La Mère Étrangère

« Mère de lautre»

Il faut que vous veniez, toi et ton mari, chez moi déclara sérieusement madame Sophie André nettoyer les fenêtres, balayer les tapis!
Quelle proposition intrigante répliqua Manon avec un sourire en coin mais je vais décliner, je crois!
Manon, questce que tu fais? sécria, désemparé, Victor. Il faut aider ta mère!
Non, pas du tout! affirma fermement Manon, arrachant son sourire.
Comment ça, «pas du tout»? Victor se perdit encore plus. Cest ta mère, après tout!
Victor, ça fait neuf ans quon est mariés! Tu doutes vraiment de ma santé desprit? lança ManMan droit au but.
Ce nest pas ce que je pensais, répondit Victor, pointant dun geste hésitant vers la bellemaman.
Alors ne me raconte pas que «mère», cest juste «mère»!
Pourquoi ne pas aider ta mère si elle en demande? demanda Victor.
Tu as entendu la moindre nuance de demande dans ses paroles? senquit Manon. Elle a clairement indiqué ce quil faut faire! Nous lui devons donc un service!
Exactement! sexclama Sophie André. Tu es ma fille! Et il est mon gendre! Mais le gendre paiera moins! Quant à ma fille je tai mise au monde, ce qui implique que tu ne peux pas laisser ta mère dans le pétrin!
Mmm réfléchit Manon. Je le peux!
Et alors, quelle sorte de fille estu? lança Sophie.
Identique à toi, maman! rétorqua Manon.
Manon, quel honte! sécria Victor. Comment peuxtu répondre si brutalement à ta mère?
Jai tout à fait le droit moral de le faire! répliqua Manon. Et si tu ne sais pas tout, à ta place je ne crierais pas sur ma propre épouse!
Manon fit une tête sérieuse Victor Peutêtre que jignore certains détails, mais il faut respecter la mère! Et aider les parents, cest indispensable! Larrogance et la rudesse sont inacceptables! il se tourna vers la bellemaman Sophie André, pardonnezmoi pour son attitude! Nous passerons ce weekend et nous ferons tout!
Non, on ne viendra pas! martela Manon du poing sur la table.
Alors je partirai seul! Victor, pressé de clarifier la situation, activa le chef de famille qui décide tout.
Si tu vas chez elle, tu ne reviendras peutêtre pas à la maison! lança Manon en se détournant.
Ah oui, acquiesça Sophie André, les yeux pétillants. Ma fille est vraiment exceptionnelle!
Voilà, cest moi! Manon se tourna vers sa mère. Pourquoi nastu pas demandé à Camille de laver les fenêtres et de balayer les tapis?
Camille, cest qui? demanda Victor.
On ta déjà dit que tu ne sais rien! ricana Manon. Tu te mêles de tout! Camille, cest ma sœur, ma vraie sœur!
Alors, maman, pourquoi ne pas demander à Camille?
Ou bien elle ne te doit rien, simplement parce que tu te mets le nez partout? lança Manon. Victor la regarda dun air interrogateur, elle rougit mais ne répondit pas immédiatement.
Quoi, maman? dit Manon avec un sourire narquois. Tu perds tes mots? Ou tu ne sais pas comment les formuler? Laissemoi taider, sinon Victor se perdra dans ses conjectures!
Ma mère ne parle pas à Camille, parce que Camille la renvoyée loin, très loin, le jour où elle sest mariée il y a six ans! expliqua Manon. À ce momentlà, Victor, elle insista sur le prénom, ma mère a décidé de revenir dans la vie de son autre enfant! Cest là que vous lavez rencontrée! Souvienstoi!
Ah, oui, exactement! ricana Victor. Personne navait jamais parlé delle jusquà ce quelle refasse surface il y a six ans! Je pensais même que tu navais pas de mère. Et le beaupère, jamais un mot.
Ton attention me tue! éclata Manon. Tu ne tes jamais demandé comment ça sest produit!
Jallais le faire! Jai juste oublié, bafouilla Victor. Puis la communication a repris, mais je ny ai pas prêté attention.
Tu veux que je texplique tout? proposa Manon avec enthousiasme.
Non! Pas la peine! sécria Sophie André.
Questce qui se passe, maman? Honte? Conscience qui se réveille?
Il na pas besoin de savoir! Et ça ne le concerne pas! rétorqua Victor. Mais si tu veux quil lave les fenêtres et quil arrache les tapis, ça le concerne bel et bien! affirma fermement Manon. Et je veux quil comprenne pourquoi je refuse!

