«Nous avons décidé que votre clôture est sur notre terrain – a déclaré le voisin en arrivant avec deux ouvriers»

Nous avons décidé que votre clôture se trouve sur notre terrain, annonça le voisin, arrivant avec deux ouvriers.

Vos poules sont encore dans mon jardin! Cest la troisième fois cette semaine! Vous avez perdu la raison?

Gisèle Dubois se tenait à la porte, les mains serrées autour dun sac de carottes écrasées. Sa voisine Thérasse Martin, femme corpulente en peignoir à fleurs, haussa simplement les épaules.

Des poules, quoi! Elles courent partout, on ne peut les retenir!

Alors fermezles dans le poulailler! Jai planté mon potager tout le mois de mai!

Réparez votre clôture, et elles ne viendront plus, répliqua Thérasse en séloignant vers sa maison. Tout ça, des plaintes, des plaintes. Vivez comme ça et contentezvous.

Gisèle voulut répliquer, mais se retint. Crier sur Thérasse était vain. Cette femme pouvait débattre pendant des heures, soutenant que le noir était blanc.

De retour parmi ses platesbandes, Gisèle inspecta les dégâts : carottes déracinées, choux écrasés, oignons arrachés. Les larmes montèrent à la gorge. Elle avait soigné chaque semis, et ces maudites poules lavaient tout ruiné en trente minutes.

Le hameau de SaintPierre était modeste, trente maisons, tout le monde se connaissait. Gisèle y avait vécu toute sa vie: née dans la maison, mariée à Michel Dupont, décédés il y a cinq ans dune crise cardiaque. Sa fille, Clémence, avait quitté le village pour la ville, sy était installée, avait fondé une famille. Elle ne revenait que le weekend, une fois tous les deux mois.

Gisèle restait seule avec son potager, ses poules et sa chèvre. La retraite venait surtout du petit commerce du potager. Clémence lui envoyait de largent, mais Gisèle ne voulait pas trop demander. La petitefille avait son propre foyer et ses propres besoins.

Thérasse sétait installée trois ans plus tôt, achetant la maison de la vieille Anise, qui était partie en ville avec son fils. Au début, tout allait bien: bonjour, échange de tartes. Puis les poules de Gisèle envahissaient son terrain, les détritus franchissaient la clôture, la musique à plein volume envahissait la rue.

Mais ces désagréments pâlissent face à ce qui suivit.

De lautre côté du chemin se tenait une vieille bâtisse délabrée, vide depuis dix ans. Son propriétaire était mort sans héritier, la maison tombait en ruine. Au printemps, de nouveaux acquéreurs achetèrent le terrain, dabord abattir lancienne maison, puis ériger un nouveau bâtiment.

Gisèle observait les travaux, fasciné. Le chantier avançait lentement, brique après brique, deux étages, grandes fenêtres. Les ouvriers travaillaient du matin au soir ; la bétonnière grondait, les camions allaient et venaient.

À la fin de lété, le bâtiment était presque achevé. Les nouveaux propriétaires apparurent à la fenêtre : un homme dune quarantaine dannées, grand, élégant, une femme plus jeune, élancée, et un garçon denviron dix ans.

Décidée à se faire connaître, Gisèle prépara une tarte aux pommes et traversa la route.

Il ny avait encore que des poteaux, aucune porte. Elle entra dans la cour où lhomme fouillait dans sa voiture, sortait des cartons.

Bonjour, savança-telle. Je suis votre voisine, de la maison dà côté. Gisèle Dubois.

Lhomme se redressa, la regarda.

Bonjour. Antoine Verville. Il ne tendit pas la main, remarquant sa tenue simple et ses pantoufles usées.

Jai apporté une tarte, tendit Gisèle. Aux pommes. Servezvous.

Antoine prit la tarte dun air indifférent, les mains tendues.

Merci. Je la placerai.

Sa femme sortit, le regarda avec dédain.

Qui estce?

