«– Tatu, tu t’es vraiment acheté un chat ? – s’étonna Ludmila, la fille qui était venue passer le week-end. »

28mai2025

Aujourdhui, Léontine, ma fille, est revenue à la campagne pour le weekend. En ouvrant la porte du jardin, elle a éclaté: «Papa, tas adopté un chat?». Je lai regardée dun œil irrité, le regard collé à la fenêtre. Encore ce roux qui squatte mes platesbaines depuis trois jours daffilée. Dabord il a piqué mes tomates, hier il sest glissé entre les concombres, et ce matin il sest installé tout simplement sur le chou frais.

«Va donc voir tes maîtres,» aije marmonné en frappant le verre.

Le matou a levé la tête, ma fixé de ses yeux jaunes, puis sest contenté de rester là, impertinent comme toujours.

Jai enfilé mes bottes en caoutchouc et suis sorti dans le potager. Le chat ne sest pas enfui; il a reculé dun pas, puis sest assis près de la clôture, maigre, écorché, loreille déchirée, la queue en bouts.

«Alors, petit voleur?», aije dit en me penchant sur le chou, en examinant les dégâts. «Tu as dû te perdre, non?»

Il a poussé un petit miaulement plaintif. Cest alors que jai compris: il a faim, ses yeux brillent dune lueur désespérée.

«Tes propriétaires, où sontils?», aije demandé, en masseyant à genoux.

Le chat sest approché, sest frotté contre ma botte, ronronnant doucement, comme pour dire merci de ne pas lavoir chassé.

«Grandpère, pourquoi un chat vitil dans notre cour?», a lancé Sébastien, mon petitfils, qui vient nous aider à la ferme chaque été.

«Cest du voisinage. Il sest perdu ou on la jeté, je ne sais pas.»

«Et à qui appartenaitil?»

Jai soupiré. Je savais. Madame Jeanne, voisine du bout de la rue, était décédée le mois dernier. Sa famille nest venue que pour les funérailles, la maison a été vidée, les affaires enlevées, et le chat a été oublié.

«Cétait le chat dAnne, ma voisine. Elle est partie.»

«Et le chat?»

«Il est resté tout seul.»

Sébastien a baissé les yeux, le regard plein de pitié: «Grandpère, on le garde chez nous?»

«Jamais!», aije rétorqué. «Je navais même pas de chat. Jai à peine assez pour me nourrir, et voilà»

Mais le soir, quand Sébastien est reparti en ville, jai finalement posé un bol de restes de soupe près du porche. Le chat sest approché prudemment, a commencé à manger avec avidité.

«Très bien,» aije grogné, «une fois, ça suffit»

Ce «une fois» est devenu quotidien. Chaque matin, le félin mattendait à la porte, patient, sans un miaulement, simplement là. Dabord je le nourrissais de restes, puis jai commencé à préparer de la bouillie, à acheter des boîtes de conserve pas chères. Je me répétais que ce nétait que temporaire, le temps quil trouve de nouveaux maîtres.

«Rouquin, viens ici,» lappelaisje. «Comment Jeanne tappelaitelle?»

Il répondait à nimporte quel nom, du moment quon lappelait.

Peu à peu, il sest installé. Le jour, il se prélasse au soleil du potager, le soir il vient sur le porche, dort dans la petite cabane qui servait autrefois au chien.

«Temporaire,» me répétaisje. «Toujours temporaire.»

Les semaines ont passé, et le chat ne partait toujours pas. Jai compris quil sétait habitué à ma petite porte, à mon ronronnement du soir, à la chaleur de mes genoux quand je regarde la télé.

«Papa, tas vraiment adopté un chat?», a de nouveau demandé Léontine, en arrivant.

«Non, il est venu de son plein gré. Cest le chat de la voisine décédée»

«Alors pourquoi le nourrir?Le mettre quelque part?»

«Et alors, qui aurait besoin dun vieux chat?», aije caressé son oreille. «Quil vive.»

