La Revanche : Une Histoire de Vengeance et de Justice

**La Revanche**

Écoute, Maëlle, jai promis à un collègue de laider à déménager.

Aujourdhui ? demanda Maëlle à son mari.

Oui, il vient dacheter un deux-pièces. Sa femme va accoucher dun jour à lautre.

Et le week-end dernier, cétait la bouteille pour la nouvelle voiture dun autre. Tes collègues ont vraiment tout pour eux. Nous, par contre, ni voiture neuve ni grand appartement. Pourquoi, Théo, hein ?

Arrête de râler, Maëlle. Promis, le prochain week-end, on le passe ensemble. Théo lenlaça et plongea son regard dans le sien.

Jai du mal à te croire. Tous les week-ends, cest une excuse imprévue. Maëlle se dégagea légèrement.

Bon, si tu veux, je lappelle et je lui dis que je ne peux pas venir ? Théo prit un air contrarié.

Non, non. Tu as promis, alors va.

Théo sillumina aussitôt.

Maëlle, tu es en or. Alors, jy vais ? Il voulut lembrasser, mais elle bloqua son élan dune main posée sur sa poitrine.

Surtout, noublie pas ta promesse pour le week-end prochain, dit-elle.

***

Ils avaient étudié ensemble à la fac, tous les trois. Comme souvent, Maëlle plaisait à Luc, mais elle, cétait Théo qui lui avait tapé dans lœil. Ils passaient leurs journées en cours, allaient au cinéma, et les garçons la raccompagnaient chez elle. Un jour, Luc avoua ses sentiments.

Désolée, mais cest Théo que jaime, répondit Maëlle avec franchise.

Je comprends, le cœur a ses raisons, soupira Luc.

Dès lors, Luc ne sassit plus à côté deux en cours et cessa de la raccompagner. Quand ils sortaient en ville, il sesquivait rapidement.

Théo avait un petit appartement hérité de son grand-père. Toute la bande y traînait souvent. Maëlle venait aussi, mais refusait toujours dy passer la nuit, malgré ses insistances. Jusquà ce réveillon du Nouvel An où elle resta. Peu après, ils emménagèrent ensemble.

Luc ne venait que rarement. Voir le bonheur de son rival, même sil était son ami, lui était insupportable.

Quand est-ce que vous vous mariez ? demanda-t-il un soir, lors de la fête pour la remise des diplômes.

On est bien comme ça, non, Maëlle ? répondit Théo pour eux deux.

Maëlle baissa les yeux sans mot dire.

Tas tort. Toutes les filles rêvent dune robe blanche et dun mariage. Maëlle, laisse-le tomber et épouse-moi, lança soudain Luc.

Théo lui jeta un regard noir.

En fait, je comptais justement lui faire ma demande, jattendais le bon moment. Théo sortit une bague de sa poche et la tendit à Maëlle. Tu veux mépouser ?

Maëlle rougit de bonheur.

Bien sûr, dit-elle, sans remarquer que Luc sétait levé et parti.

Deux mois plus tard, Luc était leur témoin de mariage.

Maëlle, sil te fait du mal, dis-le-moi tout de suite, glissa-t-il pendant le repas.

Et toi, quand est-ce que tu te maries ? rétorqua-t-elle.

Il attend quon divorce, rigola Théo. Tu peux toujours rêver. Il adressa à Luc un regard de vainqueur.

Assez, la paix, coupa Maëlle. Viens danser. Elle entraîna Théo loin de la table.

Trois mois après le mariage, Luc arriva à lanniversaire de Maëlle avec un énorme bouquet de roses rouges. Une fois les invités partis, Théo ne décoléra pas, reprochant à sa femme davoir trop réagi à ce cadeau. Tout le monde lavait remarqué, et ça lavait ulcéré.

Ne sois pas jaloux, je naime que toi, assura Maëlle.

Jespère, grogna Théo entre ses dents.

