pas la tienne. Va à la police, dépose une plainte, conseilla Michel. Avant quelle ne puisse fermer la porte du bureau, elle entendit la voisine murmurer :

Elle était chez moi votre petite orpheline

Michel soupira profondément.

Dans notre village, tout le monde sait ce qui se passe à la police. Le chef protège les leurs. Mais nous navons pas peur, on ira même dans le département si nécessaire. Je te protégerai, ne crains rien.

Clémence sourit, croyant en ses paroles. Le soir, elle fit des courses pour Tante Solange : sucre et biscuits. En rentrant, un gros policier la bloqua dans la rue.

Écoute, grondail, oublie cette maison. Tu as trois jours pour partir, sinon tu seras envoyée là où ta mère a fini.

Le cœur de Clémence se serra, la voix du policier lui semblait étrangement familière. Le lendemain, Michel revint.

Allons au café, je te présenterai le directeur, tu deviendras chef cuisinier, souritil.

Elle raconta lincident dhier. Roman Leblanc, homme au grand cœur, linterrogea longuement sur sa vie et sur la maison.

Si quelquun te menace, dismoi. Jai des amis dans les services, même parmi les policiers, proposat-il.

Clémence expliqua le policier qui lavait menacée dexpulsion.

Tu dis bien quil ta menacée, quil portait luniforme? confirma le directeur.

Clémence aimait travailler au café. Dabord aidecuisine, puis, voyant son talent avec le couteau, Roman la nomma commis de chef.

Tu dois étudier, déclara le directeur, dès que ton dossier sera réglé, je tenverrai à lécole de cuisine.

Le temps passa. Un soir, Roman demanda à Clémence de remplacer une cheffe pour le service du dîner. Lautomne était profond, la nuit était noire. Elle voulait rester au café, mais pensa que Tante Solange sinquiéterait et rentra chez elle.

Elle marcha du côté éclairé, où les réverbères brillaient, mais le passage menant à la maison était obscur. Quelques pas dans lombre, et le même policier apparut.

Tu nas pas écouté, je ne parlerai plus avec toi, cest une blague, ditil, brandissant un couteau. Elle ferma les yeux, se disant que la mort ne la frapperait pas tant que sa mère serait là.

Soudain, plusieurs hommes en uniforme lencerclèrent, saisissant le policier par le col.

Restez là ordonnèrentils.

Roman arriva rapidement.

Laissemoi te ramener chez toi. Voilà, nous avons arrêté ton agresseur. Jai prévenu mes contacts, ils suivaient ce type depuis longtemps, il était au cœur dun trafic de maisons. Il a été intercepté sur le fait. sexcusail, le visage grave.

Une enquête interne secoua la police ; le chef fut démis, révélant un réseau de ventes illégales de biens immobiliers. Peu après, la police remit à Clémence les titres de propriété de sa maison.

Michel éclata de joie à ses côtés, la justice avait enfin triomphé.

Le temps passa. Clémence et Michel se rendirent sur la tombe de la mère. Michel séloigna pour laisser Clémence parler seule.

Maman, Michel et moi vivons maintenant dans notre maison, nous nous sommes mariés. Il a rénové, tout est en ordre. Il maime et je laime, cest un homme bon. Roman ma promis quune fois le collège terminé, je deviendrai sa bras droit, murmuratelle devant la photo, comme si la mère, depuis lau-delà, lui répondait dun regard bienveillant.

