Je ne pourrai jamais t’aimer

Mélisande aime Laurent dun amour féroce, à tel point quelle lui pardonne tout.
Ils se marient quand Mélisande nest encore quune petite fille; elle vient à peine davoir dix-neuf ans. Depuis quelle a seize ans, elle court après Laurent, même en se donnant lair plus mature. Au début, il ne la remarque pas; elle est trop insignifiante à ses yeux. Puis, en grandissant, elle devient une vraie beauté, et Laurent décide de ne pas laisser passer ce qui lui glisse aux doigts.

À ce moment, il a vingtquatre ans, Mélisande dixhuit. Ils entament une relation étrange, un peu bancale.
Laurent disparaît parfois plusieurs jours, ne répond pas au téléphone, ne lit pas les messages; il se contente de flâner quelque part. Puis il refait surface comme si de rien nétait, et Mélisande lattend toujours, les larmes aux yeux. Il lui assure que son cœur nappartient quà elle, mais il est dune nature libre, jamais rassasiée.

Mélisande garde lespoir quun jour il changera, quil laimera aussi intensément quelle laime.

Antoine, ami denfance de Mélisande, la connaît depuis la maternelle, ils ont grandi dans le même quartier de Paris et sont allés à la même école. Il est secrètement amoureux delle, mais il sait quelle ne le voit que comme un ami. La douleur de ne pas être apprécié à sa juste valeur le ronge; il sait quelle mérite mieux. Si elle répondait à ses sentiments, il ferait tout pour elle, mais il comprend quelle ne le fera jamais. Son cœur appartient à Laurent, qui la ensorcelée. Ainsi, Antoine reste en retrait, toujours présent sans se faire remarquer.

Lorsque Laurent disparaît à nouveau ou déclenche une dispute sans raison, Mélisande se confie à Antoine:

Pourquoi me traitetil ainsi? Je laime tellement

Peutêtre devraistu cesser de laimer? réplique Antoine, agacé.

Je ny arrive pas, tu ne comprends pas

Antoine la comprend parfaitement; il serait prêt à renoncer à son amour pour elle, mais il ne le peut pas, alors il ne discute pas, il sent ce quelle ressent.

Laurent devient de plus en plus incontrôlable: il boit excessivement, flirte ouvertement avec dautres filles. Mélisande, aveuglée par lamour, commet lerreur la plus stupide: elle tombe enceinte, pensant naïvement que lenfant résoudra tout, que Laurent mûrirait, quil chérirait enfin sa femme et son bébé. À dixneuf ans, elle annonce sa grossesse, mais aucune joie ne se lit sur le visage de Laurent.

Il faut que lon se marie, peutêtre, marmonnetelle, embarrassée, alors que son ventre nest pas encore visible.
Probablement, répondil, lair sombre.

Pourquoi décidetil de nouer les liens du mariage reste incertain; peutêtre espèretil que cela résoudra leurs problèmes, ou simplement ne réalisetil pas quil peut dire non.

Mélisande se sent la mariée la plus heureuse, tandis quAntoine vit ce jour comme un deuil. Il regarde Mélisande, radieuse et pleine despoirs, et voudrait la retenir, la garder pour lui, mais il ne le fait pas. Il lui souhaite, hypocritement, du bonheur avec son futur époux, pendant quil senivre pour oublier.

Leur fils naît, il porte le prénom Arsène. Au début, Laurent tente dêtre un père modèle, il cesse de disparaître, passe moins de soirées avec ses amis, aide à la maison et ne se dispute plus avec sa femme. Mais très vite il réalise que cette vie ne lui convient pas. Quand Arsène a un an, Laurent retombe dans ses travers. Il sévade trois jours, laissant Mélisande paniquer, appeler les pompiers, les hôpitaux, et même les amis de Laurent. Antoine revient à ses côtés, garde Arsène pendant que Mélisande parcourt les lieux mal famés à la recherche de son mari. Elle dépose même une plainte, mais le mari rebelle revient.

Mélisande hurle, pleure, exige des explications.