Trois ans passèrent. Le couple était heureux, mais les disputes et les malentendus saccumulaient. La jalousie maladive de Théo en était la cause principale. Il ne supportait pas que dautres hommes regardent Maëlle. Il voulait quelle ait un enfant et reste à la maison.

Mais Maëlle tenait à travailler, à prendre de lexpérience avant de fonder une famille. Elle commença à remarquer que Théo agissait bizarrement. Le week-end, il trouvait toujours une excuse pour sortir. Et quand il restait, il ronchonnait, sennuyait et sénervait pour un rien.

Luc, tu sais si Théo a une maîtresse ? demanda-t-elle un jour.

Maëlle, voyons, il taime, répondit-il, mais en détournant le regard.

Tu mens mal, sourit-elle.

***

Ce jour-là, Théo sétait encore échappé. Maëlle soupira et se lança dans le ménage. Une fois lappartement impeccable et le linge étendu sur le balcon, on sonna à la porte. Elle pensa dabord à Théo, mais il avait ses clés. En ouvrant, elle trouva Luc sur le palier.

Toi ? Où est Théo ? demanda-t-elle, sans même dire bonjour.

Il nest pas là ? répondit-il, étonné. Je peux entrer ? Et Théo, il est où ?

Entre, puisque tu es là. Un thé ? Théo aide quelquun à déménager.

Ah, oui, javais oublié. Luc se frappa le front. Maëlle le regarda avec suspicion, mais ne dit rien.

Ils burent leur thé en silence, la gêne sinstallant.

Maëlle, tu me plais toujours, avoua soudain Luc.

Luc, je croyais que tu avais tourné la page.
Je voulais juste que tu le saches.
Je le sais, Luc.

Il y a autre chose. Il avala une gorgée, évitant son regard.

Ça commence bien. Je dois minquiéter ?

En fait, Théo croit que tu le trompes. Quil y a quelquun dautre, lâcha Luc, les yeux baissés.

Je sais. Il ta demandé de vérifier avec qui ? Maëlle eut un rire amer. Il ny a personne. Tu las dit toi-même, jaime mon mari.

Théo ma demandé de enfin, tu vois Il rougit, embarrassé.

Non, je ne vois pas.

Il voulait que je te séduise, avoua Luc à voix basse.

Une mise à lépreuve ? comprit-elle.

En gros. Ne crois pas que jai accepté ! Mais tu le connais, quand il a une idée en tête Mieux vaut que ce soit moi quun autre. Il ma fait promettre de ne rien te dire.

Sérieux, Luc ? Donc tu savais quil nétait pas là et tu es venu ? sindigna Maëlle.

Jai accepté de venir, mais pas de jouer le jeu. Cest pour ça que je te dis tout. Il transpirait de gêne.

Cest minable ! Je ne mattendais pas à ça de la part de Théo, encore moins de toi. On soupçonne souvent lautre de ce dont on est coupable. Alors, dis-moi, il a quelquun ?

Je ne sais pas. Luc se leva, essuya la sueur de son front avec un torchon, mais Maëlle larrêta sèchement.

Je crois que tu devrais partir.

Oui. Il hésita. Maëlle, tu peux toujours compter sur moi.

Luc, sors !

Maëlle nen croyait pas ses oreilles. Théo avait osé lui tendre un piège. Et avec son ami ! Quelle stupidité. Ou alors Luc inventait tout pour les brouiller ? Mais pourquoi avouer ? Les questions sentrechoquaient dans sa tête, sans réponse. La colère et la tristesse grandissaient en elle. Cétait à elle dêtre jalouse, pas à lui ! Où était-il ? Absent chaque week-end, en retard le soir

Elle décida de ne rien faire pour linstant. Il fallait réfléchir. Quand Théo rentra, elle avait préparé le dîner. Il ne semblait pas fatigué, bien au contraire.

Tu as aidé ton collègue ? demanda-t-elle calmement.

Ouais.

Vous navez même pas fêté ça ? insista-t-elle.