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Quand on avance à deux, le chemin devient plus court
«Apparemment, tous mes efforts n’ont servi à rien, » lança la mère de mon mari d’un ton acerbe. — C’est Dieu qui te punit pour avoir détruit une famille ! enchaîna ma belle-mère. — Eh bien, souffre maintenant ! — Je n’ai rien détruit, répondit enfin Véra. Vadim voulait déjà divorcer. — Mais bien sûr ! Vouloir ou pas, il est resté avec Zoé près de 15 ans ! Et il l’a quittée à cause de toi, elle en est morte de chagrin et de désespoir. À 30 ans, Véra cumulait un mariage raté et quelques histoires tout aussi malheureuses, tout en rêvant d’une vraie famille, d’un enfant. Voilà pourquoi, quand son histoire avec Vadim a commencé, elle a retrouvé l’espoir. De cinq ans son aîné, grand, solide, chauffeur-livreur, Vadim lui a semblé cet homme fiable derrière lequel elle pourrait se sentir protégée. Au bout de deux semaines seulement, il parlait déjà de leur avenir, rêvait à voix haute d’un fils. Et Véra priait intérieurement pour que leurs rêves se réalisent enfin. Ce à quoi elle n’était absolument pas préparée, c’était d’apprendre, quatre mois plus tard, que son compagnon était marié. — Ne t’angoisse pas comme ça, répondit Vadim avec sérieux en remarquant son visage défait. Ça fait longtemps que je prévois de divorcer. Mais je n’avais nulle part où aller, personne chez qui partir. Je suis un homme, je n’allais tout de même pas retourner vivre chez ma mère ? — Tous les hommes mariés disent ça, répondit Véra tout bas, le cœur fendu. — Je ne suis pas «tous», coupa-t-il. Et il n’a pas menti. Deux mois après, il lui montrait son jugement de divorce et, deux mois plus tard, ils se mariaient. Même s’il avait une fille de son premier mariage, restée chez sa mère, Vadim soutenait ardemment Véra dans sa volonté d’avoir un enfant commun. Mais là, ça coinçait. Deux ans à essayer en vain, puis Véra a fini par consulter. Elle n’avait jamais eu de souci de santé, alors la révélation du médecin l’a surprise. — Vous n’êtes ni la première, ni la dernière, rassura-t-elle la gynécologue. Un traitement, et tout ira bien. Mais les traitements hormonaux furent difficiles à supporter pour Véra. Les sautes d’humeur, l’appétit d’ogre, les douleurs à l’estomac s’enchaînaient. Son mari remarquait bien ses changements et tentait d’en comprendre la raison. Pourquoi cet irascibilité, cette nervosité, parfois ces cris ? Mais Véra était déterminée à ne rien révéler. Et s’il la quittait en apprenant, sur quoi reposerait sa vie ? Personne ne devait savoir. Un jour, le mari rentra avec une adolescente. — Je te présente Dacha, ma fille, dit-il en me la présentant. Elle va désormais vivre avec nous, sa mère est décédée. — Pardon ? bredouilla Véra, choquée mais se contenant devant l’enfant. Euh… Entre, fais comme chez toi. Étrangement, Véra n’avait jamais vu la fille de Vadim, qu’il rencontrait à l’extérieur et assez rarement ; elle ne savait que cela et qu’il payait la pension. Véra ne voulait pas élever une autre fille, aussi tragique soit la situation d’une orpheline de 13 ans. Elle le dit franchement à son mari une fois seuls. — Tu veux que je la mette à la Ddass ? s’agaça Vadim. — Non, mais elle pourrait vivre chez ta mère. Tu m’as bien dit que Marie-Alexandrine adore sa petite-fille. — Ma mère est âgée et a des soucis de santé ! Pourquoi lui imposer un enfant ? Avec sa belle-mère, Véra n’avait aucune relation, juste quelques rencontres polies, jamais plus de dix fois. Et à 58 ans, Marie-Alexandrine semblait en pleine forme. — Et moi, tu me crois en pleine santé ? lança Véra par réflexe, avant de se corriger pour ne pas éveiller de soupçon. — Probablement. Juste un peu trop nerveuse. Tu devrais peut-être voir un médecin. — Vadim, je ne connais pas ta fille. Dacha non plus ne me connaît