Je ne suis pas obligé de te rendre des comptes, lance Laurent, en franchissant la cuisine. Arsène sanglote, mais son père ny prête même pas attention, la gueule de bois le domine.

Depuis ce moment, Laurent ne fait plus semblant. Il part et revient, et à chaque fois Mélisande laccueille, espérant toujours quil changera.

Quand Arsène atteint trois ans, Laurent sen va pour de bon. Dabord il disparait, Mélisande croit quil sest encore éclipsé, mais en ramassant son fils à la crèche après le travail, elle constate que le domicile est vide, plus aucune affaire de Laurent.

Alors quelle cherche à comprendre, un message arrive:

«Je vais demander le divorce, ne mattends pas».

Mélisande se lamente, crie, ne veut plus vivre. Antoine arrive immédiatement, passe toute la journée avec elle, soccupe dArsène, veille à ce quelle ne commette aucune bêtise.

Quand Mélisande reprend un peu ses esprits, Antoine se décide.

Alors, je serai ton mari, le père dArsène.

Mélisande le regarde, secoue la tête.

Pardon, je ne taime pas. Je taime comme un ami, et je te suis très reconnaissante, mais comme homme je ne te vois pas, désolé.

Je sais, répond Antoine, mais je taime plus que comme amie. Je ne veux plus te voir souffrir.

Antoine reste sans mot, Mélisande, le cœur brisé, acquiesce simplement. Il reste à ses côtés, sans forcer les choses, soccupe constamment dArsène, quil chérit comme son propre fils.

Mélisande observe Antoine et comprend quil ny aura pas de meilleur choix; personne naimera son fils comme son ami. Elle se rend compte quelle accepte ce qui reste, non par amour, mais par désespoir.

Antoine est aux anges quand Mélisande accepte de lépouser. Le premier jour où Arsène lappelle «papa», Antoine fond en larmes. Leur vie de famille semble idéale, enviée de tous. Parfois Antoine croit que Mélisande laime réellement, mais parfois la peur le hante: et si Laurent revenait? Et si Mélisande abandonnait tout pour son ex? Il vit entre deux feux, savourant le bonheur et réveillé par des cauchemars nocturnes.

Un jour, le cauchemar devient réalité. Arsène fête ses six ans. Mélisande et Antoine organisent une grande fête: dabord le centre de trampolines, puis à la maison le gâteau et les cadeaux. Au moment où le petit souffle les bougies, on frappe à la porte.

Qui dautre vient le féliciter? sourit Mélisande.

Jouvre, dit Antoine, sans regarder le judas. Il ouvre et sent un frisson froid envahir son cœur. Sur le seuil se tient Laurent, un étrange lapin en peluche à la main.

Il regarde Antoine, ricane.

Toujours là, comme dhabitude? Où est mon fils? Je viens le souhaiter un joyeux anniversaire.

Qui estce, Antoine? crie Mélisande, sortant de la cuisine, puis pâlit. Arsène surgit, figé.

Salut, sourit Laurent, joyeux anniversaire, mon fils!

Arsène regarde dabord Laurent, puis Antoine.

Papa, cest qui? demandetil.

Laurent se fâche, nattendait pas cela.

Papa, alors

Antoine, emporte Arsène, dit sèchement Mélisande.

Mél

Sil vous plaît

Le regard de Laurent revient, comme un sortilège qui revient. Antoine savait que ce jour arriverait; la seule certitude quil a, cest quil ne rendra pas Arsène. Il est le père, pas ce quiproquo.

Antoine joue avec Arsène dans la salle, il y a plein de cadeaux à choisir. Mais Antoine nest pas joyeux; il pense à ce qui se passe derrière la porte, attend que Mélisande entre et lui dise de partir. Elle entre, les mains tremblantes, le sourire forcé.

Alors, comment ça se passe? demandetelle.

On joue! répond Arsène. Loncle est parti?

Parti. On a soufflé les bougies, mais on na pas mangé le gâteau!

Oui! crie le petit, fonçant vers la cuisine. Antoine saisit le coude de Mélisande, la regarde.

Questce que tu fais? sourittelle. Allons, avant quArsène ne écrase tout le gâteau, sinon on finira à la dentiste.