Sa femme est enceinte, je te lai dit.

Ils ont déménagé dans une autre ville ? Le temps que tu as mis, on aurait pu faire laller-retour deux fois.

On a monté les meubles directement, répondit Théo, le nez dans son assiette.

Luc est passé. Pourquoi ne las-tu pas appelé pour taider ?

Il avait dit quil était occupé. Il est venu pourquoi ? Théo leva les yeux vers elle.
Maëlle haussa les épaules.

Comme ça, on a discuté, je lui ai offert un thé. Elle lobservait attentivement.

Je suis crevé, je vais prendre une douche. Théo quitta la table.

Maëlle réfléchit plusieurs jours, puis décida de se venger. Si Théo voulait jouer, elle aussi jouerait. Une collègue, Élodie, jeune, libre et sans scrupules, semblait parfaite pour le rôle. Maëlle lui exposa son plan dans un café.

Tu nas pas peur ? demanda Élodie, amusée.

Que tu séduises mon mari ? Cest bien pour ça que je tai choisie. Mais pas pour de vrai, précisa Maëlle. Juste assez pour que je vous surprenne en train de vous embrasser, par exemple.

Élodie sourit.
Il en vaut la peine, au moins ?

Tout à fait. Théo sera à la maison samedi. Je trouverai une excuse pour sortir. Tu viendras, tu diras que tu mattends, et tu feras le reste.

Tu ne le regretteras pas ?

Maëlle hésita.

Tu es daccord ?

Elle en avait assez des doutes. Elle était blessée. Comment Théo avait-il pu imaginer une telle chose ? Et envoyer Luc ! À lui maintenant de prouver quil savait résister.

Théo râla quand Maëlle annonça son départ pour quelques heures.

Une collègue doit passer me donner des documents, attends-la, sil te plaît.

Elle fit des courses, téléphone éteint, mais son cœur ny était pas. Que se passait-il chez elle ? Bon, Théo avait voulu la tester, mais elle, était-elle mieux ? La vengeance était un jeu de faibles. Était-ce elle ? Luc avait été honnête, mais Élodie Que savait-elle delle ? Provoquer Théo était mesquin. Ils auraient dû simplement parler

Il fallait arrêter tout ça avant quil ne soit trop tard. Elle courut presque jusquà chez elle, le souffle court, se maudissant. Elle entra comme une tornade.

Le couple, surpris sur le canapé, sécarta brusquement, mais Maëlle avait bien vu.

Maëlle ?! Théo bondit, les cheveux en bataille.

Qui dautre ?

Élodie, impassible, se leva, lissa sa robe, passa une main dans ses cheveux et sortit sans un mot. La porte claqua.

Maëlle, ce nest pas ce que tu crois commença Théo.

Et quest-ce que je pourrais croire ? Avec ma collègue, sur notre canapé Je suis arrivée à temps.

Maëlle, cest elle qui Mais je suis un homme

Et tu en es ravi. Alors, quest-ce quon fait maintenant ? Bref, on est quittes. Jai compris quon ne pouvait pas te faire confiance. Jaurai un enfant, je serai coincée à la maison, et toi, tu iras « déménager des meubles » ? Assez de mensonges. Et impliquer Luc, cétait bas. Je ne veux plus te voir.

Il ta tout raconté ?! Je men doutais. Quel salaud.

Cest aussi mon ami, pas seulement le tien.

Maëlle, arrête ce jeu Je suis coupable, mais toi aussi

Un jeu ? Si jétais arrivée plus tard ? Tu laurais emmenée dans notre chambre ?

Maëlle, pardon

Assez. On ne va pas continuer cette comédie. Comment vivre ensemble maintenant ? En se soupçonnant sans cesse ? Aucun de tes collègues na déménagé ces week-ends. Je lai vérifié. On na pas denfant, le divorce sera rapide. Lappartement est à toi, je pars. Maëlle se tut, retenant ses larmes.