***

Quand les parents divorcent, les enfants en portent les pires séquelles. Un traumatisme apparaît, mais seuls des parents raisonnables peuvent le rendre moins douloureux. On peut convenir de rencontres, sans ressasser le passé ni ressasser danciens conflits. Pour lenfant, les parents restent ceux quil a aimés, même si le couple se sépare. Lâge rend parfois difficile la compréhension des raisons de la séparation, mais il faut maintenir des relations humaines.

Les parents de Manon et de Camille ne se sont jamais posé ces questions; ils ne voulaient que fuir!

Je ne paierai aucune pension! déclara Sophie.
Ce nest pas mon affaire, mais la loi le prévoit,! répliqua Sébastien.
Peu importe! Si on me prélève sur mon salaire, je te rendrai largent comme il faut!
Ah, tu fuis! lança Sébastien. Ce sont les enfants qui en bénéficient!
Alors prendsles en charge! hurla Sophie.
Mais ce sont aussi tes enfants! La responsabilité parentale se partage à parts égales!
Jen ai raslebol! Pas de discussion sur toi, sur les enfants, sur la pension! gesticulait Sophie, furieuse.
Disle au juge!

Le divorce devait débuter dans deux jours, mais la situation était loin dêtre ordinaire. Sophie quittait non seulement son mari, mais aussi leurs deux enfants, deux filles de quatre et dix ans, sans se soucier de leur avenir. Ce qui la tracassait, cétait lidée des pensions quelle devrait payer.

Sébastien aurait pu sen sortir sans ces paiements; il gagnait bien. Mais il appréciait le plaisir de mettre la main sur largent de lautre, même si cela aurait suffi à vivre confortablement, simplement pour libérer ses filles de lemprise hystérique de leur mère.

Sophie, sans perdre de temps, joua las. Elle convainquit la petite Toma, dix ans, de dire quelle voulait vivre avec sa mère! Elle ne supportait pas sa sœur. Toma, trop proche de sa mère, avait absorbé son caractère.

Le juge confia la plus jeune à Sébastien, laînée à Sophie. Probablement, cétait la meilleure solution

Finalement, Sébastien nobtint quune phrase:
Je tai déjà dit que je ne te paierai rien!
Il ne voulut pas contester, même sil aurait pu rappeler quil devait élever la fille qui était restée avec elle. Mais Toma, sous linfluence de sa mère, lança des calomnies contre le père et la sœur dans la salle daudience.

Évidemment, lenfant nest pas responsable. Toma ne faisait qu répéter ce que sa mère lui avait inculqué. Mais la mère, Sonia, allait bientôt apprendre à Toma à penser de la même façon!

Sébastien perdit une fille, mais il en gardait une autre. La responsabilité pour celleci ne lui fut jamais retirée. Et il perdait réellement Toma.

Quelques mois plus tard, il essaya de retrouver Toma, mais Sophie len empêcha. Quand il surprit Toma près de lentrée, elle léloigna tellement quil rougit de honte devant les passants.

Après le divorce, Manon nentendit plus parler de sa mère et de sa sœur pendant vingt ans. Étrangement, elle ne regretta rien.

Sébastien Petrovich, père aimant, mettait tout son cœur à léducation de sa fille. Manon pouvait dire quelle avait eu une enfance merveilleuse, une jeunesse splendide, et quelle était maintenant une femme heureuse. Elle ne sest jamais sentie abandonnée ou lésée par labsence dune mère, même adoptive.

Manon étudia, obtint un métier, se maria, eut un enfant. Une vie bienheureuse, comme beaucoup le souhaitent. Elle navait même jamais imaginé que sa mère reviendrait à sa porte, se présentant comme si elle navait pas été absente depuis vingt ans, mais comme si elle navait pas été vue depuis une semaine.

Cela la déstabilisa tant quelle linvita chez elle, présenta son mari, fit connaître la grandmère au petitenfant. Elle lécouta parler de son quotidien, de ses soucis du moment. Sophie ne racontait rien dextraordinaire, juste les nouvelles du jour.

Ils échangèrent quelques mots et se séparèrent. Ce nest quaprès que Manon comprit labsurdité de la situation. Elle appela immédiatement son père.