Mél

Mélisande serre son mari dans ses bras, puis lembrasse.

Il ne reviendra jamais. Arsène na besoin que de son vrai père.

Et toi?

Moi? Jai seulement besoin de toi.

Antoine sourit, puis prend la main de Mélisande en direction de la cuisine.

Peutêtre que lamour fou de jeunesse ne passe pas, peutêtre quun petit feu subsiste dans le cœur de Mélisande, mais la jeunesse imprudente a laissé place à la sagesse. Lamour dAntoine a fondu le cœur de cette fille naïve. Aujourdhui, Mélisande sait quelle est enfin heureuse comme jamais, et que la passion dévorante reste dans le passé, sans rien de bon à en tirer.

Оцените статью
Je ne pourrai jamais t’aimer
Cadeau d’un inconnu Un message dans le chat d’équipe a surgi au-dessus des tableurs et des mails urgents, comme un jouet coloré au milieu des dossiers : «Chers collègues, lancement du Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux lors de la fête de fin d’année. Budget : jusqu’à 30 euros. Lien vers le formulaire ci-dessous.» Arnaud relut le texte et jeta machinalement un œil à l’horloge de l’ordinateur. Il restait dix jours de travail avant la fin de l’année, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant le prélèvement du crédit immobilier. Sa vie s’articulait depuis longtemps autour de ce genre de repères. Les réactions fusaient déjà sur le fil : GIF de rennes, « Encore ? », questions sur le budget. Katia, la RH, précisa aussitôt : « Participation facultative mais fortement recommandée. Offrons-nous une ambiance de fête ! » Arnaud finit son café froid et cliqua sur le lien. Il remplit nom, département, accepte le traitement des données. En bas, la touche « Participer » clignote. Il hésita, imagina une nouvelle bougie ou tasse inutile sur son bureau déjà encombré. Puis imagina que son nom figurerait sans cadeau sur la liste. Il valida. — Alors, toi aussi tu joues à la loterie ? — lança Sébastien du service voisin en glissant la tête dans son box. — Pourvu que je tombe sur quelqu’un avec de l’humour. J’ai déjà choisi mon cadeau : un livre de gestion du temps pour le chef… — C’est anonyme pourtant, — rappela Arnaud. — Justement, c’est plus drôle ! Imagine sa tête… — Sébastien fit une grimace, hilare. Arnaud sourit poliment et replongea dans son rapport. Les colonnes de chiffres se fondaient en un flot gris. Plus loin, on discutait des paniers cadeaux pour les partenaires, on se chamaillait pour choisir les chocolats premium ou économiser sur le prix. Au café ce matin on parlait de la prime de Noël : existera-t-elle ? Sera-t-elle rabotée ? Sous forme de coffrets de fêtes ? Tout tournait en boucle dans une ambiance de Noël d’entreprise : sapin en plastique dans le hall, boules colorées, cartes impersonnelles « Cher partenaire, Joyeuses fêtes… ». Arnaud avait deux objectifs pour cette fin d’année : décrocher la prime de performance et ne pas s’emporter contre son fils à cause des mauvaises notes. Aussi difficiles l’une que l’autre. Le soir venu, un mail attendait dans sa boîte : « Votre destinataire Secret Santa ». Il l’ouvrit sur son téléphone dans le métro, coincé entre les doudounes et les sacs à dos. «Bonjour Arnaud, votre destinataire : Arnaud Dubois, département Analytique.» Il relut la ligne. Puis encore. Secousse dans le métro, quelqu’un bouscula son épaule. Sur le chat, on commençait à publier des captures d’écran : «C’est quoi ce bug ?» «Moi aussi, je suis tombé sur moi-même.» «On passe un cap dans la découverte de soi !» Katia intervint vite : «Oui, il y a eu un couac système. Trop tard pour corriger, l’informatique dit que tout repose sur les IDs. Prenons ça comme une expérience ! Les cadeaux s’échangent