Une voisine, répondit Antoine. Elle a amené une tarte.

Linspecte du regard, elle affichait une supériorité qui fit sentir à Gisèle quelle nétait quune mendiante.

Très bien. Merci, Madame. Vous pouvez partir.

Gisèle resta désemparée, le visage rouge de honte. Aucun voisin ne lavait jamais traitée ainsi. Elle rebroussa chemin, les joues brûlantes.

Après ce jour, ils ne se parlèrent plus. Les nouveaux occupants vivaient leur vie, installèrent une haute clôture, des caméras, une alarme: une petite forteresse.

Gisèle tenta dignorer le tout. «Les riches, questce quon peut en attendre? Lessentiel, cest quils ne dérangent pas.»

Un matin, un coup retentit à la porte. Elle enfilâ son peignoir, sortit. Devant la porte se tenaient Antoine et deux ouvriers en combinaison.

Bonjour, Gisèle Dubois, ditil dune voix dépourvue de toute amabilité. Nous avons décidé que votre clôture se trouve sur notre terrain. Nous avons fait les mesures, vous débordez dun mètre et demi.

Gisèle resta bouchebée.

Quelle clôture? Ces mètres et demi?

Celleci, indiqua Antoine la vieille clôture en bois qui séparait leurs parcelles. Selon les documents, la limite passe ici. Il pointa du doigt la maison de Gisèle.

Mais cette clôture est là depuis trente ans! Cest mon mari qui la posée!

Peu importe son âge. Limportant, cest quelle empiète sur notre terrain.

Doù tenezvous cela?

Antoine sortit des papiers.

Voici le plan cadastral. Vous voyez? La limite suit cette ligne, la vôtre dépasse dun mètre et demi.

Gisèle prit les documents, mais les chiffres et les traits lui étaient incompréhensibles.

Je ne comprends pas. Mon terrain a toujours été tel quil est.

Quil lait été ou non, il empiète maintenant. Déplacez la clôture, sinon nous lôterons.

Déplacer? Vous êtes fou! Ça représente tout le mur!

Ce sont vos problèmes. Deux jours. Vous déplacez ou nous abattons.

Le sol sembla se détacher sous ses pieds. Elle sentit le sol glisser.

Vous navez aucun droit!

Nous en avons. Cest notre terrain. Si vous ne vous conformez pas, on ira ailleurs.

Antoine se retourna et séloigna, les ouvriers le suivant. Gisèle resta au milieu de la cour, les papiers inconnus à la main, le cœur qui tambourinait. Que faire? Vers qui se tourner?

La première chose fut dappeler sa fille.

Clémence, je suis en détresse. Les voisins disent que ma clôture est sur leur terrain.

Maman, quels voisins? Quelle clôture?

Gisèle raconta à voix basse Antoine, les papiers, les menaces. Clémence, après un moment de réflexion, conseilla :

Tu as le titre de propriété, nestce pas? Regardele, il doit indiquer les limites.

Gisèle fouilla dans un vieux classeur, dénicha le titre. Les chiffres y figuraient, mais elle ne savait pas les lire.

Tu devrais appeler un géomètre. Quil vienne prendre les mesures correctes. En attendant, ne touche rien, ne coupe pas la clôture.

Et sils la coupent euxmêmes?

Quils essaient, appelle la police immédiatement.

Gisèle raccrocha, perplexe. Elle chercha le géomètre. Appelant Lydie, la voisine de la maison voisine.

Lydie, saistu où trouver un géomètre?

Oui, au bureau du notaire du village, Madame le Maire, Vaseline (Vasili) Martin, il pourra taider.

Elle se rendit à la mairie. Le maire, un homme denviron soixanteans, lécouta patiemment.

Nous avons un ingénieur cadastral dans le secteur, je vous donne son numéro. Appelezle, il viendra, mesurera, vous dira la vérité.

Cest cher?

Pas exorbitant. Environ cinq mille euros.