Chez Luc ? Théo senflamma.

Idiot ! Elle lui lança un regard méprisant.

Elle partit chez ses parents, leur annonça le divorce.

Je resterai ici le temps de trouver un appartement.

Tu nas pas voulu nous écouter, tu as voulu vivre avec lui trop vite. Il fallait dabord vous marier commença sa mère.

Inutile de chercher un appartement. On a de largent. On économisait pour voyager à la retraite. Ça suffira pour un studio, grommela son père.

Papa, non.

Écoute-nous pour une fois, insista-t-il.
Maëlle céda.

Lautomne pluvieux passa, puis lhiver. Pour le Nouvel An, Maëlle voulut rester seule. Une semaine après leur séparation, Théo avait ramené une autre femme chez eux, sans même attendre le divorce. Maëlle eut la confirmation quil la trompait depuis longtemps.

Le moral dans les chaussettes, elle décida de fêter minuit avec une coupe de champagne avant daller se coucher. Quand on sonna, elle crut à ses parents venus la réconforter. Mais cétait Luc, avec un petit sapin décoré de boules colorées.

Je peux entrer ? Je savais que tu serais seule.

Comment tu mas trouvée ? Elle faillit lui sauter au cou, tellement elle était heureuse.

Ils placèrent le sapin près de la bouteille. Maëlle apporta un autre verre. Ils trinquèrent à minuit.

Laisse-moi deviner ton vœu, dit-elle.

Le même que le tien, sourit Luc.

Ils rirent. Tout semblait plus léger.

Un an plus tard, ils se marièrent. Neuf mois après, naquirent des jumelles. Quand le bonheur arrive, cest à pleines mains.

Parfois, la revanche a du bon elle remet les pendules à lheure.