quand même, faites mine de rien. Gardons l’ambiance et le suspense.» «Quel suspense si je sais que c’est moi ?» demanda-t-on. «Imagine que l’inconnu qui te connaît si bien t’offre un cadeau» répondit Katia, emoji sapin. Arnaud rangea le téléphone. Dans le wagon, quelqu’un racontait fort comment il «bouclait son année». Il regarda son reflet dans la fenêtre noire : quarante-et-un ans, cheveux corrects mais des mèches claires sur les tempes, visage fatigué mais pas vieux. Veste de prêt-à-porter, montre en crédit, portable «comme celui du chef». Un cadeau à soi-même, signé d’un inconnu, pensa-t-il. Qu’est-ce que cet inconnu pourrait m’offrir ? Pas de réponse. Le lendemain au café, on ne parlait que de ça : — Il faut tout annuler ! — estima Paul, le juriste, en tapotant sa cigarette. — Ça casse le principe. Un Secret Santa sans anonymat, c’est absurde. — Moi je trouve ça génial ! — rétorqua Anne du marketing. — Pour une fois, on peut se faire un vrai cadeau. Pas un énième mug ou foulard à motif cerf. — Tu t’achètes déjà tout toi-même, — nota quelqu’un. — Pas tout. Il y a des choses pour lesquelles j’ose pas mettre le prix, — sourit Anne. — C’est justement ça qui est chouette. Arnaud écoutait, silencieux. Il tournait en tête : écouteurs, batterie externe, nouvelle souris. Il pourrait les acheter n’importe quand sans jouer au Santa. Ce n’était pas des cadeaux, juste des accessoires de plus. — Tu vas t’offrir quoi ? — lança Sébastien devant l’ascenseur. — Je sais pas, — avoua Arnaud. — Ah ben alors ! Moi, j’aurais pris une PlayStation. Mais le budget limite… Je vais choisir un coffret de bières artisanales et signer « De la part du Père Noël ». Et moi ? — pensa Arnaud, regagnant son bureau. — Qu’est-ce que je voudrais vraiment recevoir, si on me voyait — vraiment ? Pas comme un salarié, un payeur d’emprunt ou un père souvent jugé « peu présent », mais… qui ? Un vrai homme ? Il ne trouvait pas le mot juste. Le soir, il erra dans un centre commercial : vitrines scintillantes, musique festive. Des enseignes prônaient «Le cadeau idéal», «Pour lui», «Pour l’homme accompli». Ici, un mannequin en manteau chic à la mine confiante. Toujours bien rasé, ni poches sous les yeux, ni dettes. Il entra dans une boutique d’électronique. Stand d’écouteurs sans fil : «Best-seller». Un vendeur vantait les mérites d’un modèle à un ado. Voilà, des écouteurs. Pratique. Musique, podcasts. On se donne l’impression de prendre soin de soi, songea Arnaud. Il prit la boîte : le prix rentre dans le budget, quitte à éviter le haut de gamme. Mais c’est moi qui me l’achète. Où est le sens ? J’achète déjà ce qu’un homme comme moi «doit» avoir : téléphone, montre, chaussures correctes, manteau pas bradé. Est-ce vraiment un cadeau ? Il reposa la boîte et sortit. La librairie était plus calme. À l’entrée, empilement de livres «Soyez la meilleure version de vous», «Savoir tout faire», «Le bonheur planifié». Il feuilleta un ouvrage, retrouva les conseils attendus sur le «confort zone» et l’«efficacité» : la lassitude le gagna. Au fond, rayon roman. Il passa un doigt sur les tranches, retrouva de vieilles connaissances. Il avait tant lu jadis, avalant des romans en une nuit à la fac. Puis le boulot, le prêt, l’arrivée du fils : la lecture était devenue un «faut que». Un livre ? — pensa-t-il. Oui, mais lequel ? Est-ce qu’un inconnu m’offrirait un livre alors que je n’arrive plus à trouver le temps de lire ? Il ressortit les mains vides, la tête assourdie par les pubs et la musique. À la maison : — Pourquoi tu fais cette tête ? demanda sa femme. — Non rien, — répondit-il en enlevant ses chaussures. — Il y a un jeu à