Je nai jamais rien dit sur elle, bon ou mauvais. Et je ne parlerai plus maintenant, déclara Sébastien Petrovich. Je tai élevée comme une fille intelligente. Jespère que tu comprendras pourquoi elle est venue et ce quelle veut vraiment.
Je ne mattendais à rien dautre, répondit Manon. Merci, papa!
Et si besoin, appelle! conclut Sébastien.

Il ne croyait pas que Sophie pouvait changer pour le mieux, mais il nen parla pas.

Après la conversation, Manon ne tremblait plus. Son père avait toujours cet effet apaisant. Calmé, elle commença à réfléchir. Les recherches de personnes il y a vingt ou trente ans pouvaient être ardues; aujourdhui, ce ne sont que des broutilles. Internet garde les traces. Lessentiel, cest de savoir chercher!

Manon était développeuse informatique. Elle cherchait avec une telle efficacité que même les services dÉtat lenvieraient.

Sur sa mère, elle ne découvrit rien dexceptionnel. Deux mariages, un divorce avec le père. Deux enfants : Manon et Toma.

Pour en savoir plus sur Toma, elle dut interroger à la fois le père et la mère. Le père donna son âge, rien de plus. Sophie, en revanche, possédait bien plus dinformations, mais les partageait comme lors dun interrogatoire. On pouvait toutefois extraire quelques faits : elle avait étudié, travaillé, épousé, déménagé chez son mari

Manon découvrit que Toma était géographe. Deux universités de la ville formaient ce métier. Elle chercha dans les groupes de ces écoles, trouva Toma grâce à son nom, la contacta et proposa une rencontre.

Alors, tu vas me rejoindre! confirma Toma. Pas étonnée! Elle ne peut pas le faire seule! Elle a besoin dune victime!
Qui? demanda Manon, perplexe.
Une victime! Cest la personne sur laquelle elle sappuie pour imposer sa volonté, la forcer à danser à son rythme! ricana Toma. Je ne me suis pas juste mariée! Jai fugué delle!

Celui qui était censé mépouser, puis me reprendre, a fini par séchapper! Voilà pourquoi je te conseille de la laisser loin et de ne jamais la rappeler! Elle mentira tellement que tu ne pourras plus distinguer la vérité, et au final, tu seras quand même coupable!

Manon quitta la rencontre pensive. Son unique conclusion:

Prévenu, donc armé!

Si une mère veut un contact, elle lobtiendra. Mais si elle se montre audacieuse, elle recevra une réponse adéquate.

Cest drôle de dire que, pendant six ans, Sophie André se contentait uniquement de bavarder. Il y avait de petites faveurs, mais rien de comparable aux services que lon rend aux voisins. Toma ajouta en plus :

Si tu cèdes ne seraitce quune once, tu seras prise dans son filet! Elle se moquera de toi jusquà ce que tu perdes la raison! Elle sait comment faire! Deux beauxpères elle a menés à la folie pour sapproprier leurs biens!

Ce nest pas que Manon attendait cela, mais elle la finalement eu.

***

Manon finit par extorquer son père pour quil dévoile toute lhistoire dont il était témoin. Il résista, puis cédait seulement quand elle mentionna sa discussion avec Toma. Une fois le récit complet en main, elle attendit le bon moment.

Victor était bouchebée, les yeux rivés sur la bellemaman. Il nen revenait pas. Mais la réaction de Sophie André confirmait que Manon disait la vérité. La femme était figée, le visage rouge et des perles de sueur trahissant son humain, pas une statue.