«Cest une dépense inutile. La nourriture, le vétérinaire Tu nas même plus que ta petite retraite.»

«Je me débrouillerai,» aije répondu brièvement.

Léontine a haussé les épaules. Depuis la mort de ma femme, je suis devenu renfermé, je parle à mes plantes, je parle même aux chats qui passent.

«Tu ne veux pas venir vivre en ville, chez nous?Tu ne devrais pas rester tout seul.»

«Pas seul, jai le rouquin.»

«Vraiment?»

«Je parle sérieusement. Jaime notre vie ici : le potager, le chat.»

Lautomne a apporté la fatigue au félin. Il a cessé de manger, sest couché dans la cabane, haletait. Jétais aussi inquiet que pour un fils.

«Questce qui ne va pas, mon ami?» me suisje assis à côté de lui. «Tu es malade?»

Le chat a poussé un faible miaulement. Jai décidé de le conduire au vétérinaire du centre communal. Jai dépensé presque toute ma retraite, mais je nai aucun regret.

«Il est bon,» a déclaré le jeune vétérinaire. «Intelligent, doux, mais son âge et son immunité sont faibles.»

«Il survivra?»

«Avec de bons soins, il ira longtemps. Il faudra le protéger et le soigner.»

De retour à la maison, jai installé un petit hôpital sur la véranda : vieilles couvertures, bols deau et de nourriture, pilules chaque jour, prise de température.

«Rétablistoi,» lui aije murmuré. «Sans toi, la vie est ennuyeuse.»

Cest vrai. En quelques mois, le chat nest plus seulement un animal de compagnie, il est mon ami, la seule créature qui accueille mon retour du potager avec joie.

«Grandpère, le rouquin va bien?» a demandé Sébastien, revenu pour les vacances dhiver.

«Il va très bien. Regarde, il dort sur son coussin.»

Le félin était effectivement couché, en boule, le pelage brillant, les yeux clairs. En bonne santé.

«Il restera toujours ici?»

«Où iraitil?» laije caressé. «Nous sommes ensemble. Il me tient compagnie, je lui offre un toit.»

«Tu ne tes jamais senti seul?»

Jai soupiré. Depuis la perte de ma femme, la maison était vide, le silence pesant. Je faisais de la soupe pour une seule personne, je regardais la télé en silence, je mendormais dans une chambre vide.

«Oui, très seul.»

«Et maintenant?»

«Plus maintenant. Le rouquin mattend quand je rentre du potager, ronronne pendant que je prépare le dîner, dort sur mes genoux devant la télé.»

Sébastien a acquiescé. Il aime aussi les animaux, il sait combien ils peuvent combler la solitude.

«Et maman, questce quelle en pense?»

«Elle dirait que cest une dépense inutile, un souci de trop.»

«Et toi?»

«Je pense que ce nest pas du tout inutile. Le rouquin mapporte de la joie. La joie nest jamais superflue.»

Au printemps, la nièce de la défunte, une jeune femme nommée Sophie, est venue avec son petit garçon.

«Grandpère, excusez le dérangement,» atelle dit. «Je suis Sophie, la nièce dAnne. Jai entendu que votre chat vit encore?»

Mon cœur a bondi. Allaiton reprendre le rouquin?

«Il vit toujours,» aije répondu prudemment. «Quy atil?»

«Nous voulions le récupérer. Après les funérailles, nous navions pas pensé au chat. Maintenant, on se sent coupable, on aimerait le prendre avec nous.»

Jai senti un nœud à la poitrine.

«Vous êtes fatigués de lui?Beaucoup de tracas»

«Non, pas du tout. Cest un beau chat.»

Sophie a jeté un regard sur le jardin où le rouquin se prélassait au soleil, près des platesbaines.

«Il a tellement changé! Avant il était maigre, malade. Maintenant, il est splendide!»

«Je lai soigné, bien nourri.»