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La Revanche : Une Histoire de Vengeance et de Justice
Je crois que notre amour s’est éteint – Tu es la plus belle fille de la fac, avait-il dit en lui tendant un bouquet de marguerites du marché près du métro. Anna avait ri en acceptant les fleurs. Les marguerites sentaient l’été et quelque chose d’indéfinissable mais juste. Dimitri se tenait devant elle, le regard de celui qui sait exactement ce qu’il veut. Et il la voulait, elle. Leur premier rendez-vous eut lieu au parc Montsouris. Dimitri avait apporté un plaid, un thermos de thé et des sandwiches maison préparés par sa mère. Ils restèrent assis dans l’herbe jusqu’à la nuit tombée. Anna se souvenait de son rire, la tête renversée. De sa main effleurant la sienne comme par hasard, de ses yeux qui la fixaient comme si elle était la seule personne à Paris. Trois mois plus tard, il l’emmena au cinéma voir une comédie française qu’elle ne comprit pas, mais elle rit aux éclats avec lui. Six mois après, elle rencontra ses parents. Un an plus tard, il lui demanda d’emménager avec lui. – On passe chaque nuit ensemble, disait Dimitri en jouant avec ses cheveux. Pourquoi payer deux loyers ? Anna accepta. Pas pour l’argent, évidemment. Mais parce qu’à ses côtés, le monde prenait sens. Leur studio en location sentait le pot-au-feu du dimanche et le linge fraîchement repassé. Anna apprit à cuisiner ses boulettes préférées – à l’ail et à l’aneth, comme les faisait sa mère. Le soir, Dimitri lui lisait à voix haute des articles sur le business et la finance. Il rêvait d’entreprendre. Anna l’écoutait, la joue posée dans la main, croyant en chaque mot. Ils faisaient des projets. D’abord : économiser pour l’apport. Ensuite : leur propre appartement. Puis : une voiture. Des enfants évidemment. Deux, un garçon et une fille. – On aura le temps de tout, disait Dimitri en l’embrassant sur la tête. Anna acquiesçait. Près de lui, elle se sentait invincible. …Quinze ans de vie commune, meublés de choses, d’habitudes et de rituels. Un appartement dans un bon quartier, avec vue sur un square. Vingt ans d’emprunt, remboursés en avance, en sacrifiant les vacances et les restaurants. Une Toyota grise dans la cour – Dimitri l’avait choisie, négociée, astiquée chaque samedi. La fierté gonflait dans la poitrine comme une vague chaude. Ils avaient tout obtenu seuls. Sans l’aide des parents, sans piston, sans chance. Juste par le travail, l’économie, la persévérance. Elle ne se plaignait jamais. Même épuisée au point de s’endormir dans le métro et se réveiller au terminus. Même quand l’envie de tout plaquer pour une plage la saisissait. Ils étaient une équipe. Dimitri le disait, et Anna croyait. Le bonheur de Dimitri avait toujours la priorité. Anna avait intégré cette règle dans son ADN. Mauvaise journée au travail ? Elle préparait le dîner, servait le thé et écoutait. Une dispute avec le patron ? Elle lui caressait les cheveux, murmurait que tout irait mieux. Doute sur lui-même ? Elle trouvait les mots, le sortait du gouffre. – Tu es mon ancre, mon refuge et mon soutien, disait Dimitri dans ces moments. Anna souriait. Être l’ancre de quelqu’un – n’est-ce pas ça, le bonheur ? Il y eut des périodes difficiles. La première, cinq ans après leur union : la boîte de Dimitri avait fait faillite. Trois mois à la maison, à feuilleter les annonces, son humeur devenant sombre. La seconde fut pire : des collègues l’avaient trahi, il avait perdu son emploi et dû vendre la voiture pour rembourser un gros montant. Jamais Anna ne le blâma, ni par un mot ni par un regard. Elle prit des missions en plus, travailla la nuit, économisa sur elle-même. Une seule chose comptait : comment allait-il ? Allait-il craquer ? Perdre confiance ? …Dimitri s’en sortit. Il trouva mieux. Ils rachetèrent une voiture – la même Toyota grise. La vie retrouva son cours. Il y a un an, dans la cuisine, Anna osa enfin dire ce qu’elle pensait depuis longtemps : – Il est temps, tu ne crois pas ? Je n’ai plus vingt ans. Si on attend encore… Dimitri acquiesça, sérieux : – Préparons-nous. Anna retint son souffle. Tant d’années à attendre le bon moment. Et le voilà. Elle l’avait rêvé mille fois. Des petites mains serrant la sienne. L’odeur de la poudre pour bébé. Les premiers pas dans le salon. Dimitri lisant un conte le soir. Un enfant. Leur enfant. Enfin. Les changements vinrent tout de suite. Anna écarta tout – régime, horaires, efforts. Pris rendez-vous, analyses, vitamines. La carrière passa au second plan alors qu’on venait de lui proposer une promotion. – Tu es sûre ? Ce genre d’opportunité ne revient qu’une fois, lui