«Puisque tu ne travailles pas, tu devras nous préparer à manger !» s’exclama la belle-sœur en franchissant le seuil.

Si tu ne travailles pas, tu cuis pour nous! lança la bellesœur dès la porte dentrée.
André, tu mentends? sécria Léa, les larmes au coin des yeux, une petite Maëlys pleurant dans ses bras.

Je restais allongé sur le canapé, le téléphone collé à loreille, feignant de nentendre ni les sanglots de lenfant ni les reproches de ma femme.

Quoi encore? ne levai même pas les yeux.

Comment? Je nai pas dormi de la nuit! Maëlys avait de la fièvre, je lai bercée jusquau petit matin, et toi, tu dormais dans la chambre dà côté sans même te réveiller!

Jai un travail demain, voire aujourdhui même. Jai besoin de dormir.

Et moi? Jai limpression dêtre un robot, 24h/24sans répit!

Je posai finalement le téléphone, lair agacé.

Léa, arrête tes crises. Tu as la possibilité de te reposer le jour. Moi, je bosse du matin au soir pour nous assurer un toit.

Un nœud se forma dans ma gorge. Javais limpression dêtre un touriste à la plage alors que je passais mes journées dans des couches, des biberons et des nuits blanches.

Tu sais quoi, dit Léa en berçant Maëlys, qui se tut enfin. Va dormir. Je ne te dérangerai plus.

Je me levai, traversai la chambre sans même regarder la petite. Léa seffondra sur le canapé, serrant contre elle le corps frêle de Maëlys, huit mois seulement, qui ne dormait jamais vraiment et réclamait une attention constante. Léa était épuisée, au point de se sentir vidée.

Nous étions mariés depuis trois ans. Au début, tout était différent: je la courtisais, lui offrais des fleurs, elle travaillait comme responsable daccueil dans un centre médical, moi comme chef de chantier. Une vie modeste mais harmonieuse, jusquà la grossesse.

Lorsque Léa partit en congé maternité, je devins moins présent à la maison, plus absorbé par le travail ou les sorties entre amis. Dès la naissance de Maëlys, je me retirai presque complètement.

Léa savait que la petite était source de stress pour nous deux, mais elle espérait que nous surmonterions cela ensemble. Au lieu de ça, je fermais la porte sur eux.

Après avoir couché Maëlys, Léa alla à la cuisine. Il était onze heures et demie, elle navait même pas encore pris le petitdéjeuner. Lévier débordait de vaisselle du jour précédent, une casserole brûlée sur le feu. Elle mit le bouillon à chauffer et lava la vaisselle en pilote automatique.

Son téléphone vibra. Un message demail dAndré: «Maman et Inès arrivent ce soir, elles restent une semaine. Prépare quelque chose pour le dîner.». Léa lut trois fois le texte. Pas une demande, mais une injonction. Elle répondit: «André, jai un bébé, comment vaisje faire quand ils seront là?». La réponse fut immédiate: «Ne te mêle pas, viens les accueillir, cest ma famille.»

Madame Dupont, la mère de Léa, lavait toujours jugée froidement, pensant que son fils méritait mieux. Inès, ma sœur, était une femme daffaires prospère, propriétaire dun petit salon de coiffure, fière de sa célibat. Elle méprisait les enfants, les voyant comme un frein à sa carrière.

Le soir, Léa parvint à ranger lappartement, à préparer une soupe et des boulettes, à changer Maëlys en vêtements propres. Elle shabilla de façon pratique: un vieux jean et un tshirt froissé.

Le carillon retentit à sept heures précises. Jouvris la porte, venu du travail à la demiheure, et mallongeai immédiatement sur le canapé.

Maman! Inès! Entrez!

Madame Dupont entra, scrutant chaque recoin du hall, suivie dInès en tailleur coûteux, talons aiguilles, sac à main imposant.

Bonjour, lança Léa, essuyant ses mains sur un torchon.

Ah, bonjour, bonjour, répondit Madame Dupont dun ton sec, sans même ôter ses chaussures. André, aidemoi avec les valises.

