«J’ai choisi de m’occuper de ma mère atteinte d’Alzheimer, et ma femme m’a quitté.»

Je me souviens du jour précis où Éléonore referma sa valise. La fermeture némit aucun bruit, comme si le monde voulait lavaler plus doucement. Elle la scella avec la même délicatesse quelle mettait à tout faire même quand elle me brisait.
«Tu as pris la brosse à dents?» lui demandai-je depuis lencadrement de la chambre.
Elle me fixa comme si je venais de lui demander lheure alors que le *Titanic* coulait.
«Sérieusement, Antoine? Cest tout ce que tu as à me dire?»
«Je ne sais plus quoi dire.»
Et cétait la vérité nue. Depuis trois mois, chaque conversation finissait de la même façon : dans la ruelle sinueuse entre ma mère et notre mariage. Lamour ressemblait à un gâteau quon ne pouvait couper quune seule façon.
«Hier, ma mère ma traitée dintruse,» déclara Éléonore en repliant le chemisier que je lui avais offert pour notre anniversaire. «Pour la quatrième fois cette semaine.»
«Elle ne sait plus parler, elle a la maladie dAlzheimer.»
«Je le sais très bien, Antoine. Mais toi aussi, ces derniers temps, tu ne sais plus ce que tu dis, ce que tu ressens, où finit ma mère et où commence moi.»
Je me glissai sur le bord du lit, encore froid, bien quÉléonore dormît encore.
«Cest ma mère, Lili,» murmuraije.
«Et je suis ta femme. Ou je létais. Je nen suis même plus certaine.»
Maman cria depuis le salon à propos des voleurs qui auraient volé sa jeunesse, probablement en contemplant son reflet dans le miroir.
«Il faut que»
«Va,» dit Éléonore dune voix si usée quelle me transperçait les os. «Il faut toujours partir.»
Quand je revins, vingt minutes plus tard, après avoir apaisé maman avec des biscuits et une vieille photo de son enfance, Éléonore avait disparu. Sur loreiller, une simple note :
«Je taime. Mais je ne peux plus taimer depuis le comptoir de ta propre existence. Prends soin de toi. Prends soin delle.»
Je riais. Jai ri pour ne pas pleurer comme un idiot, maman était déjà assez perplexe.
«Qui est parti?» demanda maman depuis lentrée, avec cette clarté tranchante qui parfois léclairait comme un éclair.
«Éléonore.»
«Celle aux longs cheveux?»
«Oui, maman.»
«Ah», haussat-elle les épaules. «Elle ne ma jamais plu. Elle guettait toujours lhorloge.»
Et voilà, mon univers entier résumé en une phrase dune femme qui ne se rappelait plus son petitdéjeuner, mais qui noubliait aucune des petites offenses que je lui avais infligées.
Les premiers mois furent un mélange de couches pour adultes, dassiettes à moitié mangées et de nuits où maman jurait que jétais son frère décédé de 1987.
«Raphaël, pourquoi ne vienstu pas à mes funérailles?» me demanda un soir.
«Parce que jétais occupé à être mort, maman.»
Elle fronça les sourcils.
«Toujours irresponsable.»
Mes amis mappelaient avec le ton dun enterrement.
«Comment ça va, mon frère?»
«Magnifique. Maman croit que je suis son frère mort, ma femme ma quitté parce que je préfère changer les couches plutôt que daller à une thérapie de couple. Un rêve, nestce pas?»
«Tu as essayé de parler à Éléonore?»
«Oui. Elle ma dit que quand je serais prêt à être son mari, et pas seulement le fils de ma mère, je devrais la chercher. Poétique, non? Ou désastreux. Je ne sais plus.»
Un soir, maman eut un éclair de lucidité. Alors que je lui donnais ses médicaments, elle me fixa et dit :
«Tu las chassée, nestce pas? Ma femme.»
Mon gosier se serra.
«Je ne lai pas chassée, maman. Jai juste fait ce quil fallait.»
«Et questce quil fallait faire? Sacrifier ta vie pour quelquun qui ne se souvient même plus de ton nom la moitié du temps?»
«Maman»
«Je ne suis pas stupide, Antoine. Pas encore.» Ses yeux se mouillèrent. «Jai changé tes couches quand tu étais bébé. Il est juste temps que tu me les changes maintenant. Mais il nest pas juste que cela te coûte tout.»
«Tu mas tout donné.»
«Et cest pourquoi tu dois avoir quelque chose à offrir à ton tour.» Elle serra ma main dune force surprenante. «Ne mutilise pas comme excuse pour ne pas vivre.»
Trente secondes plus tard, elle ne me reconnut plus et me demanda si javais vu son fils Antoine un garçon charmant mais un peu désorienté.
«Je le chercherai, madame,» répondisje. «Je lui dirai que sa mère lattend.»
«Quil ne soit pas en retard,» ajoutaelle. «Jai du mal à me rappeler que je lattends.»
Huit mois passèrent. Éléonore ne revint jamais. Maman se souvenait de moins en moins. Moi, je demeurais entre lamour filial et lamour romantique, me demandant si ce nétait pas la même chose, juste sous différents masques.
Hier soir, je retrouvai une photo de notre mariage. Éléonore rayonnait, moi jétais éperdument amoureux, maman pleurait au premier rang parce que «le bébé est devenu homme».