Tu es toujours prêt à aller chez elle pour bosser? demanda Manon.
Victor secoua la tête négativement.
Daccord, acquiesça Manon, se tournant vers sa mère. Maman, si tu veux une vraie conversation humaine, même si tu ne le mérites pas, je ne ten empêcherai pas. Mais je ne dirai plus jamais que je te dois quoi que ce soit, et je ne te laisserai plus jamais franchir le seuil!
Comment osestu! vociféra Sophie André. Je suis ta mère!
Tout est clair! balança Manon les bras. Personne ne ta retenue de parler! elle sourit. Va-ten! Et si tu réapparaît, jirai à la police pour déclarer que tu nous harcèles!
Sophie ouvrit grand les yeux.
Questce quon attend? Nos jambes se sont envolées? Je peux aider! Dun coup de pied magique jusquà la porte! Besoin daide?
Sophie se redressa, le dos droit comme une colonne. En gardant sa dignité, elle se dirigea vers la porte. Manon, ne pouvant plus se retenir, cria dans son dos:
Courir, espèce de mère!
Sophie, à bout de souffle, se rendit compte quelle nen pouvait plus.
Tu ten sors bien avec elle! commenta Victor, après la fuite de la bellemaman.
Questce quelle voulait? haussa les épaules Manon. Vingt ans dabsence, puis elle surgit comme si rien ne sétait passé, comme si elle était ma mère, que je lui devais quelque chose! Elle pourrait même dire merci, alors que je nai jamais frappé ses pieds!
Bon, maman
Sur le papier, oui, je suis ta mère; en réalité, je suis juste une étrangère, conclut Manon, clôturant le sujet pour toujours.