Inès sarrêta à lencadrement, fixant Léa.

Tu suis le jour à la maison? Au moins habilletoi convenablement pour des invités.

Léa sentit ses joues rougir.

Pardon, jétais occupée avec le bébé.

Je vois, Inès déposa ses talons et savança dans le salon où ma mère sétait déjà installée. Maman, je tavais pourtant dit que cet endroit était négligé.

Je continuais à parler avec les deux femmes, leur demandant sils étaient arrivés sans problème, sans prêter attention à Léa.

Vous dînerez quoi? demanda Léa, jetant un regard dans la pièce.

Quavezvous préparé? demanda Madame Dupont, les sourcils froncés.

Soupe et boulettes.

Soupe? siffla Inès. Nous voulions quelque chose de léger, une salade, du poisson à la vapeur.

Je ne le savais pas

Très bien, amène ce que tu as, fit un geste Madame Dupont. Ne te plains pas.

Je mis la table. Madame Dupont et Inès critiquèrent chaque détail: la soupe trop salée, les boulettes trop sèches, le pain rassis. Javançais silencieusement ma fourchette, sans la défendre.

Où est la petite? demanda ma mère une fois le repas terminé.

Elle dort, répondit Léa en ramassant les assiettes sales.

Réveillela, je veux voir ma petitenièce.

Elle vient juste de sendormir, ce ne serait pas judicieux.

Réveillela, sinon je le ferai moimême.

Léa alla dans la chambre. Maëlys était paisible, les bras étendus. Il était difficile de la réveiller, mais elle neut dautre choix.

Quelle petite, elle pleure tout le temps, commenta Inès en la prenant.

Elle na que huit mois, elle a eu peur quand je lai réveillée, tenta de répondre Léa.

Cest pour ça que je ne veux pas denfants, répliqua Inès, se tournant. Des ennuis constants.

Madame Dupont prit la petite dans ses bras, la tournant, lobservant.

Elle est trop maigre, tu la nourris correctement?

Bien sûr!

Tu ne trouves jamais le temps pour rien dautre que toimême, la maison nest même pas impeccable.

Léa serra les poings. Elle avait passé la journée à nettoyer, cuisiner, soccuper de lenfant, et cela ne suffisait jamais.

Maman, Inès, vous voulez vous reposer? proposai mon frère. Vous devez être fatiguées.

Oui, pourquoi pas, répondit Madame Dupont en rendant Maëlys à Léa. André, montrenous où nous dormirons.

Jai mis un canapélit dans le salon, annonça Léa. Nous navons que deux chambres, lune pour lenfant.

Un canapélit? arqua un sourcil Inès. Sérieusement?

Inès, rendstoi dans la chambre de lenfant, suggéra André. On mettra Maëlys dans notre lit pour la nuit.

Léa voulut protester, mais resta muette.

Quand les invités sinstallèrent enfin, Léa déplaça le berceau dans la chambre principale. Lenfant, réveillée, se mit à pleurer, incapable de se rendormir. Léa la berçait, chantait, mais les sanglots persistaient.

Léa, fais quelque chose! se plaignait André, se tournant dans le lit. Demain, je retourne au travail!

Jessaie! répliquatelle.

Pas assez!

Léa sortit dans la cuisine, ferma la porte, sassit sur un tabouret, serra la petite contre elle et pleura en silence.

Le matin suivant, un coup à la porte réveilla Léa.

Léa, debout! Il est déjà neuf heures!

Maëlys dormait encore dans le berceau, André était absent. Léa se leva, enfila son peignoir et descendit.

Dans la cuisine, Madame Dupont et Inès arboraient des expressions mécontentes.

Cela fait une heure que nous sommes réveillés, et il ny a pas encore de petitdéjeuner, lança Inès. Au moins le bouilloire a fonctionné.

Excusezmoi, je nai pas entendu vos pas, répondit Léa en sapprochant du feu. Que désirezvous?

Un œuf, mais pas dans le gras, juste dans la poêle sèche, je ne peux pas manger de gras, déclara Madame Dupont.

