Elle a sorti ses valises et, pour la première fois en dix ans, a ressenti la liberté.

Éléonore Martin pose ses valises et, pour la première fois depuis dix ans, elle se sent libre.
Madame, vous plaisantez ? Cest la troisième fois cette semaine!

La vendeuse du supermarché la regarde, clairement agacée. Éléonore se tient à la caisse, rougissant puis pâlissant à chaque instant. Elle tient une feuille de papier froissée quelle tend pour la cinquième fois.

Pardon, mon mari ne ma donné que trois euros pour les courses

Trois! sexclame la vendeuse, les bras en lair. Vous avez quarantecinq ans et vous vous comportez comme une petite! Cest votre mari qui décide!

Vous ne comprenez pas

Je comprends tout! Jai la file dattente, et vous hésitez encore à choisir ce que vous achetez pour trois euros! Prenez quelque chose et partez!

Éléonore attrape du pain et du lait, paye, sort du magasin, sappuie contre un mur dans la rue, inspire profondément. Les larmes montent, mais elle se retient. Pas de pleurs, pas en public.

Le soir, son mari Serge rentre du travail, de mauvaise humeur. Éléonore lattend dans le hall, prend son sac.

Serge, le dîner est prêt. Jai fait des boulettes, des pommes de terre

Encore des fritures? il grimace. Mon estomac se plaint de ta cuisine!

Hier, tu mas demandé des boulettes

Hier, oui! Aujourdhui, tu changes davis! Cest si difficile de se souvenir?

Éléonore reste muette, baisse la tête, se dirige vers la cuisine. Serge sinstalle dans le fauteuil devant la télévision.

Et où est largent? Je tai donné quatre euros ce matin!

Trois, cest ce que jai reçu.

Ninsiste pas! Je sais mieux que toi!

Daccord, trois. Jai acheté du pain, du lait, du beurre. Voilà les tickets.

Serge prend les tickets, les examine.

Du pain à quarantehuit centimes? Pourquoi si cher?

Cest du pain ordinaire, Serge

Le pain ordinaire coûte trente centimes! Tu as trop payé! Gaspillage!

Éléonore serre les lèvres. Encore une dispute pour quelques centimes, encore un conflit quotidien.

Autrefois, tout était différent. Ils se sont rencontrés au travail. Serge arriva dans leur service comme nouveau directeur, beau, sûr de lui, ambitieux. Il remarque Éléonore, commence à la courtiser.

Léa, vous êtes si charmante. On ira prendre un café?

Volontiers.

Sans parler travail. Je veux vous connaître.

Il est galant, fait des compliments, offre des fleurs. Éléonore tombe amoureuse. Après deux relations ratées, elle espère enfin le bonheur. Serge semble parfait.

Ils se marient rapidement, six mois après leur rencontre. Éléonore est ravie, croit avoir trouvé son destin.

Les premiers mois sont vraiment idylliques. Serge est attentionné, prévenant, mais parfois il lance des remarques étranges.

Léa, cette robe ne te va pas, elle est trop criarde.

Jaime bien

Oui, mais tu as lair vulgaire. Porte plutôt du gris.

Éléonore change de tenue, veut plaire à son mari.

Puis arrivent les critiques culinaires.

La soupe est trop salée.

La viande est trop dure.

La salade est bizarre.

Elle sefforce de mieux cuisiner, achète des livres, regarde des recettes, mais Serge trouve toujours quelque chose à redire.

Un jour, il lui propose de quitter son emploi.

Léa, pourquoi travailler? Je gagne bien ma vie, je subvendrai la famille.

Mais jaime mon travail

Travailler! Tu ne gagnes que des miettes! Reste à la maison, occupetoi du foyer. Notre maison est en désordre, la nourriture nest pas bonne.

Éléonore cède, démissionne, devient femme au foyer. Au début, elle aime le rythme, pas de réveil matinal, tout à son tempo.

Mais Serge transforme rapidement la vie dÉléonore en enfer. Chaque jour, contrôles, réprimandes.

Pourquoi y atil de la poussière sur létagère?

Pourquoi la chemise nestelle pas bien repassée?

Pourquoi le dîner est à 13h et pas à 12h30?

Éléonore court, tente de tout faire, mais il y a toujours quelque chose à critiquer.