la fête d’entreprise. Des cadeaux. — Encore des mug et des bougies ? — s’amusa-t-elle. — Cette fois chacun doit s’offrir à soi-même. Genre, la machine a bugué. — Mais c’est super ! — dit-elle en posant les pâtes sur la table. — Offre-toi quelque chose que tu hésites à acheter. — Comme quoi ? — Je sais pas. Tu sais mieux que moi. Il se tut. Le fils semblait lire, concentré sur son manuel. — Alors ? — insista sa femme. — D’habitude tu veux quelque chose : nouveau téléphone, montre, sac. Tu aimes bien les gadgets. — Je les achète quand il le faut, — expliqua Arnaud. — Alors, essaye de choisir autre chose qu’un objet, — suggéra-t-elle. — Un bon pour un massage, un bon pour une journée… — Je n’ai pas besoin d’un bon pour une journée off, — la coupa-t-il. — Juste d’un chef qui ne mail pas le dimanche. Elle sourit. — Demande ça à ton Père Noël. — Hors budget ! — plaisanta-t-il. La nuit, il tourna longtemps dans son lit. Revoient les vitrines, les slogans, les vœux convenus : «carrière», «succès», «prospérité». Tout important, mais si superficiel, comme les guirlandes que l’on range en janvier. Qu’est-ce que je voudrais, si on n’attendait rien de moi ? Ni collègues, ni femme, ni fils, ni parents, ni banque ? Toujours pas de réponse. Une semaine avant la fête, le bureau bruisse. Les premiers paquets apparaissent. Certains dissimulés dans les meubles, d’autres exposés. Dress-code, menu, concours sur le chat. Katia annonce soirées DJ et «moment spécial Secret Santa». Arnaud n’a toujours pas de cadeau. — Tu traînes ! — s’amusa Sébastien. — Après il ne restera rien de bien. — Je réfléchis, — répondit Arnaud. — À quoi bon réfléchir ? — Sébastien hausse les épaules. — Prends quelque chose d’utile. Moi j’ai commandé un set pour le barbecue. J’en voulais un depuis toujours, jamais eu le temps. Maintenant j’aurai. À la pause, Arnaud descend au café du rez-de-chaussée. File devant la caisse, discussions sur enfants, rapports, embouteillages. Au-dessus du bar : «Faites-vous plaisir ! Coffrets cadeaux». Il s’assied, allume son portable. Cherche «cadeau homme 40 ans». La liste sort instantanément : montres, portefeuilles, gadgets, paniers alcoolisés, bons chez le barbier. Tout cela parle d’apparence, — pense-t-il. — Pas de ressenti. Il ferme la page, ouvre ses mails perso. Spams commerciaux : «Promo à saisir», «Nouvelle année, nouvelle version de vous». Soudain, un mail perdu d’une plateforme de cours en ligne : «Nouvelles sessions de photographie, inscription jusqu’à dimanche». La photo. Il repense à son vieil appareil reflex, acheté dix ans plus tôt, quand le fils n’était pas là et le crédit n’en était qu’un concept flou. À l’époque, il arpentait Paris le week-end pour capturer rues, visages, vitrines. L’appareil a fini au placard. D’abord le manque de temps, puis de courage, puis la conviction que c’était trop futile. Trop cliché, se dit-il : le quadra qui se remet à la photo, va tout plaquer pour devenir artiste. Ridicule. Il écarte son plateau, gêné. Je ne veux rien plaquer. Je veux juste… Il ne termine pas sa pensée. Son chef l’interrompt d’un SMS : «Besoin des chiffres du 3e trimestre ce soir.» Soupir. Il remonte à son bureau. Le soir, il fouille le placard et ressort le reflex poussiéreux. Il l’allume : batterie vide. Au fond du tiroir, il retrouve le chargeur. Sa femme arque un sourcil : — Tu vas te remettre à la photo ? — Juste voir si ça marche encore, — explique-t-il. La batterie chargée, il va sur le balcon et prend quelques clichés dehors : voitures, neige, lampadaires. Rien d’exceptionnel, mais en cadrant, le brouhaha dans sa tête s’estompe. Sa respiration devient plus douce. C’est