De la bouillie davoine à leau, sans sucre, et du café vrai, pas instantané, ajouta Inès.

Je navais que du café instantané, mais je gardai le silence et préparai le petitdéjeuner.

Écoute, dit Inès en sappuyant sur la chaise, puisque tu ne travailles pas, tu cuisineras pour nous. On te donnera une liste de courses et des recettes.

Léa resta figée, le fouet à la main.

Quoi?

Rien de spécial, haussatelle les épaules. Tu ne fais rien de toute la journée, alors tu pourrais au moins être utile.

Je suis avec le bébé!

Le bébé dort la moitié de la journée, il y a du temps.

Madame Dupont acquiesça.

Inès a raison, nous ne sommes pas des étrangers, nous sommes de la famille. Tu devrais aider ton mari, cest ton devoir.

Où est André?

Au travail, il est parti tôt, dit Madame Dupont en prenant son thé. Au fait, ton sucre est bon marché, la prochaine fois achète du bon.

Léa termina le petitdéjeuner dans un silence pesant, les mains tremblantes. Elle servit les œufs secs et la bouillie grumeleuse.

Cest immangeable, repoussa Inès. Refaisle.

Je ne le refaire pas, rétorqua Léa calmement.

Quoi? Inès la fixa.

Jai dit que je ne le referais pas. Mangez ou cuisinez vousmême.

Comment osestu nous parler ainsi? Madame Dupont frappa son verre contre la soucoupe. Nous sommes des invités!

Les invités ne se comportent pas comme ça, répondisje, en retirant mon tablier. Je ne suis pas votre domestique. Jai mon travail, je suis mère.

Inès ricana.

Un travail? Soccuper dun bébé, ce nest rien. Tu nes quune charge sur mon frère.

Ça suffit, annonça Léa, se dirigeant vers la porte de la cuisine.

Où vastu? sécria Madame Dupont. Tu nas même pas fait la vaisselle!

Léa ne répondit pas. Elle monta à la chambre, ferma la porte, prit son téléphone et écrivit à André: «Ta mère et ta sœur me manquent de respect. Soit tu intervenais, soit je pars chez mes parents.».

Après trente minutes, il revint: «Ce nest pas ce que tu crois. Elles veulent juste aider. Patiente une semaine.».

Patiente. Toujours patiente. Léa jeta le téléphone sur le lit.

Maëlys se réveilla, pleura. Léa la prit, la changea, la nourrit. Depuis le salon, on entendait Madame Dupont et Inès discuter: «Égoïste, André la trompée, il aurait dû en choisir une autre».

Léa sortit avec Maëlys pour une promenade. Elle marcha dans le parc, poussant la poussette, observant les arbres dautomne. Elle devait réfléchir à la suite.

De retour, la cuisine sentait le gratin de pommes de terre aux champignons, préparé par Madame Dupont.

Ah, tu reviens, dit-elle sans se retourner. Où étaistu?

Nous nous baladions.

Bien, puisque tu ne veux pas cuisiner, jai fait les champignons. André adore les champignons, même sil ne te reste que quelques aliments.

Léa traversa la pièce sur la pointe des pieds, déposa Maëlys dans le lit, sassit sur le rebord du lit, le regard perdu. Que sétaitelle faite?

Autrefois, elle était confiante, joyeuse, avec des amis, un travail, des hobbies. Maintenant, elle se sentait comme une souris piégée qui nose plus ouvrir la bouche chez elle.

Le soir, André revint, de bonne humeur.

Comment sest passée ta journée? demandatil en embrassant ma mère sur la joue.

Jai fait les pommes de terre aux champignons, tes parents, répondit Léa.

Où est Léa? Inès lança depuis le canapé. On lui a demandé de préparer le petitdéjeuner et elle sest fâchée.

Léa! André cria. Viens ici!

Léa sortit de la chambre.

Questce qui se passe?

Maman dit que tu las bousculée ce matin.

Moi? Bousculée?

Oui, elle a dit que tu as refusé de préparer le repas.

Ce nest pas vrai! On ma imposé de cuisiner parce que je ne fais rien!