«Merci infiniment!Nous le prendrons, bien sûr, et couvrirons tous les frais»

Jai gardé le silence. Légalement, le chat nétait plus à moi; la propriétaire était décédée, sa famille avait le droit de le réclamer. Mais comment expliquer que ces quelques mois ont fait de ce rouquin une partie de ma vie?

«Pouvonsnous le voir?» a demandé Sophie.

Nous nous sommes approchés du chat. Le rouquin a levé la tête, a scruté les nouveaux visages, puis sest dirigé vers moi, sest frotté contre mes jambes.

«Étrange,» sest étonnée Sophie. «Il ne me reconnaît pas. Jallais souvent chez ma tante Anne»

«Le temps a passé,» aije répondu. «Il a sûrement oublié.»

En réalité, ce nétait pas loubli: le chat avait simplement choisi son nouveau maître, celui qui le nourrissait, le soignait, laimait.

«Et si on vous le laissait?Il sest habitué à vous, vous vous êtes attaché à lui»

«Comment ça?» aije demandé, perplexe.

«Nous vivons en appartement, nous avons un petit enfant. Le chat est vieux, il aime la liberté. Le déplacer serait cruel.»

«Mais il est à vous»

«Il était à ma tante. Maintenant il est à vous. Vous lavez sauvé deux fois: dabord de la faim, puis de la maladie. Il vous appartient.»

Je nen croyais pas mes oreilles.

«Vraiment?On peut le garder?»

«Oui. Si jamais il vous faut de la nourriture ou des soins, ditesle nous, on vous aidera.»

Après le départ de Sophie, je suis resté longtemps assis sur le porche, caressant le rouquin.

«Tu entends, mon ami?Tu restes avec moi, pour toujours.»

Il a ronronné, les yeux à moitié clos, satisfait.

Le soir, Léontine ma appelé :

«Papa, comment va le chat?Estil vivant?»

«Il est vivant. Et il est officiellement à moi. Les propriétaires sont venus, ont laissé le chat.»

«Alors tout va bien.»

«Tu sais ce que jai compris?»

«Quoi?»

«Un homme solitaire et un chat solitaire se sauvent mutuellement. Je lai sauvé de la faim, il ma sauvé de la solitude.»

«Arrête tes philosophies,»

«Ce nest pas une philosophie, cest la vérité. Jai maintenant une raison de me lever le matin, de préparer la bouffe, de donner ses médicaments. Et la joie dentendre un ronronnement à la porte.»

Léontine est restée muette, peutêtre atelle compris que ce chat était vraiment essentiel pour moi.

«Tu ne vas plus jamais déménager chez nous?»

«Jamais. Jai tout ici: la maison, le potager, le rouquin. Pourquoi quitter le calme de la campagne?»

«Très bien, alors tu restes.»

«Je reste. Nous restons.»

Un an plus tard, le rouquin et moi menons une vie rythmée. Le matin, petitdéjeuner et promenade parmi les rangées de carottes. Le jour, les corvées de la ferme, le chat sommeille à lombre. Le soir, dîner devant la télé, le félin est lové sur mes genoux. Les voisins le connaissent désormais:

«Pierre, votre chat est devenu tout à fait docile!»

«Il ne mappartient pas, nous ne faisons quun.»

Cest le cœur qui compte. Nous nous sommes sauvés lun lautre, le vieil homme solitaire et le vieux chat sans maître. Nous avons trouvé dans lautre ce que nous cherchions: chaleur, compréhension, sens de lexistence.

Et finalement, questce qui rend heureux? Un ronronnement sur les genoux, le souvenir davoir écouté son cœur plutôt que sa raison.