Оцените статью
La Mère Étrangère
La télécommande pour deux À seize heures, la porte d’entrée claqua si fort que le vieux manteau suspendu tanguait sur son cintre — et toute la petite tribu déboula dans l’entrée : d’abord le grand Alexandre, avec un sac à dos et un filet de clémentines, puis son épouse Anne, coincée entre une parka d’enfant et une boîte de jeu de société, et enfin Léo, huit ans, qui tirait son bonnet de laine sur les yeux en grondant, pour une raison connue de lui seul. — On est là ! — lança Alexandre à travers l’appartement, sans même retirer ses chaussures. Aussitôt, depuis la cuisine, apparut la maman — Madame Nathalie — armée d’un couteau, tablier à carreaux noué à la taille, joues rosies, cheveux relevés par une pince. Derrière elle, la montagne de pommes de terre et de saucisson pré-coupés témoignait de son anticipation. — Oh mes chéris ! — Elle abandonna le couteau sur la planche et y accourut, s’essuyant les mains sur son tablier. — Entrez, posez vos manteaux, venez. Pas dans le couloir, il y a des courants d’air. Du salon, la voix d’un présentateur et le brouhaha étouffé d’un public montaient : la télé diffusait un gala de journée. Papa, Monsieur Valéry, répondit sans se lever : — Bienvenue, bienvenue ! Je surveille le programme. Alexandre se pencha pour aider Léo à ôter ses chaussures et aperçut le décor familier de son enfance : la table déjà mise, la télécommande posée sur la table basse devant le canapé, un saladier de bonbons à portée de main, et la vieille guirlande électrique qui clignotait sur le mur. La télévision, bien sûr, restait allumée, le volume bas mais constant : une sorte de bourdonnement, aussi ordinaire que celui du frigo. Ça doit tourner depuis ce matin, pensa-t-il, déjà gagné par une irritation familière qu’il masqua sous un sourire. — Maman, je t’aide ? — proposa-t-il en tendant son sac. — C’est pour toi. Y’a du bon champagne, pas comme celui-là… — Il s’interrompit en apercevant sur la table une bouteille bien en vue de mousseux, à l’étiquette dorée très « soviétique ». — Bon, bah, on aura les deux. — J’ai déjà tout acheté, — répondit Nathalie, douce mais légèrement blessée. — Mais gardons. Peut-être que votre « mode » sera meilleure. Anne, ma puce, enlève ton manteau, j’en ai presque fini avec la salade, et on pourra prendre un thé. Anne sourit et acquiesça, mais Alexandre sentit qu’elle s’était brusquement tendue. Sur la route, ils s’étaient promis : cette année, tenter un réveillon autrement — éviter la « pollution télé », jouer, mettre de la musique, que les enfants ne soient pas scotchés à leur portable. Mais franchir le seuil, c’était se cogner aussitôt contre la bande-son du speaker et le bruit hypnotique du zapping parental. Valéry était déjà installé dans son coin, à la façon d’un capitaine sur sa passerelle. La télécommande sous la main, il changeait de chaîne d’un geste machinal, sans guère regarder l’écran : concert, paillettes, animateurs bling-bling, puis re-concert. Ça commence…, songea-t-il en fronçant les sourcils. Ils vont encore débarquer avec leurs enceintes, leurs playlists. Il faudrait que je coupe tout ? Comme si mon Nouvel An à moi n’avait jamais existé. Le téléviseur avait été allumé le matin, pendant que Nathalie épluchait ses pommes de terre, et n’avait pas bronché depuis. Valéry aimait entendre les voix, la musique, dans la pièce. Ça avait toujours été ainsi — même lorsque Alexandre, tout petit, courait entre la table et le sapin, la télé ronronnait, preuve vivante que toute la France fêtait, elle aussi. — Papy, y a moyen de regarder des dessins animés ? — Léo venait déjà bondir dans le salon, son sac balancé à terre. — Plus tard, — répondit Valéry sans quitter l’écran des yeux. — Là, c’est un bon concert, écoute un peu comme ils chantent. — Mais j’aime pas comment ils chantent, — avoua Léo en fronçant les sourcils. Alexandre passa la tête, s’essuyant les mains sur son jean. — Papa, tu veux bien baisser un peu ce soir ? On voulait jouer à Carcassonne, j’ai apporté le jeu. — À quoi ? — Valéry plissa le front. — Un jeu de société — des routes, des châteaux, c’est marrant. — Eh bien jouez, qu’est-ce qui vous retient ? — répliqua sincèrement étonné le père. — La télé ne crie pas. Qu’elle reste, elle dérange personne. Alexandre voulut expliquer que, même à faible volume, le « bruit de fond » brouillait tout. Mais il croisa le regard de Nathalie, qui passait justement avec une assiette de charcuterie et les observait, sur la défensive. — Mangez d’abord, — dit-elle. — Après, faites ce que vous voulez. Y’a encore tout le temps jusqu’à minuit. Tout le temps… Alexandre savait bien comment ça se passait. D’abord « Le Père Noël est