Le pire, cest largent. Serge lui donne une somme fixe chaque semaine, trois euros, au maximum cinq. Il veut un compterendu de chaque centime.

Où sont les vingt centimes?

Jai acheté un croissant

Un croissant? On a du pain à la maison!

Javais envie de sucré

Largent nest pas une gomme! La prochaine fois, demande la permission!

Éléonore doit demander la permission à son mari pour un simple croissant.

Elle cherche un emploi, passe plusieurs entretiens, mais Serge découvre tout et déclenche des conflits.

Tu oses vouloir travailler? Qui va nettoyer la maison?

Je pourrai faire les deux

Tu ne pourras pas! Tu fais déjà tout à moitié! Cest fini, ta place est à la maison!

Il linterdit de voir ses amies, prétend quelles la corrompent.

Serge, je veux aller à lanniversaire de Capucine

À Capucine? Cette elle a déjà trois mariages!

Elle est mon amie

Pas damie! Les amies incitent aux infidélités! Tu niras pas!

Éléonore renonce à sortir, les amies arrêtent de linviter, se sentent blessées.

Capucine tente de la joindre plusieurs fois.

Léa, questce qui tarrive? Tu as disparu!

Occupée, cest tout

Tu restes à la maison! Prenons un café!

Impossible, Serge ne veut que

Peu importe Serge! Tu es folle?

Le foyer devient une secte, le gourou: son mari.

Les années passent, cinq, sept, dix ans. Éléonore devient une ombre, se déplace en silence, parle à voix basse, évite les regards. Ses seules bouées sont les livres lus en cachette, les séries regardées quand Serge est au travail.

Un jour, elle entre dans un supermarché, choisit des légumes, et entend une voix familière.

Léa? Cest bien toi?

Elle se retourne. Cest Capucine, son amie de longue date, quelle na pas vue depuis huit ans.

Capucine

Mon Dieu, ça fait longtemps! Capucine la serre. Où étaistu passée? Je tai appelée, écrit!

Je sais, désolée. Jai été occupée.

Occupée, Capucine se penche, lobserve. Léa, ça va? Tu as lair pâle.

Tout va bien.

Non, ça ne va pas. Tu as maigri, tu as lair abattue. Questce qui se passe?

Éléonore veut plaisanter, changer de sujet, mais Capucine la prend par la main, lentraîne dans un café de lautre côté de la rue.

Restons un moment, parlons, sans dispute.

Au café, Éléonore raconte lessentiel: le contrôle, les critiques, largent. Capucine écoute, le visage se fait plus sombre.

Léa, cest ce quon appelle de la violence psychologique, du harcèlement domestique.

Quelle violence? Il ne me frappe pas

Pas besoin de frapper! Il te détruit moralement, il surveille chaque geste.

Peutêtre il est juste très exigeant.

Exigeant! Capucine frappe la table du poing. Réveilletoi! Il te traite comme une bonne à tout faire! Tu es une personne, pas une machine.

Une personne

Alors pourquoi acceptestu ce traitement?

Éléonore ne sait quoi répondre. Lamour a disparu depuis longtemps, il ne reste que lhabitude et la peur.

Capucine, comment je pourrais partir? Où? Je nai rien!

Tu as toi! Tu trouveras un travail, un logement!

À quarantecinq ans, à qui pourraisje servir?

Tu es comptable, tu as de lexpérience! Tu trouveras un poste! Je peux taider, jai des contacts.

Capucine laide réellement. Une semaine plus tard, elle lappelle: il y a un poste dans une petite entreprise, bon salaire, horaires flexibles.

Viens à lentretien, jai parlé au directeur, il est prêt à tembaucher.

Éléonore accepte, ment à Serge en disant quelle va au supermarché. Lentretien se passe bien, le directeur, un homme de cinquante ans, courtois, examine son CV, pose quelques questions.

Éléonore Martin, pourquoi cette pause?

Des raisons familiales, le foyer

Je comprends. Votre expérience est solide, vous vous intégrerez rapidement. Prête pour lundi?

Oui!

De retour chez elle, le cœur léger, elle ressent pour la première fois depuis des années une vraie joie. Un travail, de largent, de la liberté.

Le soir, Serge rentre, elle prend son courage.