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«– Tatu, tu t’es vraiment acheté un chat ? – s’étonna Ludmila, la fille qui était venue passer le week-end. »
Un cadeau venu d’un inconnu Un message surgit dans le groupe Teams, éclipsant tableaux Excel et e-mails urgents, tel un jouet coloré dans un tiroir de paperasse : « Les collègues, nous lançons le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux pour la soirée de Noël au bureau. Budget : 30 euros maxi. Le lien pour s’inscrire est ci-dessous. » Artem feuilleta la consigne et jeta machinalement un œil à l’horloge de l’ordinateur. Il restait dix jours ouvrés avant la fin de l’année, deux semaines pour clôturer le trimestre, trois jours avant l’échéance du crédit immobilier. Dans sa tête, tout était devenu questions d’échéances. Dans le chat, les réactions fusaient. Un GIF de renne, un « Encore ?! », une demande de précision sur le budget. La RH, Katia, précisa aussitôt : « La participation n’est pas obligatoire, mais vivement recommandée. On instaure l’ambiance de Noël ! » Artem termina son café froid et cliqua sur le lien. La page demandait prénom, service, consentement pour le traitement des données. En bas, le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant encore une énième bougie parfumée ou un mug qui viendrait s’installer sur son bureau déjà encombré. Puis il pensa au vide qui apparaîtrait en face de son nom dans la liste des inscrits. Il valida. — Alors, toi aussi tu te lances dans la loterie ? — Sacha, du bureau d’à côté, passa la tête dans son open space. — J’espère tomber sur quelqu’un avec de l’humour. J’ai déjà mon cadeau : un bouquin de gestion du temps pour le boss. — C’est censé rester anonyme — rappela Artem. — Justement, c’est plus drôle. Imagine, il ouvre et… — Sacha prit un air faussement choqué puis éclata de rire. Artem sourit poliment et se replongea dans son rapport. Les chiffres se brouillaient. À côté, on discutait paniers cadeaux pour les partenaires, débat sur la qualité des chocolats, s’il fallait viser plus haut ou économiser. Le matin, à la pause, on parlait de la prime : aura-t-on quelque chose, serait-elle réduite, voire remplacée par un colis de Noël ? Tout tournait en bruit de fond de fêtes de fin d’année : sapin d’entreprise décoré, boules en plastique, cartes de vœux qui arrivaient en masse – « Chers partenaires, nous vous adressons… ». Artem n’avait que deux objectifs cette année. Le premier : décrocher le bonus trimestriel. Le second : ne pas s’énerver contre son fils à cause de ses résultats scolaires. L’un comme l’autre paraissaient inaccessibles. Le soir, un mail s’intitula « Votre bénéficiaire Secret Santa ». Il l’ouvrit dans le métro, coincé entre manteaux et sacs à dos. « Bonjour Artem ! Votre bénéficiaire : Artem Krylov, service Analyse. » Il relut la phrase. Puis encore une fois. Le métro tressauta, quelqu’un le bouscula. Déjà, le chat s’agitait : « Quoi, bug ? » « Moi aussi je suis tombé sur moi-même. » « Les gars, niveau introspection, on a frappé fort. » Katia réagit vite : « Oui, désolée, bug système. On ne peut plus changer, tout est lié à l’ID. On va dire que c’est une expérience – jouez le jeu ! L’important, c’est de garder la surprise et la bonne humeur. » « Quelle surprise, si on sait qui c’est ? » marmonna quelqu’un. « Imagine que c’est un inconnu qui te connaît par cœur… » répondit Katia, émoticône sapin. Artem ferma le chat, rangea son portable. Quelqu’un hurlait dans la rame son bilan de fin d’année à travers les écouteurs. Il se fixa un instant dans la vitre noire. Quarante