une ordure », puis le concert, ensuite le message du président, puis re-concert — et soudain, tout le monde bâille, alors que lui n’a même pas ouvert la boîte du jeu. Dans la cuisine, ça sentait la mayo, l’aneth, l’oignon frit. Sur le rebord de la fenêtre, des pommes de terre chaudes refroidissaient avant d’entrer dans le hareng-pommes à l’huile. Nathalie ciselait les cornichons avec rapidité, saupoudrant la salade. — Maman, tu ferais pas un peu d’olivier sans la saucisse ? — suggéra Anne, prudente, en s’asseyant. — On mange plus de légumes, et puis Léo aime pas trop la viande. — Sans la saucisse, c’est plus la salade, — rétorqua Nathalie, par réflexe. — Ça devient une macédoine. Mais si tu veux, je lui mets de côté. — Merci, — acquiesça Anne, soulagée. Elle aimait vraiment sa belle-mère, mais à chaque Nouvel An elle se sentait comme invitée dans une pièce dont on répétait le texte depuis des années. Les recettes, les habitudes de la maman d’Alexandre étaient sa rambarde, Anne comprenait; mais comment transmettre aussi leurs petites manies à eux, ici, chez les parents ? — Encore tes expériences de salade ? — jeta Valéry depuis le salon. — Je vous connais, après on va devoir resaler. Je corrigerai derrière. — Ça ira, — répondit Nathalie, légèrement vexée. Alexandre sentit s’insinuer ce malaise — peut-être qu’Anne n’aurait pas dû démarrer sur la saucisse… Mais il se rappela l’année précédente, quand Léo avait joué avec sa fourchette tout le dîner, à la limite de la nausée, et se dit qu’elle avait raison. Une demi-heure plus tard, ils passaient à table, la lumière du jour résistait encore, les bougies n’étaient pas allumées, le sapin luisait dans l’angle, la télé restait fidèle au concert, le son baissé d’un cran — premier compromis silencieux : Alexandre, discret, avait réduit le volume, Valéry avait fait comme si de rien n’était. — À la famille réunie, — leva son verre Valéry. — Ça fait plaisir que vous soyez venus, vous savez. Les enfants grandissent, et puis… enfin, voilà, c’est important. Alexandre sentit un pincement : son père redoutait de finir seuls, eux deux, dans ce grand appartement « aspi« années 70 », avec ses tapis et son vaisselier. Craignait qu’un jour, les enfants filent ailleurs, vivent leurs rituels. Et alors, la télé, le concert, la salade russe devenaient le garant que « l’avant » existait toujours. — Ça nous fait plaisir aussi, — répondit Alexandre. On trinqua, le champagne était sec, un peu amer; Léo piqua une clémentine, Anne se servit un jus, Nathalie repartagea la salade. — « Le Père Noël est une ordure », ce soir, tu regardes ? — demanda Anne prudemment. — Evidemment ! — s’anima Valéry. — Sans ce film, ça n’est pas la fête. Il passe à neuf heures. On mange, petit thé, et on top départ. — Et si cette année on faisait une pause ? — risqua Alexandre. — On le connaît par cœur… On pourrait… — C’est pas moi qui râle, — coupa Nathalie, quoiqu’il ne l’ait pas regardée. — Sans ce film, je me sens… déphasée. Depuis ma jeunesse. Je l’ai vu même à la maternité, y avait la télé dans le couloir. — Oui, je me souviens, — approuva Valéry. — J’y allais exprès. Alexandre sentit son argument fondre : il ne parlait plus juste d’un film, mais de quelque chose qui touchait à l’histoire intime de ses parents. — Bon, on le regarde, — ajouta vite Anne. — Mais on joue d’abord un peu ? J’ai apporté le jeu. Tous ensemble. — On jouera, on jouera, — marmonna Valéry. — Pas pressé. Il reprit la télécommande, zap, zap, Alexandre se mit à compter — comme des battements d’horloge. Après le dîner, Léo devint remuant. — Papa, on joue quand ? — murmura-t-il, mais tout le monde entendit. — Bientôt, — répondit Alexandre. — Rangeons déjà la cuisine. — Je m’en charge, — trancha Nathalie. — Allez profiter. Je vous rejoins. — Maman, on peut aider, — insista Alexandre. — Tu vas juste me mélanger mon organisation, — répliqua-t-elle sans méchanceté. — J’ai ma méthode. Allez jouer. La méthode : tout dans l’évier, verres à part, salade protégée pour la nuit. Chaque année, même chorégraphie. C’est sa boussole. Alexandre échangea un regard avec Anne. Vouloir aider serait risquer l’esclandre. — Ok, — céda-t-il. — On va s’installer. Dans le salon, Valéry dénichait déjà la chaîne du « Père Noël ». Générique d’ouverture, musique culte. — Voilà, — commenta-t-il. — Ça commence. — Papa, justement… — tenta Alexandre avec la boîte du jeu. — On joue après, — le père sans décoller les yeux. — J’aime le début. Après, vous faites ce que vous voulez dans la cuisine. — La cuisine est petite, — appuya Anne. — Et maman s’occupe encore. — Ensemble pourquoi ? — s’étonna Valéry. — Vous expliquerez vos règles, j’y comprendrai rien. Je préfère