Serge, il faut quon parle.

De quoi? Il ne lève même pas les yeux du téléphone.

Jai trouvé un emploi.

Le silence sinstalle. Serge lève enfin la tête.

Questce que tu dis?

Jai été embauchée comme comptable, je commence lundi.

Sans mon accord?

Serge, je suis une adulte, je nai pas besoin de ton accord.

Il se lève, sapproche, la colère grimpe.

Pas besoin? Mais je tai dit que cétait nécessaire! Tu es ma femme, tu dois demander!

Jai déjà signé le contrat.

Tu vas partir demain!

Non, jy vais.

Quoi?

Jai dit que je ne partirai pas! Éléonore se surprend par son audace. Ça suffit! Dix ans dattente! De ton contrôle, de tes critiques! Assez!

Tu te rebelles? Serge la saisit par les épaules. Qui seraistu sans moi? Personne! Je te nourris, je thabille!

Tu me donnes trois euros par semaine! Avec ça, on ne peut même acheter du pain et de leau!

Tu gaspilles!

Jai acheté un croissant! La voix sélève. Je nai pas acheté de nouveaux vêtements depuis cinq ans! Toi, tu achètes chaque mois quelque chose de neuf!

Je dois être présentable au travail!

Moi aussi! Je suis aussi une personne!

Serge lève la main, prêt à frapper. Elle ferme les yeux, sattend à la violence, mais il se contente de se retourner et de claquer la porte.

Éléonore reste au milieu de la cuisine, les genoux tremblants, mais une étrange légèreté lenvahit. Pour la première fois depuis dix ans, elle dit ce quelle pense réellement.

Lundi, elle part au travail. Serge ne dit rien, ne la retient pas. Elle sadapte à lofficine, aux collègues, aux tâches. Au début, elle se sent déplacée, mais progressivement, elle retrouve ses compétences, apprend de nouveaux logiciels.

Ses collègues sont sympathiques, surtout Irène, une comptable de son âge.

Léa, comment ça se passe? Tu tiens le coup?

Jessaie. Jai un peu perdu le fil pendant ces années.

Pas de souci, tu te remémoreras vite! Si tu as besoin, je suis là.

Après un mois, elle reçoit son premier salaire: vingtcinq euros. Pour certains cela semble dérisoire, pour elle cest un trésor. Elle tient lenveloppe, lavenir enfin entre ses mains. Elle achète un pull neuf, un joli, une petite gourmandise.

Serge aperçoit les sacs, fronce les sourcils.

Questce que cest?

Des courses, et un pull.

Doù vient largent?

Jai reçu mon salaire.

Il examine le pull.

Un euro et cinquante? Cest du gaspillage! Tu devrais économiser!

Cest mon argent, je lai gagné.

Ce nest pas à toi! Nous sommes une famille, tout est commun!

Alors tes revenus le sont aussi, partageons.

Serge reste muet, réalise quil sest fait prendre à son propre jeu.

Bon, comme tu veux, grogneil. Mais dès aujourdhui, tu paieras tes courses! Je ne te donnerai plus rien!

Parfait, je paierai moimême.

Il sen va, claquant la porte. Éléonore sourit, regarde le pull, les sacs, se sent enfin libre.

Les mois passent, elle sépanouit davantage. Le travail lui plaît, les collègues deviennent amis. Elle sort avec eux, va au cinéma le weekend. Serge râle, mais il ne peut plus linterdire.

Encore ces femmes!

Ce sont mes collègues, mes amies.

Mes amies! Elles te poussent contre moi!

Personne ne me pousse. Je vois simplement que jai passé dix ans dans une cage, et que maintenant la porte est ouverte.

Serge devient de plus en plus irrité, sent quil perd le contrôle, et un soir, ivre, il laffronte dans le couloir.

Où étaistu?

Au travail, je suis en retard.

Tu mens! Tu vois quelquun!

Qui? Tu es bourré, va te coucher.

Je ne suis pas bourré! Il la saisit. Tu me trompes!

Questce que tu racontes? Quelle trahison?

Arrête de mentir! Je sais tout!

Il ny a personne! Lâchemoi!

Il la pousse, elle heurte le mur, se relève, observe la fureur dans ses yeux et comprend que rester ne ferait quaggraver les choses.