André fronça les sourcils.

Léa, vraiment? Tu ne peux pas tenir une semaine? Ce ne sont pas des étrangers.

Tu entends ce quelles disent?

Oui, cest normal. Tu es à la maison, tu peux aider.

Léa regarda son mari, son visage indifférent, mangeant tranquillement ses champignons. Elle comprit quil nétait pas de son côté.

Daccord, se levatelle, traversa la porte de la chambre et la referma derrière elle.

Le lendemain, Léa se leva avant tout le monde, emballa quelques vêtements, les papiers, largent quelle avait mis de côté, réveilla Maëlys, la nourrit, la changea et appela un taxi.

Madame Dupont et Inès dormaient encore quand Léa, bébé et sac sur lépaule, sortit de lappartement. André dormait encore. Personne ne la salue.

Mes parents habitent un petit troispièces à la périphérie de Lyon. Ma mère ouvrit la porte en peignoir, les yeux à moitié fermés.

Léa? Questce qui se passe?

Maman, on peut rester chez vous un moment?

Ma mère hocha la tête, laissant entrer sa fille. Mon père descendit, la regarda, et dit dun ton grinçant:

Ce maudit mari, encore?

Papa, sil vous plaît, sassittelle sur le canapé. Jai besoin de réfléchir.

Ma mère prit MaëlysJe décidai finalement de me reconstruire, seule, pour offrir à ma fille la paix que je navais jamais pu trouver.