le film. Venez regarder avec moi. Alexandre inspira profondément. Voilà le moment qu’il redoutait. Tout le cheminement du jour menait là. — Papa, — il fit de son mieux pour être doux. — Chaque année c’est pareil. On aimerait changer — parler, jouer. Pas tout faire devant la télé. — Qu’est-ce que la télé t’empêche ? — la voix paternelle se fit plus dure. — Elle se jette dans ton assiette ? Je baisse le son et puis voilà. — Ce n’est pas l’assiette, c’est dans la tête, — éclata Alexandre. — Impossible de discuter avec ce bruit permanent. — Personne ne crie ! — se vexa Valéry, remontant instinctivement le volume, pour prouver que tout allait bien. La musique monta. Nathalie entra, s’essuyant sur un torchon, sentant la tension. — Qu’est-ce qui se passe ? — demanda-t-elle. — Rien, — répondirent Alexandre et Valéry en même temps. À l’écran, le héros levait déjà son verre dans la baignoire. Les répliques cultes se superposaient à leur propre dispute. — On voulait juste jouer ensemble, — dit Anne, plus bas. — Et le film, on pourrait… — On le regarde, — trancha Nathalie, ferme. — Comme chaque année. Vous le savez. Alexandre sentit la colère — et le scrupule. Ils n’entendent pas, pensa-t-il. Comme si vouloir changer, c’était juste capricieux. Comme si eux seuls avaient le droit à leur tradition. Il regarda Léo. L’enfant, planté à la porte, serrait son dino en peluche, observant les adultes, tiraillé entre la télé et la famille. On lisait la déception sur son visage. — J’aime pas ce film, — dit-il soudain, franchement. — Il est nul. Silence. La télé débitait, plus écoutée. — Léo, mon chéri, — tenta Nathalie, — ce n’est pas un film ennuyeux, c’est… Enfin, tu ne comprends pas encore. — Moi je veux jouer, — répéta Léo, têtu, la voix brisée. — On avait promis. Alexandre sentit que, pour les enfants, il était inacceptable de transiger. D’un pas décidé, il s’approcha du téléviseur et appuya sur le bouton « off ». L’écran cligna puis s’éteignit. Le salon sembla s’élargir. On entendit le goutte-à-goutte de l’évier et une boule du sapin s’entrechoquant à une branche. — Alexandre, — souffla Nathalie. — Papa, — fit Valéry au même instant. Leurs voix portaient la même émotion : vexation et trouble. — C’est juste cinq minutes, — se rattrapa Alexandre, conscient d’avoir franchi la limite. — On commence vite, et après… — Tu es chez moi, — l’interrompit Valéry, — et tu éteins ma télé. Comme si je ne comptais plus. Le choc était plus fort qu’Alexandre ne l’aurait cru. Il balbutia : — Je ne voulais pas… C’est pour Léo… Léo sanglotait déjà. La tension ambiante l’avait submergé. Anne l’emporta tendrement. — Chut, — soufflait-elle, — ça va aller. On va trouver une solution. Nathalie fixa son fils d’un regard mêlé d’inquiétude, de lassitude, d’amour — et de peur. Peur que leur Nouvel An à eux, à Valéry et à elle, se dissolve dans d’autres récits. Ils ne comprennent pas, pensait-elle. Ce film, c’est mon ancre. Tant qu’il existe, je me sens encore moi, la jeune femme d’avant. — Alexandre, — reprit-elle calmement, — on se donne du mal toute la journée. Je veux m’asseoir et regarder mon film, sans déranger personne. Si tu veux jouer, fais-le. Mais pourquoi éteindre ? Alexandre sentit ses arguments s’envoler. — Parce que, — répondit-il, — allumé, c’est comme si… vous étiez avec la télé, pas avec nous. On veut être vraiment ensemble. Pas seulement physiquement. Ce propos flotta; Valéry détourna les yeux. Il sentit un pincement violent. — J’ai trimé pour ce téléviseur, pensa-t-il. Et maintenant, c’est comme si je fuyais derrière. Comme si je ne savais pas parler sans lui. Il se souvint des soirs où Nathalie était hospitalisée; la télé seule répondait, remplissait la peur du vide. Depuis, il n’avait plus supporté le silence. — Écoutez, — lâcha-t-il soudain. — Vous jouez là, une demi-heure, une heure si vous voulez. Et après, on rallume. D’accord ? Alexandre cligna des yeux. — Papa… — Je vais pas déranger, — continua Valéry. — J’essaierai même de jouer si vous expliquez. Mais on rallume après. Ça va ? Nathalie le regarda, étonnée — il ne cédait pas, il cherchait à rester ensemble, malgré tout. — Ok, — accepta Anne. — On installe le jeu. La télé reste éteinte. Pour les vœux du président, on l’allume, puis votre film, mais volume plus bas. Chacun fait ce qui lui plaît. — Moi je veux jouer avec papy, — dit Léo en se calmant. — Et mamie aussi ! Nathalie soupira. Ben voyons, pensa-t-elle. Pour le petit, on peut bien déplacer un peu les lignes. — D’accord, — dit-elle. — Expliquez vite, je veux pas me tromper sur vos routes. Alexandre sentit la tension redescendre. Il alluma la télé, mit pause. L’image de la comédie resta figée, le héros le verre