lança sa chef par-dessus ses lunettes. Anna était sûre. La promotion promettait des déplacements, des horaires décalés, du stress. Pas l’idéal pour une grossesse. – Je préfère prendre un poste au bureau local, répondit-elle. La chef haussa les épaules. Le bureau était à quinze minutes de chez elle. Un travail routinier sans perspectives, mais elle rentrait pile à 18h, sans penser au boulot le week-end. Anna s’y habitua vite. Les collègues étaient sympathiques, pas ambitieux. Elle préparait ses déjeuners, se promenait le midi, dormait avant minuit. Tout pour l’enfant à venir. Tout pour leur famille. Le froid arriva sans qu’elle le remarque. Au début, elle n’y prêta pas attention. Dimitri travaillait beaucoup, il était fatigué. Ça arrive. Mais il cessa de demander comment se passait sa journée. Cessa de l’embrasser avant de dormir. Cessa de la regarder comme avant, lorsqu’il jurait qu’elle était la plus belle du campus. Le silence s’installa. Un silence anormal. Avant, ils parlaient des heures – travail, projets, bêtises. Désormais, Dimitri était scotché à son téléphone toute la soirée. Réponse brève aux questions. Il s’endormait, tourné vers le mur. Anna fixait le plafond, allongée. Il y avait entre eux un gouffre large comme un demi-matelas. La tendresse disparut. Deux semaines, trois, un mois. Anna arrêta de compter. Et son mari trouvait toujours une excuse : – Je suis trop fatigué. Demain, d’accord ? Demain n’arrivait jamais. Elle demanda franchement. Un soir, rassemblant son courage, elle se posta devant la porte de la salle de bain. – Qu’est-ce qui se passe ? Dis-moi la vérité. Dimitri regardait ailleurs, quelque part vers l’encadrement de la porte. – Tout va bien. – Faux. – Tu te fais des idées. C’est juste une phase. Ça passera. Il la contourna, s’enferma dans la salle de bain. L’eau coula. Anna resta dans le couloir, la main sur son cœur. Ça faisait mal. Sourde, constante. Elle tint encore un mois. Puis, n’en pouvant plus, Anna demanda frontalement : – Tu m’aimes ? Silence. Long, effrayant. – Je… je ne sais pas ce que je ressens pour toi. Anna s’assit sur le canapé. – Tu ne sais pas ? Dimitri finit par croiser son regard. Rien dans ses yeux. Que du vide, du trouble. Pas une étincelle de ce feu des débuts. – Je crois que notre amour s’est éteint. Depuis longtemps. Je me taisais pour ne pas te faire de mal. Des mois, Anna avait vécu dans cet enfer, sans savoir la vérité. Elle observait ses regards, analysait chaque mot, cherchait des explications : problèmes au bureau, crise de la quarantaine, mauvaise humeur tenace… Mais il avait juste cessé de l’aimer. Et gardé le silence, alors qu’elle préparait leur avenir, renonçait à sa carrière, se préparait à la maternité. La décision tomba d’un coup, sans « peut-être », « si jamais ça s’arrange », « il faut patienter ». Assez. – Je demande le divorce. Dimitri pâlit. Anna vit sa pomme d’Adam tressauter. – Attends. Ne décide pas si vite. On peut essayer… – Essayer ? – Et si on avait un bébé ? Peut-être qu’un enfant changerait tout. On dit que ça rapproche les couples. Anna éclata de rire. Un rire amer, laid. – Un enfant empirerait tout. Tu ne m’aimes plus. À quoi bon fonder une famille ? Pour divorcer avec un nouveau-né ? Dimitri ne répondit rien. Rien à dire. Anna partit le même jour. Elle rassembla quelques affaires, loua une chambre chez une amie. Les papiers du divorce furent déposés une semaine plus tard, lorsque ses mains cessèrent de trembler. Le partage des biens promettait d’être long : appartement, voiture, quinze ans d’achats et de décisions. Le notaire parlait d’évaluation, de parts, de négociations. Anna hochait la tête, prenait des notes, tentant de ne pas penser que leur vie était dorénavant mesurée en mètres carrés et chevaux. Rapidement, elle trouva une location pour elle seule. Anna réapprenait à vivre en solo. Cuisiner pour une personne. Regarder une série sans commentaire à côté. S’endormir sur le grand lit, toute seule. La nuit, la tristesse surgissait. Elle enfouissait son visage dans l’oreiller et repensait aux marguerites du marché, aux plaids au parc Montsouris, à son rire, ses mains, sa voix murmurant « tu es mon ancre ». La douleur était atroce. Quinze années ne s’effacent pas comme un vieux bibelot au rebut. Mais une autre sensation perçait à travers ce chagrin : le soulagement, l’évidence. Elle avait eu le courage de s’arrêter à temps. Avant de se lier à cet homme par un enfant. Avant de s’enfermer dans un mariage vide pour « sauver la famille ». Trente-deux ans. Toute la vie devant. Peur ? Follement. Mais elle s’en sortirait. Elle n’a tout simplement pas le choix.