et un ans. Les tempes qui grisonnent. Fatigué, sans faire vieux. Costume du prêt-à-porter, montre à crédit, portable « comme le boss ». Un cadeau pour soi-même, venant d’un inconnu — pensa-t-il. — Que pourrait bien m’offrir cet inconnu ? Aucune idée. Dès le lendemain, c’était le sujet à la pause. — Faut tout annuler ! — s’indignait Paul, le juriste, écrasant sa cigarette. — Un Secret Santa, c’est secret, sinon ça rime à rien ! — Moi j’adore, — protesta Anne du marketing. — Ça sera l’occasion de me faire un vrai cadeau pour une fois. Pas une écharpe moche. — Tu t’achètes déjà tout, — remarqua quelqu’un. — Pas tout. Y a des trucs sur lesquels on hésite à mettre l’argent, — sourit Anne. — Voilà, c’est ça qui est intéressant. Artem restait muet. Son cerveau moulinait : écouteurs, une batterie externe, une souris neuve… Tout ça, il pouvait se l’offrir à tout moment. Ce n’était pas un cadeau, juste un accessoire de plus. — Et toi, tu vas t’offrir quoi ? — demanda Sacha dans l’ascenseur. — Je sais pas, — avoua Artem. — T’exagères. Moi, je me prendrais une PlayStation. Sauf que le budget suit pas, — Sacha ricana. — Bon, j’ai finalement pris un coffret bières artisanales : « De la part du Père Noël. » Et moi ? — ruminait Artem sur le chemin de son bureau. — Qu’est-ce que j’aimerais recevoir si quelqu’un me voyait vraiment ? Pas comme un employé, ni comme celui qui paie le crédit, ni comme un père à qui on reproche de ne jamais avoir de temps… mais comme qui, au fond ? Comme un simple être humain ? Il n’arrivait pas à trouver de mot. Le soir, il erra dans un centre commercial illuminé. Partout la musique, des affiches : « Le cadeau parfait », « Pour lui », « Pour les hommes qui réussissent ». Sur chaque poster, un homme en manteau chic, l’air sûr de lui. Aucun n’avait des cernes ni de dettes. Il s’engouffra dans une Fnac. Les écouteurs sans fil « best-seller » l’attendaient sous vitre. Un vendeur expliquait les différences de modèles à un jeune blousonné. Des écouteurs, c’est pratique, se dit Artem. Musique, podcasts… On dirait que je prends soin de moi. Il prit une boîte, la fit tourner. Le prix passait tout juste dans le budget. Mais, pensa-t-il, ça reste un objet. Je m’achète déjà tout ce qu’un type de mon âge et de mon statut « doit avoir » : téléphone, montre, bonnes chaussures, parka décente… Est-ce que c’est vraiment un cadeau ? Il reposa la boîte et sortit. À la librairie, il faisait plus chaud. À l’entrée, des piles de livres de développement personnel : « Devenez la meilleure version de vous-même », « Gérer son temps », « Le bonheur sur commande ». Il en feuilleta un machinalement, lut des phrases sur la « zone de confort » et « l’efficacité » et sentit la fatigue l’envahir. Plus loin, les rayons littérature. Il promena sa main sur les romans, reconnut des auteurs. Étudiant, il lisait énormément, engloutissait un roman la nuit avant d’enchaîner les cours. Puis le boulot, le crédit, un fils, et la lecture était devenue un « il faudrait… » Un livre ? — songea-t-il. — Mais lequel ? Et cet inconnu imaginaire m’offrirait-il un roman alors que je n’ai même pas le temps d’ouvrir un livre ? Il repartit les mains vides, saturé de réclames et de musiques d’ambiance. De retour, sa femme demanda : — Qu’est-ce qui te rend aussi sombre ? — Rien, — répondit-il en ôtant ses chaussures. — On joue au boulot, des cadeaux. — Encore des mugs et des bougies ? — ironisa-t-elle. — Cette fois, chacun doit s’offrir un cadeau à lui-même. Le système a planté. — Mais c’est génial, — elle posa une assiette de pâtes devant