peut-être ça, le cadeau : pas l’appareil, mais l’autorisation de consacrer deux heures par semaine à ça, sans se sentir ridicule. La pensée est simple mais effrayante. Le critique intérieur ironise : Achète-toi un cours photo, comme si ça changeait quelque chose. Mais une autre source plus douce lui dit : Pourquoi pas ? On dépense tant pour des objets vite oubliés. Au moins ça, ça me plaisait vraiment. Il rouvre le mail et lit le programme du cours : composition, lumière, paysages urbains. Deux soirs par semaine, en ligne. Le prix rentre dans le budget du Secret Santa, sauf pack premium. Un cadeau à soi-même, offert par un inconnu : se souvenir de ce qui me plaisait autrefois, et ne pas juger. Il clique sur «Payer». Il reste la formalité : rendre ce cadeau concret. La règle du jeu précise qu’il faut apporter un objet emballé. Pas juste dire «J’ai suivi un cours». Il lui faut une boîte. À la papeterie, il achète un carnet bleu foncé sans motifs et une enveloppe. Chez lui, il imprime la confirmation d’inscription et la range. Sur la première page du carnet, il écrit : «Pour les photos que tu prendras encore.» Son écriture n’est pas parfaite, mais lisible. Il réfléchit à la carte. Il veut éviter la façonneur motivational, écrire comme quelqu’un qui connaît sa vie. Après plusieurs brouillons, il trouve : «À Arnaud. Il est bon parfois de se rappeler que tu n’es pas que des rapports et des réunions. Offre-toi un peu de temps pour regarder le monde autrement que par des tableaux Excel. J’espère que tu en profiteras. Ton Santa.» En relisant, une légère émotion monte. Pas tant de la fierté, mais parce que ses mots lui semblent étrangers et bienvenus. Le «Santa» est plus bienveillant qu’il ne l’est envers soi. Il glisse l’attestation du cours dans l’enveloppe, glisse l’enveloppe dans le carnet, emballe le tout dans un papier kraft sobre et noue un ruban rouge. Le cadeau fait modeste, sans marque ni slogan. La fête a lieu dans la salle à manger d’un centre d’affaires parisien. Tables dressées, DJ en playlist best of, collègues en robe à paillettes ou chemises civiles. Les cadeaux sont déposés sur une table spéciale. Arnaud place son paquet et examine la pile colorée de sacs de magasins, boîtes à ruban, emballages argentés. — Prêt pour le déballage ? — lance Katia, de passage. — Autant que possible, — sourit Arnaud. Au milieu de la soirée, l’animateur annonce «le moment du Secret Santa». La musique baisse, la lumière s’adoucit. Certains rient, d’autres déjà au bar. — Mes amis, lance-t-il, cette année le Secret Santa est vraiment secret. Chacun devient son propre magicien ! Mais on fait semblant, d’accord ? Quelques applaudissements dans la salle. — Approchez l’un après l’autre, prenez votre cadeau, ouvrez-le ici. Rappelez-vous : l’important n’est pas ce qu’il y a, mais ce que vous découvrez sur vous-même. Encore un qui parle en slogans, pense Arnaud. Vient son tour : nervosité insoupçonnée. Il prend le paquet «Arnaud Dubois», retourne à sa place. — Alors, t’as quoi ? — s’approche Sébastien. — Pas des chaussettes j’espère. Arnaud dénoue le ruban, ouvre l’emballage. À l’intérieur sont le carnet et une enveloppe à son nom. Sa main tremble un peu. — C’est pas le kit barbecue, — remarque Sébastien. Arnaud ouvre l’enveloppe, déplie la feuille. Autour de lui, les exclamations : «Un bon au spa !», «Un jeu de société !». Il aperçoit la comptable, qui cache ses yeux en recevant un livre de yoga, Katia rit devant un mug «Meilleur collègue». Il relit la carte. Puis encore. Les mots qu’il a écrits résonnent comme s’il s’adressait vraiment à lui-même. Tu n’es pas que des rapports et des réunions. Il