pas. — C’est une gentille fille. Vous allez vous entendre. Et la conversation est close, j’ai tôt le travail demain. Véra se mordit la langue. Pas envie de se disputer. Le lendemain, elle essaya d’en parler à sa belle-mère qui la coupa net : — Tu as épousé un homme avec un enfant, tu savais à quoi t’attendre. De quoi tu te plains ? Elle raccrocha. Le soir même, Vadim cria sur elle malgré la présence de la fille dans la pièce d’à côté. — Tu ne peux pas me donner d’enfant, et en plus tu mens ! Je ne m’attendais pas à ça de toi. — Vadim, attends, explique-toi… — Arrête de faire l’innocente ! Ma mère m’a tout raconté, ton infertilité, ce traitement inutile ! Et tes scènes… Je ne veux plus jamais te voir ! — Laisse-moi t’expliquer, pleura Véra, mais Vadim n’écouta plus. Heureusement, Dacha était sortie faire des courses et n’assista pas à la scène. — Où sont les affaires de Dacha ? On part. Je demande le divorce pour de bon. Je croyais, naïf, que tu finirais par aimer ma fille. Je me suis trompé… — Mais je t’aime ! — Arrête, Véra… lança-t-il en fourrant les vêtements de Dacha dans des sacs. Véra fondit en larmes. C’est alors que Dacha rentra dans l’appartement. — C’est toi qui as tout raconté à mamie ? demanda Véra en pleurant. Je croyais qu’on était amies. — Je n’ai rien dit du tout ! s’effraya Dacha. De quoi vous parlez ? — Va dans la voiture, ma chérie, interrompit soudain Marie-Alexandrine sur le pas de la porte. Je t’avais bien dit de ne pas venir ici. C’est Véra qui t’a appris à ne pas obéir aux adultes ? — Mamie ! Arrête ! — Allons, ma fille, coupa Vadim, attends-nous dehors. Dacha obéit. — Pourquoi s’en prendre à l’enfant ? – interrogea la belle-mère, furieuse. Elle n’y est pour rien ! Je suis simplement venue déposer un pull et j’ai vu cette montagne de médicaments. J’ai suffisamment de bon sens pour comprendre à quoi ils servent. Marie-Alexandrine était allée fouiller, voilà tout. Mais peu importait. — C’est Dieu qui te punit pour avoir détruit une famille ! — reprit la belle-mère. Maintenant, tu n’as qu’à souffrir. — Je n’ai rien détruit, répondit enfin Véra. Vadim voulait déjà divorcer. — Bien sûr ! Vouloir ou pas, il est resté 15 ans avec Zoé ! À cause de toi, il l’a quittée et elle s’est perdue. Ma petite-fille est orpheline à cause de toi ! Sa vie foutue, sur ta conscience ! Vadim, perdu, passait son regard de l’une à l’autre, incapable d’intervenir. C’est Dacha qui mit fin aux hostilités. — Mamie, pourquoi tu mens ? s’exclama Dacha en ouvrant la porte : elle était restée derrière. C’est maman qui buvait déjà, c’est pour ça que papa voulait divorcer ! — Ma chérie, mais qu’est-ce que tu racontes ? — s’écria Marie-Alexandrine. Tu es bouleversée par la mort de ta mère… — Non ! Tu ne comprends rien ! Papa a bien fait de partir, on ne pouvait plus vivre avec elle ! Toujours ivre, elle criait sans arrêt… Je ne pouvais pas la quitter, c’était ma maman. Et Tata Véra est gentille ! Elle s’occupe de moi, m’apprend tout… — Dacha éclata en sanglots. Les trois adultes se précipitèrent pour la consoler. — On s’en fiche que tata Véra soit malade, ajoute la fillette en reniflant. Elle va guérir, je le sais ! Papa, pourquoi tu es parti ? Véra t’aime, et moi aussi… « Apparemment, tous mes efforts n’ont servi à rien, » soupira la belle-mère. J’ai même refusé de prendre Dacha, pensant que tu finirais par abandonner Vadim toute seule. Et j’ai enquêté sur tes médicaments… Mais regarde dans quel état est ma petite-fille. — Vous pouvez être fière, lâcha Véra avant d’emmener Dacha à la salle de bain. Vadim resta muet, confus. Le couple s’est réconcilié, Dacha est restée vivre avec eux, refusant catégoriquement d’aller chez sa grand-mère, à la grande joie de Véra. Depuis, ils ne voient plus beaucoup Marie-Alexandrine qui espère encore renouer des liens avec eux.