Gisèle avala sa salive. Cinq mille euros, presque la moitié de sa pension. Mais que faire?

Elle contacta lingénieur. Il promit de venir le jour suivant.

Ne faites rien jusquà son arrivée, insistatil. Et ne laissez pas les voisins toucher à votre clôture.

Le soir, le coup retentit de nouveau. Elle sortit, Antoine lattendait.

Alors, vous avez décidé?

Je nai rien décidé. Jai appelé lingénieur, il mesurera tout correctement.

Antoine sourit.

Un ingénieur? Vous ne ferez rien. Jai les bons papiers, la parcelle est bien délimitée.

Alors il me montrera où est ma limite.

Écoutez, madame, pourquoi dépenser de largent? Déplacez la clôture dun mètre, et nous serons en paix.

Déplacer dun mètre? Il ne me resterait plus presque rien à cultiver!

Vous êtes seule, vous navez pas besoin de tant de terre.

Gisèle sentit la colère bouillonner.

Cest mon terrain, ma maison. Aucun ne peut me dicter quoi faire!

Nous le pouvons, si vous franchissez la ligne. Jattends votre décision dici la fin de la semaine, puis nous agirons autrement.

Il séloigna. Gisèle rentra, les larmes aux yeux, le cœur brisé.

Le lendemain, lingénieur arriva, cinquante ans, lunettes, équipement en main. Gisèle appela Lydie, qui vint témoigner.

Montrezmoi le titre, demanda lingénieur.

Elle remit le dossier. Il létudia, nota, puis sortit son appareil.

Votre parcelle fait vingtdeux ares. Les limites sont ainsi. Nous allons mesurer.

Après une vingtaine de minutes de relevés, il leva les yeux.

Votre clôture est exactement sur la ligne de votre propriété. Aucun dépassement.

Gisèle, incrédule, demanda :

Cest sûr?

Absolument. Voici le rapport officiel, tamponné. La limite correspond à votre clôture, aucun mètre ne déborde sur le terrain dAntoine.

Antoine, lorsquon le remit la copie, répliqua :

Jai mon propre rapport.

Le vôtre est erroné, voici le document officiel.

Antoine haussa les épaules.

Faites un compromis: déplacez dun mètre au lieu dun mètre et demi, et nous ne nous disputons plus.

Aucun compromis! Cest mon terrain!

Très bien, alors nous porterons laffaire devant le tribunal.

Gisèle sentit la chaleur monter à ses joues. Aller au tribunal? Elle navait jamais été en justice.

Elle appela de nouveau Clémence, qui suggéra de consulter un avocat. Le maire lui donna le contact de Pierre Laurent, un avocat réputé, mais coûteux.

Pierre, quarante ans, costume sombre, lécouta, examina les documents.

Vous avez tout en ordre. Le titre de propriété montre la limite, et lexpertise confirme. Il faut simplement préparer la défense, rassembler les témoignages.

Il évoqua le coût: dix mille euros.

Gisèle frissonna. Une somme inatteignable. Elle demanda sil pouvait laider gratuitement.

Je prendrai laffaire à titre pro bono si vous avez des témoins convaincants, proposatil. La plupart des villageois se souviennent que la clôture a été posée il y a trente ans par votre mari.

Gisèle parcourut le village, sollicita les habitants. Lydie, plusieurs autres, confirmèrent les souvenirs. Tous signèrent des attestations.

Le jour de laudience, Gisèle revêtit sa plus belle robe, Clémence laccompagna en voiture. Dans la salle daudience, Antoine était déjà là, costume cher, accompagné dun avocat flamboyant. Le juge, femme dune cinquantaine dannées, ouvrit la séance.

Laffaire du litige de bornage entre Antoine Verville et Gisèle Dubois est entendue. Monsieur le demander, exposez.

Lavocat dAntoine présenta le plan cadastral prétendant que la clôture empiète dun mètre et demi sur le terrain de son client.