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«Puisque tu ne travailles pas, tu devras nous préparer à manger !» s’exclama la belle-sœur en franchissant le seuil.
Seulement après un test ADN. On ne veut pas d’enfants des autres, a déclaré la belle-mère. – Seulement cent mille euros ? – ricana Élisabeth. – Tu ne mets pas cher la liberté de ton petit gars ! Peut-être que tu pourrais même aligner deux cent mille ? – S’il le faut, je trouverai, – marmonna Marie. – Alors, tu acceptes ? Si c’est juste une question d’argent. – Dis-moi, Marie, tu as mis longtemps à mûrir cette proposition ? – demanda Élisabeth. – Laissons l’argent de côté pour l’instant ! Réponds-moi franchement entre femmes ! – Évitons les sermons, – répliqua Marie en faisant la moue, – personne n’est sans défaut ! Toi, mère de famille nombreuse, tu comprendras bien que pour protéger son enfant… – Tu essaies de m’acheter, moi ou ma Daphné ? Tu crois qu’ici, on crie famine, et qu’avec ta paie, tout deviendra tout beau tout neuf ? Et que ton petit Vincent, après avoir fait tourner la tête à ma Daphné et l’avoir mise enceinte, maintenant… Je ne sais même pas comment dire. Se planque ou court se réfugier chez maman, histoire de faire nettoyer ses bêtises ! – Élisabeth, parlons franchement, – répondit Marie. – Mon Vincent n’a que dix-huit ans ! Qu’est-ce que tu veux, une famille et un bébé, déjà ? Il doit faire ses études, trouver un travail ! Comment peut-il avancer s’il a un poids à porter : une famille, un enfant ? – T’aurais aimé qu’il y pense avant de s’en prendre à ma Daphné ! – lança Élisabeth. – Il est temps qu’il prenne ses responsabilités d’adulte ! Il a fait un enfant, qu’il assume ! Sinon, il y a d’autres solutions : le tribunal, la pension alimentaire… Marie resta bouche bée. – Une corneille va t’entrer dans la bouche ouverte ! – souffla Élisabeth. – Ce n’est pas parce que je trime du matin au soir que je ne vois rien ! – Je ne veux pas me battre, mais régler ça à l’amiable, – reprit Marie une fois remise. – Je suis prête à payer pour la tranquillité. – Tu veux payer pour quoi, pour que Vincent ait mis Daphné enceinte ? Ou pour qu’il lui tourne le dos depuis deux mois ? Ou pour exiger que Daphné avorte ? Ou c’est une avance sur la pension alimentaire quand elle aura accouché ? Ce scénario, particulièrement, ne plaisait pas à Marie : à tout instant, son fils pouvait être pris la main dans le sac ! – Ne me mêle pas à tes combines ! – gronda Marie. – Je te propose de l’argent pour en finir une bonne fois pour toutes ! Après, peu m’importe ce que tu fais ! Vous voulez avorter, accoucher et garder l’enfant, ou le placer en foyer, c’est votre affaire ! Mais que mon Vincent ne soit en aucun cas concerné ! Et si l’offre ne suffit pas, ne me fais pas la morale : dis-moi le prix ! Je peux même prendre un crédit au nom de mon mari ! – Marie, va voir ailleurs si j’y suis ! – répondit Élisabeth. – En tant que femme respectable, je ne dirai pas où. Avec ce genre de proposition, inutile d’en parler d’honneur ! Ta monnaie, tu sais où te la mettre et pour combien de temps ! – Élisabeth, réglons ça sans faire d’histoires, – gronda Marie. – Va en paix ! – répondit Élisabeth. – Sinon j’appelle le chien ! Jusqu’au bout, impossible de savoir si Marie avait protégé son fils, mais tant qu’Élisabeth restait en colère, sa fille ne s’approchait pas de Vincent. Ce qui laissait au jeune homme le temps de se ressaisir et poursuivre tranquillement ses études. Si jamais Élisabeth changeait d’avis, Vincent aurait déjà disparu. À la ville, à l’université. Et dans les grandes villes, on a vite fait de se perdre de vue, pour cent ans ou plus ! Marie dut se retenir de ne pas tirer Élisabeth par les cheveux : – Quelle arrogance ! Refuser de l’argent ! Pourtant, je venais avec de bonnes intentions ! Elle menace d’appeler le chien ! C’est ça la mentalité ! Avec des femmes pareilles, vaudrait mieux ne pas partager un pique-nique, elles vous retourneraient comme une crêpe ! Mais Marie ignorait encore alors que l’histoire ne faisait que commencer. Car, chez les parents, on apprend toujours trop tard les soucis de ses enfants. Reste à espérer qu’il ne sera pas trop tard pour corriger. Quand Marie apprit par commérage que Vincent avait mis Daphné enceinte, son cœur faillit s’arrêter. – Impossible que mon Vincent se tourne vers Daphné ! Elle vient d’une famille nombreuse ! Il ne la regarderait même pas, c’est sûr ! – À toi de voir, demande au village – tout le monde le sait sauf toi ! – ricana Madame Dupuis. Marie rentra chez elle, désemparée, aucun mari ni fils, partis en forêt. Tandis qu’elle s’agitait, la mauvaise nouvelle l’obsédait. – Pourquoi ? Vers qui ? On