lui. — Offre-toi ce dont tu te prives d’ordinaire. — Quoi, par exemple ? — Je sais pas, tu le sais mieux que moi. Il se tut. Son fils, à la table, faisait semblant de réviser. — Alors ? — relança-t-elle. — Toi, d’habitude, tu as des envies précises : tel téléphone, une montre, un sac neuf. T’adores les « gadgets ». — Tant que j’en ai besoin, je les achète, — soupira-t-il. — Prends autre chose qu’un objet, alors. Un massage, une sortie, un vrai week-end… — Pour un jour de repos, pas besoin de chèque-cadeau, — coupa-t-il. — Il me faudrait juste un chef qui évite de m’écrire le dimanche. Elle sourit. — Demande ça à ton Père Noël. — Hors budget, — plaisanta-t-il. La nuit fut longue, pleine de slogans, d’images de vitrines, de vœux de réussite et de prospérité. Tout important, mais extérieur, comme la déco de Noël qu’on range dans le carton en janvier. Qu’est-ce que je voudrais, si personne ne me jugeait ? Ni collègues, ni femme, ni enfant, ni parents, ni banquier ? Toujours pas de réponse. La semaine précédant la soirée, l’agitation montait. Sur les bureaux, les premiers paquets apparaissaient. Certains les cachaient, d’autres les exhibaient. On évoquait dress code, menu, concours. Katia précisa qu’il y aurait un animateur, un DJ et « un moment tout particulier avec le Secret Santa ». Artem n’avait toujours pas choisi de cadeau. — Tu attends quoi ? — Sacha s’étonna. — Après il ne restera que des trucs nuls. — Je réfléchis. — Prends-toi un truc utile, franchement. J’ai commandé un set à barbecue, ça faisait des années que j’y pensais. À midi, il prit un café seul au rez-de-chaussée. La queue à la caisse, des gens transis de boulot, d’enfants, de bouchons. Au-dessus du comptoir, l’écran clignotait : « Faites-vous plaisir, coffrets de fêtes ». Il sortit son portable, chercha sur Google : « cadeau homme 40 ans ». La liste fut immédiate : montres, portefeuilles, gadgets, whisky, coupe choux, bons pour barbier. C’est l’image qu’on attend de moi, songea-t-il. Pas ce que je ressens. Il ferma tout, ouvrit sa boîte mail perso. Offres, relances : « Vous n’êtes plus revenu », « Votre remise vous attend », « Attaquez 2024 en version améliorée ». Là-dedans, un mail d’une plateforme de formation à laquelle il était inscrit : « Nouvelle session de stage photo, inscriptions jusque vendredi ». La photographie. Il se souvint du reflex acheté dix ans plus tôt, avant la naissance de son fils, avant le crédit. Il arpentait Paris le weekend, prenait rues, vitrines, gens. Puis le boîtier avait fini au placard : d’abord manque de temps, puis d’énergie, enfin impression de perdre son temps. C’est cliché, ironisa-t-il mentalement. À quarante piges, se remettre à la photo ! On croirait une crise de la quarantaine… Il repoussa son plateau. Un ressenti de gêne soudaine. Je ne veux pas tout plaquer. Juste… Il n’eut pas le temps de finir sa phrase : le boss demanda, « chiffres du 3e trimestre avant ce soir ». Le soir, il retrouva dans le placard son sac, le reflex, lourd et froid, pile à plat. Il trouva le chargeur. Sa femme leva un sourcil : — Tu repars faire des photos ? — Juste vérifier si ça fonctionne. Quand la batterie eut pris un peu, il sortit sur le balcon, photographia la cour, les lampadaires, la neige. Ce n’était rien de spécial, mais en cadrant, le vacarme dans sa tête ralentissait. Pas disparu, mais assourdi. Il se sentit respirer autrement. C’est peut-être ça, un cadeau — songea-t-il. — Pas l’appareil, mais le droit d’y consacrer une heure par semaine. Ou deux. Sans me traiter de rêveur. La pensée l’effraya presque. Son