Puis le maître Pierre Laurent se leva.

Votre Honneur, ma cliente possède le titre de propriété, le rapport dexpertise et plusieurs témoignages attestant que la clôture a toujours été à cet endroit. Aucun document ne justifie la réclamation de M. Verville.

Le juge examina les pièces, fit appel aux témoins. Lydie, la boulangère, le menuisier, la vieille veuve du café, décrivirent comment, il y a trente ans, Michel Dupont avait planté les pieux de la clôture.

Après une heure dinterrogatoires, le juge se retira. Gisèle attendait, le souffle coupé, Clémence la tenant la main.

Lorsque le verdict revint, le juge annonça :

Le tribunal rejette la demande de M. Verville. La clôture se trouve sur la propriété de Mme Dubois, aucune modification ne sera imposée.

Gisèle exhala un soupir de soulagement, les larmes aux yeux. Clémence lenlaça, fière.

Pierre la serra la main.

Justice a triomphé.

Sur le chemin du retour, le bus les emmena à la maison. Elles restèrent silencieuses, se tenant la main.

Chez elles, Clémence prépara le thé, aida sa mère à se changer.

Maman, il ne reviendra plus?

Jespère.

Le lendemain, en sortant dans le jardin, Gisèle découvrit que les piquets plantés par les ouvriers avaient disparu. Une petite note était accrochée à la clôture, écrite dune main bâclée :

«Vous avez gagné au tribunal, mais ce nest pas fini. Vous verrez comment nous parler».

Gisèle frotta le papier, les doigts tremblants. Ce nétait peutêtre pas la fin.

Le soir, elle appela Clémence, qui la rassura.

Ce ne sont que des menaces. La loi est de votre côté.

Gisèle ferma les volets, vérifia les serrures, guettant le moindre bruit. Les semaines passèrent, Antoine et sa famille ne réapparurent plus. Lydie apprit quils prévoyaient de vendre le terrain, nayant pas trouvé dacheteur.

Ils préfèrent la ville, dit Lydie.

Tant mieux, conclut Gisèle avec un soupir.

Les weekends, Clémence revenait, apportait son petitfils, qui courait dans la cour, riant.

Maman, cest votre clôture?

Cest ma clôture, mon terrain, réponditelle en souriant.

Gisèle sentit la fierté lenvahir. La petite retraitée du village avait résisté à linsolent, avait défendu son héritage. La justice, enfin, avait tranché. Elle continua sa vie, entre poules, chèvre et potager, entourée de la chaleur de sa fille et de son petitenfant, sûre davoir protégé ce qui était à elle.