n’a besoin d’eux pour rien ! Après avoir passé la journée à tourner ça en tous sens, Marie était à cran quand apparut son fils : – Où t’as traîné ? Y a-t-il pas de filles correctes au village ? Vincent dut avouer. Il comptait pourtant attendre la fin des vacances pour filer en apprentissage au bourg d’à côté. Mais il n’échappa pas à la colère de sa mère. Vincent fondit en larmes et chercha à attendrir. Ni un Apollon, ni futé, ni athlétique, il n’avait jamais beaucoup séduit. Mais ses dix-huit ans et ses hormones criaient famine ! Les copains s’en moquaient, il finirait vieux garçon. – Mais Daphné était d’accord ! – Daphné accepterait n’importe quel mec ! – s’indigna Marie. – Dix-neuf ans, aucun gars ne veut de ses ennuis familiaux ! Ils sont pauvres, les gosses affluent, le père est malade ! Épouse une fille pareille, tu feras le larbin pour sa famille toute ta vie ! – Mais elle est gentille et douce ! – sanglota Vincent. – Mais elle est laide, ça ne t’a pas rebuté ?! – hurla Marie. – Comment as-tu pu… Rougissant, Vincent baissa les yeux. – Sacré coup du sort ! – Marie se tordait les mains. – C’est arrivé deux fois tout au plus, – murmura Vincent. – Fallait pas plus ! – tonna Marie. – Les conséquences vont bientôt tomber ! Tu dois entrer à la fac l’an prochain ! Avec un enfant sur les bras ? Ils te mettront une pension alimentaire ! – Peut-être ce n’est pas de moi ? – hasarda Vincent. – On aimerait croire, mais qui d’autre sauterait sur une fille pareille – soupira Marie. – S’il faut, on passera par un test ADN ! Ce n’est pas à nous d’élever l’enfant d’un autre ! – Pourtant, elle jurait fidélité, – objecta Vincent. – Prie pour qu’elle t’ait menti, – grogna Marie, ouvrant la boîte où ils gardaient leurs économies. – Grégoire ! S’adressant à son mari pensif, Vincent filait dans sa chambre. – Ce n’est pas la fortune ici ! – s’exclama Marie. – Il reste le livret, – répondit Grégoire calmement. – La semaine prochaine, il sera débloqué. T’as oublié ? – Perdre la tête, il y a de quoi ! – Marie s’affaissa dans le fauteuil. – Tu as entendu ce qu’a fait Vincent ? – Il a grandi, notre garçon ! – sourit Grégoire. – On prépare le mariage ? – Le mariage ?! Avec elle ?! Jamais de la vie ! On paye et c’est tout ! Tu crois que cent mille suffiront ? – Aucune idée. Mais vu la situation d’Élisabeth, même un centime la ravirait ! – Un sou, non ! – secoua la tête Marie. Elle recompte tout, puis se rappelle les économies du livret. – On a deux cent mille, – conclut-elle. – J’en propose d’abord cent. Si elle veut marchander, deux cent ! La semaine prochaine, ce sera cinq cent. Marie hoche la tête, satisfaite de son calcul. – J’y vais avec toi ? – demande Grégoire. – Si tu surveillais mieux ton fils, on n’en serait pas là ! – grommela Marie. – Je vais me débrouiller seule ! *** La réponse d’Élisabeth restait floue, inutile de demander à Daphné. Elle ne décidait jamais rien. Vincent finit ses vacances et repartit pour le bourg, ordre formel : ne pas revenir avant l’été suivant. Le « héros » envolé, pourquoi revenir sur l’affaire ? On jasait sur Daphné, enceinte puis maman. Et sur Élisabeth. – Même pas de pension obtenue, elle va finir par manger les pissenlits par la racine ! Aux commérages, Élisabeth répondait que cela ne les regardait pas ! – On n’ira pas mendier chez vous ! On tiendra le coup, quoi qu’il arrive ! Fin juin, Vincent revenait au village, mais prudent, il ne sortait pas de la maison. Bientôt, départ pour la ville et l’université. Mais il rata ses examens, même pas le niveau d’une filière payante. – Grégoire, va voir l’armée et arrange-lui un report ! – réclamait Marie. – Là-bas, il oubliera tout ! Sinon, il pourra retenter sa chance l’an prochain ! Impossible d’arranger. Pour avoir insisté, Grégoire fut battu, puis mis quinze jours au frais. À son retour, il apporte une solution : – Il faut qu’il épouse Daphné et reconnaisse l’enfant ! Le temps que l’enfant ait trois ans, il sera exempté d’armée ! Et il peut toujours remettre un deuxième sur le métier ! Nouvel ajournement ! À la longue, il sera trop vieux pour être appelé ! – On t’a complètement assommé ou tu te crois à la foire ? – s’exclama Marie. – Même à mon pire ennemi, je ne souhaite pas ça ! – Sinon, il partira à l’armée ! Moins envie de perdre son fils à l’armée que de le voir épouser Daphné ! Mais pas le choix. – Allons supplier, – capitula Marie. – Grégoire, prends la boîte, on tente le tout pour le tout ! – Après t’être fait jeter par elle ? – ricana Grégoire. – Après tout ce qu’elle a subi cette année au village ? Peut-être vaut-il mieux que Vincent parte en forêt jusqu’à ses vingt-sept ans ! – Prends la boîte et viens ! – ordonna Marie.