critique intérieur ricana : Super, un stage photo, tu crois que ça changera ta vie ? Mais un autre, plus doux, murmura : Pourquoi pas ? Tu dépenses bien pour des gadgets que tu oublieras dans un an. Là, c’est au moins pour un truc qui t’a déjà fait plaisir. Il rouvrit le mail, étudia le programme : cadrage, lumière, photo urbaine. Deux soirs par semaine en ligne. Le prix entrait pile dans le budget. Un cadeau pour soi-même, offert par un inconnu — songea-t-il. — Un inconnu qui se souvient de ce que j’aimais et ne trouve pas ça idiot. Il paya. Restait à mettre ça en forme, façon Père Noël. Le règlement imposait un objet physique. Il acheta un carnet bleu marine, une enveloppe. Il imprima son attestation d’inscription, la glissa dans l’enveloppe. En première page, il écrivit : « Pour les photos que tu n’as pas encore prises ». Il se creusa la tête pour le mot d’accompagnement ; rejetant les clichés motivateurs, il finit par écrire : « À Artem, Parfois, il faut se rappeler qu’on n’est pas que des rapports ou des appels. Prends un moment pour regarder le monde autrement qu’à travers des chiffres. J’espère que tu sauras t’en servir. Ton Père Noël. » Ces lignes, relues, lui firent mal au cœur. Pas à cause du pathos — parce qu’elles paraissaient à la fois étrangères et vitales. « Père Noël » s’était montré plus attentif à lui que lui-même ne savait l’être. Il mit l’attestation dans l’enveloppe, dans le carnet, empaqueta de papier kraft brun, lia d’un ruban rouge. Le paquet n’en imposait pas. Mais il n’avait aucun logo, aucun slogan. La soirée de Noël se tint dans la grande salle du siège. Nappes blanches, guirlandes, DJ, playlist banale. Les collègues arrivaient au compte-goutte, certains en paillettes, d’autres en chemise de tous les jours, badges en moins. Les cadeaux furent posés sur une table à part, étiquetés au nom du destinataire. Artem plaça le sien, observa la pile : sacs flashy, boîtes dorées, objets bizarres emballés dans du papier alu. — Prêt pour ta révélation personnelle ? — lui lança Katia. — Autant qu’on peut l’être, — répondit-il. Au milieu de la soirée, l’animateur annonça le fameux moment. Musique plus douce, lumières tamisées, ambiance déjà festive. — Amis, cette année le Secret Santa est vraiment… secret ! Chacun aura été son propre magicien. Mais on fait comme si on n’avait rien vu, non ? Rires dans la salle. — Venez tour à tour chercher votre paquet et ouvrez-le ici. Et surtout, songez à ce que cela dit sur vous. Encore un qui parle comme une publicité, pensa Artem. Quand on l’appela, il sentit un drôle de trac. Il prit le paquet « Artem Krylov », retourna à sa place. — Alors ? — se pencha Sacha. — Pas des chaussettes, j’espère. Artem délia le ruban, ouvrit le kraft. Carnet et enveloppe. Sur l’enveloppe, son prénom. Il sentit ses mains trembler. — Pas un kit barbecue, ça, — siffla Sacha. Il ouvrit l’enveloppe, découvrit la feuille. Autour, on exultait : « J’ai un bon pour le spa ! », d’autres exhibaient une boîte de jeu. Il vit la comptable rougir déballant un livre de yoga, Katia éclater de rire avec un mug « Meilleur employé ». Il relut la note. Puis encore. Les mots, les siens, sonnaient comme venus de quelqu’un d’autre. Tu n’es pas que des chiffres ni des appels. Ces mots touchèrent quelque chose de sensible. Une honte — comme d’avoir été surpris vulnérable. Mais aussi un soulagement : ce témoin-là ne jugeait pas. — Alors ? insista Sacha. — Un stage, — répondit Artem, la voix un peu raide. — Photo. Et un carnet. — Tu m’étonnes, — siffla Sacha. — Ça vient d’un créatif, ce