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«Nous avons décidé que votre clôture est sur notre terrain – a déclaré le voisin en arrivant avec deux ouvriers»
La vie ne fait que commencer La veille au soir, Julie et sa meilleure amie Chloé s’étaient promis de commencer la journée par un jogging matinal. Même si c’est les grandes vacances à la fac et qu’elles auraient préféré faire la grasse matinée, il fallait bien se mettre au sport un jour. — Chloé, ne fais pas la marmotte, je te connais, tu adores traîner au lit jusqu’à midi, disait Julie la veille, et Chloé jurait qu’elle ne raterait pas le réveil. — Julie, t’inquiète, je me lèverai, quand il faut je deviens responsable, tu me connais, avait-elle rigolé en disant ça — qui parle de responsabilité, surtout pas elle. Julie se força à se lever de bonne heure, avant même que sa mère ne parte au travail, elle finissait son café en grommelant. — Maman, tu parles toute seule ? s’étonna Julie. — Je me plains, regarde : nouvelle blouse toute propre et déjà une tache de café… — Qui disait que je prends pas soin de mes affaires ? fit remarquer Julie, tu pouvais boire ton café en tee-shirt à la maison. — Je suis pressée, maintenant je dois me changer. Bref, ne remue pas le couteau dans la plaie dès le matin. D’ailleurs, pourquoi es-tu déjà debout ? — J’ai rendez-vous au parc pour courir avec Chloé, répondit Julie sérieusement. — Ne me fais pas rire, tu parles avec qui, ta Chloé doit encore rêver en ce moment, j’en suis sûre. Bon, j’ai une requête : ça fait longtemps que t’as pas vu mamie ? — Maman, on s’appelle tous les jours, hier encore on a papoté ! — Bien. Eh bien aujourd’hui tu vas lui rendre visite, lui apporter ces médicaments pour la tension et lui prendre des croissants avec de la confiture de fraises, elle m’a dit que sa tension faisait des siennes. Achète-lui aussi des viennoiseries, elle fête bien ses soixante-quatre ans. Tu es en vacances, tu as le temps, moi je file. — Ok, maman, j’irai ce matin, je me sens comme le petit chaperon rouge, sauf que maman n’a pas fait de galettes, pensa Julie en souriant, oh zut et le jogging alors ? Elle appela Chloé, qui décrocha d’une voix endormie. — Oui… oh Julie, j’ai raté le réveil, t’es déjà au parc ? Désolée, j’arrive… — T’inquiète, j’ai une mission : rendre visite à mamie. On remet à plus tard la course, j’ai un petit-déj à prendre, puis courses et pharmacie, et mamie habite à l’autre bout de Paris. — Cool, alors, je me recouche, répondit Chloé ravie en raccrochant. Julie rit : — Maman avait raison, Chloé est une vraie dormeuse, et moi aussi j’aurais bien traîné au lit… Une heure plus tard, Julie quittait l’appartement avec son sac à dos, la liste des médicaments, un peu d’argent et un parapluie — le ciel était gris. Il lui fallut encore une heure pour arriver chez sa grand-mère, sur la rive opposée. Il était presque midi lorsqu’elle sonna à la porte de Marie-Simone. La grand-mère ouvrit presque instantanément, et Julie resta interloquée sur le pas de la porte, se demandant si elle ne s’était pas trompée d’appartement. — Dis donc, mamie, quelle transformation ! s’exclama Julie, époustouflée. — Alors, tu me trouves rajeunie ? demanda fièrement Marie-Simone en tournant sur elle-même. — Mais mamie, ce look ! Cette coupe de cheveux canon, et cette couleur cendrée, avec une manucure en plus ! Franchement, t’es au top, mamie, on n’ose même plus t’appeler mamie ! s’amusait Julie. — Tu aimes vraiment, Julie ? — Mais carrément ! D’ailleurs maman dit que tu as des soucis de tension, j’ai apporté tes médicaments, des croissants et de la confiture de fraise. — Ah, les croissants et la confiture, c’est gentil, mais j’évite le sucre ces temps-ci, reprends-les pour toi. — Mamie, tu me fais marcher là ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Dis, tu serais pas tombée amoureuse ? Tu es rayonnante, ta fille se fait du souci et t’envoies balader… — Merci Julie, tu dois avoir mille choses à faire, tu ne restes pas un moment ? Julie, surprise, insista, elle n’avait