Ça suffit, ditelle calmement. Jarrête ce mariage. Je pars.

Où vastu? Tu nas rien!

Jai un travail, de largent. Je louerai un appartement.

Tu ne survivras même pas une semaine sans moi!

Je survivrai, tu verras.

Elle ouvre son sac, commence à ranger ses affaires. Serge, incrédule, reste planté dans lembrasure.

Tu es sérieuse?

Plus que jamais.

Léa, où vastu à onze heures du soir?

Chez Capucine. Elle maccueille.

Chez cette ?

Ce nest pas une Cest mon amie, celle qui ma soutenue quand jétais au plus bas.

ÉléonoreElle franchit la porte de lappartement de Capucine, le cœur léger, prête à écrire le prochain chapitre de sa vie.

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Elle a sorti ses valises et, pour la première fois en dix ans, a ressenti la liberté.
La belle-fille intrépide — Grégoire, j’aurais pu partir il y a une demi-heure déjà, prononça-t-elle. Et si tu t’avises de m’attaquer, c’est toi que j’enterre ici, pas l’inverse ! — Pourquoi t’es-tu laissé attacher alors ? bondit-il. — J’avais envie de voir jusqu’où irait ton cirque, répondit Dasha en jetant sa barre de fer. Là où j’ai survécu, toi tu te serais roulé en boule à appeler ta maman ! — Tu comptes me garder ici encore longtemps ? demanda calmement Dasha. Parce que ça, tu sais, c’est un enlèvement, au cas où tu ne le saurais pas. — Je peux te garder ici aussi longtemps que je veux, ricana Grégoire. Et l’enlèvement, il faudrait d’abord le prouver ! — On va me chercher ! fit remarquer Dasha. — Non, absolument pas ! Le sourire de Grégoire s’élargit. La seule chose que l’enquête révélera, c’est que tu es partie de ton plein gré ! — Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Dasha, perplexe. — Tu as retiré de l’argent au distributeur ? — Oui, parce que tu m’as fait un virement pour éviter les frais, répondit Dasha. — Qui peut le prouver ? Tu étais bien au distributeur, tu as pris de l’argent ! Et en plus, tu as fait le plein en quittant la ville ! Les caméras sont partout ! Tu as non seulement fait un plein complet, mais aussi rempli trois jerricans ! Et au moment de les ranger dans le coffre, tu avais tes valises ! — Mais ils vont te poser des questions aussi, tu étais avec moi, releva Dasha. — Je dirai que tu m’as déposé à la sortie de la ville, puis je suis rentré chez moi, répondit Grégoire. Selon tous les indices, tu as rassemblé tes affaires, retiré de l’argent, fait le plein et tu as disparu dans la nature ! — Tu comptes me garder ici combien de temps ? répéta Dasha, déjà moins calme. — Tant que je veux, haussa les épaules Grégoire. Tant que le monde tourne, ou tant que tu es en vie ! Cette phrase était censée l’effrayer, mais Dasha ne broncha pas. — Une question, dit-elle en fixant Grégoire droit dans les yeux : pourquoi tu fais ça ? — Quel sang-froid incroyable ! grogna Grégoire. J’ai une petite idée que tu es pareille avec mon frère ! Tu n’es avec lui que pour l’argent ! Tu joues la parfaite pour, le moment venu, le dépouiller entièrement ! — Donc tu joues au chevalier défenseur de ton frère ? sourit Dasha. Tu veux démasquer la fausse belle-fille ? — Dasha, franchement, fit Grégoire accroupi devant elle, une personne normale ne supporterait pas toutes ces remarques, régler tous les problèmes familiaux en gardant toujours le sourire ! Toi, rien ne t’atteint, tout t’est égal, tu fais tout sans broncher, toujours avec le sourire ! — Et alors ? demanda Dasha. — C’est impossible ! Aucun humain normal ne supporte tout ça sans une grande motivation ! Et Ivan, il a la boîte, l’appartement, la maison de campagne, deux voitures, tout ça grâce à son grand-père. Mais Ivan n’est pas le grand-père ! Et lui, il est facile à manipuler ! Pour toi, c’est une proie idéale ! Voilà pourquoi tu acceptes tout, sa famille, toi, tout