levé. — Il attendra, ironisa-t-il. Andryouchka sait être patient. Valéry esquissa un sourire. La vieille blague tombait à pic. Ils déployèrent le jeu sur la table basse, décalant le saladier de bonbons. Les tuiles de châteaux et de routes prirent place près de la télécommande. Léo les mélangeait énergiquement. — Voilà, — expliqua Alexandre. — On construit tours à tour la carte, routes ou villes pour marquer des points. — Et si la route va nulle part ? — s’inquiéta Valéry. — Interdit, — assura Léo. — Faut relier tout ! — Comme dans la vie, — marmonna Valéry, mi-amusé. Les dix premières minutes furent un joyeux bazar. Nathalie se trompait tout le temps de pions, Léo oubliait les règles, Anne corrigeait avec patience. Valéry, d’abord blasé, se prit au jeu lorsque sa route battit la ville d’Alexandre. — Je suis un stratège, — ricana-t-il, — vous m’avez sous-estimé. — On ne savait pas ! — sourit Anne. À un moment, Nathalie se surprit à rire vraiment. Elle observait son mari chahuter Léo sur les règles et se prit à penser qu’on pouvait peut-être ajuster le scénario, pas l’annuler, le compléter. — Maman, — souffla Alexandre quand Léo fila aux toilettes. — Merci d’avoir accepté. — J’ai pas accepté, — grommela-t-elle, sans hostilité. — J’essaie. On a toujours fait comme ça, c’est rassurant. — Je sais, — approuva-t-il. — Mais nous aussi, on veut laisser nos souvenirs. Que Léo ne raconte pas seulement les films qu’il aimait pas. — Il s’en souviendra, — soupira-t-elle. — Le principal, c’est d’être ensemble. Le reste, ça vient. À neuf heures, la partie se termina sur la victoire-surprise de Valéry. Il frotta les mains, l’œil vers la télé. — Alors, c’est mon tour? — Oui, tu peux, admit Alexandre. Ils s’alignèrent sur le canapé. La musique du générique retrouvait l’espace, mais la télé n’écrasait plus la pièce. Restait la trace du jeu, des tuiles éparses, le carnet des scores; et une impression d’autre chose, au-delà du simple visionnage. L’allocution présidentielle sonna, Nathalie fila sortir le champagne, les verres. — Sers du jus aux enfants, — lança-t-elle à Anne. — Qu’on dise pas après que je les saoûle. Ils trinquèrent, écoutant à demi-mot les souhaits d’usage. Valéry pensait à la famille. Si pour eux jouer est important, alors… Après tout, le principal c’est qu’ils viennent. Au douzième coup de minuit, ils entrechoquèrent les verres. Certains eurent le temps de formuler un vœu, d’autres non; Léo en fit trois, pour être sûr. La télé reprit, mais au volume d’un murmure. Le film passait désormais en arrière-plan, pas au centre. Nathalie, en bout de canapé, goûtait son champagne. Sur l’écran, l’héroïne restait sur le palier; dans le séjour, Anne et Alexandre débattaient de qui commencerait la prochaine manche. — Maman, — lança Alexandre. — Tu veux qu’on regarde le film ensemble demain matin, rien que nous trois ? Ton rituel à toi. Elle parut surprise. — Pourquoi ? — Tu dis que c’est ton film. Faisons-en un moment à part, toi et papa. Et le soir, on joue, on papote. On aurait deux réveillons ! L’idée lui plaisait, mais elle répondit juste « On verra ». Demain, selon le réveil. Valéry, à côté, faisait mine de suivre le film. Mais il était soulagé : ils avaient ainsi trouvé un espace où chacun avait sa place. Léo, assis par terre, construisait une tour. Son sourire trahissait le vrai bonheur : il se souvenait de cette soirée comme celle où papi gagna, mamie rit, et où les parents ne s’étaient pas disputés. Vers une heure du matin, Nathalie réalisa qu’elle ne regardait presque plus la télé. Elle jouait son rôle d’ambiance, mais, cette fois, ce n’était plus ce qui comptait le plus. Alexandre, assis près de Valéry, relisait déjà la règle d’un nouveau jeu; Anne et Léo rangeaient le reste du dîner. L’appartement sentait la fête, la résine, et un peu le champagne éventé. — Maman, — appela Alexandre. — Viens, papa prépare un plan très stratégique. — Oui, j’arrive, dit-elle en recouvrant la salade. Elle coupa la lumière de la cuisine et s’arrêta une seconde à la porte du salon. Les visages baignaient dans la lueur changeante de la guirlande et de l’écran. C’était doux, familier. Tant pis, se dit-elle. Ce sera comme ça, et autrement. L’important, c’est qu’ils soient là. Elle s’assit près de Valéry, qui fit glisser la télécommande au milieu, comme un petit objet précieux — mais plus personne n’y disputait la priorité. — Vas-y, mon fils, — sourit-elle. — Montre-nous tes routes. La nouvelle année suivait son cours. Dehors, les pétards résonnaient, à la télé les héros rataient toujours leurs adresses. Mais dans le salon, chacun s’était un peu déplacé — pour laisser passer l’autre. Et, tout à coup, la chaleur était revenue.