truc. On n’a pas le droit de chercher, hein ? — Non, — dit Artem. — Bon, — déjà Sacha repartait à son barbecue. — Tu feras photographe officiel, ça servira ! Artem referma le carnet. L’animateur plaisantait, la piste se remplissait. Bruit, rires, tumulte — mais en lui, le calme. Il aperçut dans son téléphone un message de sa femme « Alors, vos cadeaux ? » Il répondit : « Sympa, originaux. Je me suis pris un stage » — puis effaça, écrivit juste « Je t’en parlerai après ». Il rentra tard, dans le calme de la nuit. L’appartement baignait de lumière chaleureuse et d’odeur de clémentines. Sa femme lisait, son fils dormait. — Alors ? — demanda-t-elle. — Quel cadeau ? Il posa le carnet et l’enveloppe. — C’est tout ? — Dedans, il y a autre chose, — fit-il, ouvrant l’enveloppe. Elle lut, leva les yeux sur lui. — C’est toi qui as écrit ça ? — Oui, — avoua-t-il. — Et j’ai payé un stage photo. Elle hocha la tête, ni moquerie ni plaisanterie. — Beau cadeau. Tu aimais ça. — Ça fait longtemps. — Oui, mais longtemps ne veut pas dire fini. Il haussa les épaules, mais au fond de lui, quelque chose avait bougé, comme un meuble qu’on n’osait pas déplacer depuis des années. — On verra. Le matin du premier janvier, il se réveilla sans réveil. Dehors, la cour sous la neige sale et les voitures en friche. Il avait la tête lourde mais pas fracassée. Femme et enfant étaient partis la veille chez les beaux-parents, il prévoyaient de les rejoindre le lendemain. L’appart était silencieux. Il se fit un café, s’installa devant le carnet. En première page, toujours la phrase de la veille : « Pour les photos que tu n’as pas encore prises ». Il alluma le PC, retrouva le mail de confirmation pour le stage. Premier module la semaine suivante, mais une intro en accès libre. Il lança la vidéo : le formateur parlait de lumière, d’ombres, de regard sur le monde. Rien sur « performance » ni « productivité ». Il réalisa qu’il ne consultait même pas ses mails du boulot en parallèle. Son téléphone restait dans l’autre pièce, et il n’en avait pas envie. Il prit son appareil, descendit dans la cour. L’air était froid, mais pas glacial. Des gens sortaient poubelles et chiens. Au square, un pétard oublié. Il arma le reflex, regarda dans le viseur. Arbres, câbles, balcons. Rien d’incroyable. Mais il prit la photo et sentit que ce petit geste comptait. Pas pour un reporting, pas pour un KPI, pas pour un diaporama. Juste pour lui. Il en fit d’autres, remonta, transféra sur l’ordi. Beaucoup ratées, d’autres banales. Mais l’une d’elles — le reflet des fenêtres dans la tôle d’une voiture — lui plut. Il l’agrandit : on distinguait sa silhouette en photographe. Un cadeau d’un inconnu — se dit-il. — Et cet inconnu, c’est moi. Et c’est très bien. Il ferma la fenêtre, finit son café. Le boulot, les mails, les réunions l’attendaient. Mais le stage débuterait sous peu. Et il s’autoriserait une heure juste pour lui. Il saisit le carnet, ouvrit une page, nota la date. Puis sobrement : « Cour, matin, reflets. » La page était modeste, mais elle avait du sens. Il remit le stylo, et s’aperçut que, pour la première fois depuis longtemps, il se projetait dans l’avenir autrement qu’en échéances et factures. Un minuscule espace apparaissait où il pouvait juste regarder et choisir. C’est peu. Mais suffisant pour respirer. Il se resservit en café et ouvrit son planning de stage. En bas, il écrivit en marge : « Ne pas annuler pour le boulot ». En riant, il pensa que la vie déciderait bien pour lui. Mais il se donnait au moins le droit d’essayer. C’était cela, le vrai cadeau.