ressent un léger malaise : comme si on l’épiait dans sa vulnérabilité. Et simultanément, le soulagement qu’aucun jugement ne tombe. — Alors, c’est quoi ? — insiste Sébastien. — Un cours, — souffle Arnaud. — De photographie. Et un carnet. — Ah oui, là y’a du niveau ! C’est un créatif ! On n’a pas le droit de savoir qui, non ? — Non, — répond Arnaud. — Bon, — Sébastien part admirer son kit barbecue — tu feras les photos du prochain pot alors ! Arnaud referme son carnet. Le DJ lance une blague, certains dansent. C’est le vacarme, mais lui se sent plus calme. Sur son téléphone, le message de sa femme clignote : «Alors ?». Il écrit : «Bien passé. Cadeaux originaux. Je me suis offert un cours», efface — et remplace par : «Je t’en parle plus tard.» Chez lui, en rentrant tard, la cuisine est éclairée, ça sent la mandarine. Sa femme lit, son fils dort. — Et alors ? — demande-t-elle. — Qu’as-tu reçu ? Il dépose le carnet et l’enveloppe. — C’est tout ? — s’étonne-t-elle. — Dedans il y a une surprise, — explique-t-il et ouvre l’enveloppe. Elle lit la carte, lève les yeux. — C’est toi qui as écrit ça pour toi ? — murmure-t-elle. — Oui, — avoue-t-il. — Et j’ai payé le cours. De photo. Elle hoche la tête, sans ironie. — Beau cadeau. Tu aimais ça, non ? — Il y a longtemps, — dit-il. — Longtemps, ce n’est pas fini. Il hausse les épaules, mais au fond, quelque chose a bougé, comme un meuble déplacé après des années. — On verra bien, — souffle-t-il. Le premier janvier, il émerge sans réveil. Dehors, matin gris, voitures entassées, restes de neige. La tête lourde, mais claire. Sa femme et son fils sont partis la veille chez sa belle-famille, il les rejoindra demain. Silence rare dans l’appartement. Il prépare du café, s’installe, ouvre le carnet : «Pour les clichés que tu prendras encore». Il allume l’ordi, retrouve son mail de confirmation. Le premier cours débute dans une semaine, mais le module d’introduction est déjà accessible. Il lance la vidéo, écoute ce prof serein qui parle d’observer la lumière plus que de réussir sa vie. Il remarque soudain qu’il ne vérifie ni la messagerie pro, ni son portable. Qu’ils restent loin ne le dérange pas. Il prend son appareil, sort dehors. L’air est frais, pas glacé. Les gens sortent leurs poubelles, promènent leurs chiens. Sur la pelouse, un pétard abandonné. Il cadre : branches d’arbre, fils électriques, balcons. Rien de spécial. Mais en déclenchant, il a l’impression de faire quelque chose d’insignifiant — mais d’essentiel. Pas pour un rapport, ni pour des résultats. Pour lui seul. Il prend d’autres photos, rentre, les transfère sur l’ordinateur. Plusieurs sont ratées ou banales. Mais une, reflet d’immeubles dans la vitre d’une voiture, le trouble. Il agrandit : son propre reflet, appareil en main. Cadeau d’un inconnu, pense-t-il. Qui est moi-même. Et cela va. Il ferme le logiciel, finit son café. Bientôt la reprise, les tâches, les mails, les réunions. Et ce cours qui commence dans une semaine. Et une plage horaire, qu’il tentera de garder pour lui. Il ouvre le carnet, date la page, note «Cour, matin, reflet sur une vitre». Ce n’est rien, mais c’est à lui. Il pose son stylo et réalise que, pour la première fois depuis longtemps, il envisage l’avenir autrement qu’en termes de dettes et de rapports. Il y a, à peine, un petit endroit où il pourra choisir. C’est peu, mais suffisant pour respirer mieux. Il se sert encore un café, ouvre le planning du cours. En bas, une case «notes». Il écrit : «Ne pas l’annuler pour le boulot». Sourit, conscient que la vie bougera tout — mais il se donne au moins la permission d’essayer. Et c’est aussi un cadeau.