Je montrai la photo à maman.
«Qui sont ceuxci?» demandaelle.
«Des gens qui saimaient beaucoup.»
«Et ils ne saiment plus?»
«Je ne sais pas, maman. Je pense quils saiment tellement quils ont dû se laisser aller.»
Elle hocha la tête, comme si elle comprenait, même si elle avait probablement déjà oublié la question.
«Lamour fait mal,» lançat-elle soudainement.
«Oui, maman. Ça fait terriblement mal.»
«Alors cest vrai.»
Pour la première fois depuis des mois, je souris sincèrement. Parce quelle avait raison. Cette douleur aiguë, cette culpabilité, cette perte impossible tout était si intense que cela ne pouvait être que de lamour.
Amour pour maman qui ma donné la vie.
Amour pour Éléonore qui a voulu donner un sens à cette vie.
Et peutêtre, un jour lointain, assez damour pour moi-même afin de comprendre que choisir nefface pas les autres chemins, ils nétaient pas fautifs ils étaient simplement différents.
Ils nétaient que les miens.
En ce moment, pendant que je prépare le thé pour maman et que jefface les messages non envoyés à Éléonore, je maccroche à cela.
À la douleur.
Car elle est la seule preuve que je suis encore vivant.
Et quun jour, quelque part, jai été aimé par deux femmes extraordinaires qui méritaient plus que je ne pouvais leur offrir.
«Antoine?» entenditon la voix de maman depuis le salon.
«Oui, maman. Je suis là.»
«Qui estu?»
«Quelquun qui taime énormément.»
«Quel bonheur,» souritelle. «Quel bonheur davoir quelquun.»
En lui tendant le thé, je pensais quÉléonore avait raison.
Mais maman avait aussi raison.
Et moi, quelque part au milieu, jessaie encore de résoudre léquation qui na jamais eu de solution.

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«J’ai choisi de m’occuper de ma mère atteinte d’Alzheimer, et ma femme m’a quitté.»
Je suis maintenant à la retraite depuis longtemps. Dans ma jeunesse, j’étais éducatrice en maternelle et les enfants m’adoraient pour ma douceur et ma gentillesse : j’ai vraiment un cœur tendre et compatissant. Aujourd’hui, je fais le ménage dans des bureaux car ma pension de professeur ne suffit pas à vivre. C’est là que j’ai remarqué un jour une nouvelle employée, très triste. David ne parlait à personne, travaillait sans relâche, et parfois, je le voyais sortir par la porte de service pour s’isoler et réfléchir. Cela a duré plusieurs mois. Un jour, je n’ai plus pu rester indifférente : je l’ai rejoint, mon vieux sweat-shirt à la main, que j’ai posé sur les marches en m’asseyant à côté de lui, engageant doucement la conversation : — Aujourd’hui, il fait un peu frais, on dit que le chauffage sera remis dans quelques jours. — Je ne sais pas, m’a-t-il répondu, ma grand-mère et moi vivons dans une maison où il faut chauffer au poêle. — Quel âge a ta grand-mère ? Peut-être avons-nous le même âge ? David a pris une grande inspiration et m’a dit qu’elle était très âgée, la seule famille qui lui restait. Sa grand-mère était gravement malade et il devait cumuler deux emplois pour pouvoir acheter ses médicaments. Bientôt, elle nécessiterait une opération coûteuse et urgente. Ce jour-là, ses collègues avaient récolté 20 euros pour l’anniversaire du patron, mais David n’a pas pu donner, il n’en avait vraiment pas les moyens. Il se sentait désormais mal à l’aise au bureau, mis à l’écart par ses collègues, ce qui l’atteignait beaucoup. J’ai exprimé toute ma compassion, souhaité un prompt rétablissement à sa grand-mère, puis je suis allée voir le directeur, que je connaissais bien, tous ici me connaissent depuis des années. Je lui ai parlé de David et de la raison de sa tristesse. Chris, l’âme de l’entreprise, qui sait tout sur tout le monde, m’a répondu dans le couloir : — Va savoir, c’est un drôle de type, asocial, je ne sais même pas comment il a été embauché. Il ne parle jamais que du travail, mange seul, apporte ses repas dans de vieux tupperwares. Aujourd’hui, il n’a pas voulu donner pour le cadeau du patron. — C’est qu’il n’a tout simplement pas les moyens, ai-je expliqué, avant de raconter la situation de David. Le visage de Chris a changé ; il a discrètement appelé sa collègue Marthe. Plus tard, j’ai appris qu’une collecte avait été organisée en interne pour l’opération de la grand-mère de David, avec même l’aide du patron qui a contacté un médecin de ses connaissances. Les collègues, ensuite, ont lancé une cagnotte en ligne pour la soutenir. David est alors devenu bien plus jovial ; ses collègues ont découvert qu’il était profondément chaleureux et sociable. L’opération fut une réussite et sa grand-mère a retrouvé la santé. Plus tard, David a tenu à remercier toute l’équipe, la direction et moi-même, en offrant des gâteaux faits par sa grand-mère. J’étais heureuse d’avoir pu aider ce jeune homme. Et les collègues de David ont aussi fait preuve d’une grande solidarité.