pas l’habitude que sa grand-mère laisse filer aussi vite sa visite. — On partage un thé ? — Julie, je n’ai pas le temps, reprends tes croissants et ta confiture, tiens, je t’ai fait des crêpes aussi, tu repars avec un panier repas, s’amusa Marie-Simone. — Bon mamie, alors j’y vais… pensant pour elle-même : tout ça n’est pas net… Il y a anguille sous roche, sûrement un papy dans l’équation ? En descendant l’escalier, Julie réfléchissait. — Faut que je surveille cette histoire. Depuis quand mamie me met dehors ? C’est la faute d’un vieux monsieur, c’est sûr… Ou alors une sortie entre copines, théâtre, cinéma, voire café, elle me l’a déjà raconté. Arrivée dehors, Julie se planqua derrière les garages de la cour. Elle n’eut pas à attendre longtemps ; au bout d’une demi-heure, Marie-Simone sortit de l’immeuble. — Tiens, nouveau tailleur ! Où va-t-elle ? En route vers le parc… Quand sa grand-mère arriva à bonne distance, Julie se mit à la suivre discrètement. — Pourvu que mamie ne me remarque pas ! pensa-t-elle. Mais Marie-Simone était plongée dans ses pensées. Au parc, un homme aux cheveux argentés l’attendait avec un bouquet de fleurs. Julie se glissa derrière un lilas. Sa grand-mère s’approcha, l’homme lui offrit les fleurs et l’embrassa sur la joue ; elle fit de même. — Je rêve, c’est bien un amoureux ! La classe, mamie ! Je pensais qu’à cet âge il n’y avait plus d’idylle… Oh, il lui prend la main, c’est trop mignon. Elles prirent la direction d’un petit café, terrasse d’été. Julie observa la scène, mais soudain, elle percuta un jeune homme qui filmait la scène avec son portable. — Eh, t’es qui toi ? Pourquoi tu filmes ma grand-mère ? Tu n’as pas le droit ! Le garçon, surpris, bafouilla, puis répondit : — Je suis journaliste. Peut-être que je veux écrire un article sur l’amour à la retraite… Julie fit la moue. — L’amour… tu parles ! C’est rempli d’arnaqueurs, de nos jours. Ils veulent juste dépouiller les gentilles mamies de leur appartement. — Tu crois vraiment ça ? s’étonna le garçon. — J’en suis persuadée ! Et pourquoi t’as choisi ma mamie ? Je ne t’autorise pas à la filmer, c’est illégal. Et ce “fiancé” à côté, attention qu’il ne lui pique pas son deux pièces ! — Le garçon la regarda, vexé. — Si tu veux tout savoir, ce monsieur possède un grand trois-pièces en plein centre. Moi, j’habite chez lui en ce moment, mes parents refont leur appart. — C’est ton grand-père ? — Oui, c’est mon papi, Édouard. Il a beaucoup changé, il se rase tous les deux jours, a acheté des jeans neufs, même du parfum. J’ai vite compris qu’il y avait quelque chose ! Et si c’était une femme intéressée ? Il faut que je surveille, moi aussi… — Donc, celui qui est avec ma mamie, c’est ton papi ? Moi, c’est Julie, et toi ? — Arthur, répondit-il avec un sourire. Bon, on a tout découvert, alors on peut les laisser tranquilles. Moi je ne suis pas contre. — Moi non plus, avoua Julie en riant. — Dis Julie, tant qu’on y est, si on allait au ciné tous les deux ? demanda Arthur. Y’a un thriller au Gaumont. — Avec plaisir, répondit-elle. Trois mois plus tard, Marie-Simone appela sa fille : — Ma chérie, Julie est là ? — Oui, maman, pourquoi ? — J’ai une nouvelle à vous annoncer : mon ami Édouard m’a demandé en mariage, et j’ai accepté. Préparez-vous, je vous invite à la cérémonie ! — Mamie, cria Julie, mais pourquoi se marier à votre âge ? Vous n’allez plus avoir d’enfants ! — Julie, ma chérie, il faut vivre dans les règles ! Nous, la vieille génération, on fait comme il faut. L’amour, ça n’a pas d’âge, tu sais. Et puis, quand l’amour frappe à la porte, quel que soit ton âge, il faut foncer à la mairie ! — D’accord, maman. On va se préparer pour tes noces. — À propos, tu savais que Julie sort avec Arthur, le petit-fils d’Édouard ? demanda la grand-mère. — Je sais, elle a tout raconté. Elle l’adore, hein, Julie ? — Oui mamie, il est top, ton Édouard aussi ! rigola Julie. Peu après, tout le monde fêta le mariage de Marie-Simone et Édouard dans un petit café chaleureux. Le bonheur était dans l’air.