le monde ! J’ai compris. — Tu m’as embarquée ici pour sonder mes intentions ou pour m’éliminer discrètement ? demanda Dasha, toujours tranquille. — Voilà ! Même là, tu ne t’inquiètes pas ! s’écria Grégoire. Une autre serait en crise, toi t’es de marbre ! T’es une psychopathe ou quoi ? Tu ressens rien ? — Tu sais, répondit Dasha, avec tout ce que j’ai traversé, ce qui se passe aujourd’hui, c’est du pipi de chat. Tout ce que tu viens d’énumérer, ce n’est rien, comparé à ce que j’ai vécu ! — Tu mens ! insista Grégoire. Tu cherches juste à m’attendrir pour que je te laisse filer ! — J’avoue ou pas ? ironisa Dasha. Tu veux entendre mes confessions, kidnappeur ? — Vas-y, raconte, répondit Grégoire, adossé au mur de la maison délabrée où il avait amené la belle-fille. — Je ne l’ai jamais raconté à personne. On va commencer par le début… * Dasha n’est pas née à la maternité, ni à la maison : elle a vu le jour dans un bus qui transportait des ouvriers à l’usine. Papa a décidé in extremis d’emmener maman à l’hôpital, excédé par ses plaintes et ses cris. Ils étaient dans un tel état qu’on se demande encore comment ils ont réalisé qu’au bout de neuf mois, ça finit généralement par une naissance ! Deux douzaines d’ouvriers grincheux et mal réveillés furent témoins de l’arrivée de Dasha au monde. Papa s’est pris une raclée, maman a été prise en pitié. Et le bus a fini par filer à l’hôpital. Les médecins redoutaient tout un tas de complications, mais Dieu merci, Dasha est née robuste. Ce fait sensationnel agita la maternité, si bien que les services sociaux furent appelés d’emblée. C’est sa grand-mère, Zoé, qui la ramena du service de néonatologie. Elle prit le bébé des bras d’une infirmière, sa fille n’y pensa même pas. Et quelques heures plus tard, le père Tolik vint chercher la maman. D’après les rumeurs, les parents n’étaient pas si contrariés de ne pas avoir l’enfant avec eux ! Quant à la naissance, ils l’ont fêtée en grande pompe. Ce n’est que cinq ans après que Dasha revint chez ses parents, dans des circonstances dramatiques. Après avoir obtenu la garde, Zoé, la grand-mère, s’est retrouvée presque à la retraite avec un bébé sur les bras. Elle avait eu elle-même une fille tardivement — sa fille n’accoucha que bien après ses trente ans. Zoé n’avait plus ni la force ni la santé, mais il fallait élever la petite. Pas question de la placer en foyer ! Jusqu’à ses cinq ans, Dasha grandit avec sa grand-mère, avant que celle-ci ne s’éteigne. Mais avant de mourir, alors qu’elle préparait le petit-déjeuner, elle eut le réflexe d’éteindre le gaz. Un miracle ? Peut-être. Dasha était avec elle à ce moment-là. Et plus personne. Cinq jours durant, Dasha resta enfermée avec la dépouille de sa grand-mère. C’est la maternelle qui s’étonna de leur absence et déclencha l’alerte. Dasha dut survivre : pâtes crues, pain moisi, soupe tournée, légumes avariés. Quand ils ont finalement cassé la porte — grand-mère veillait toujours à se barricader, de crainte que sa fille et son gendre ne débarquent à l’improviste… — Espérons, disait le psychologue, qu’elle n’en gardera pas de souvenirs. Mais j’en doute, cette blessure restera à vie. La mort de la grand-mère secoua la mère de Dasha qui chassa le père, pour récupérer la garde de sa fille. Tolik, de son côté, tenta aussi de se ressaisir, même s’il ne tint pas longtemps. Dasha vécut une année presque normale : moment rare, où ses parents la déposaient ensemble à la rentrée. Mais ce genre de répit ne dura pas : les vilaines habitudes ruinent le corps et l’âme. Et côté âme, les parents de Dasha étaient déjà perdus. Tolik replongea d’abord, suivi par la mère. Et c’est reparti pour la grande descente… Peut-être le destin tourna-t-il le dos à Dasha, ou la protection de l’enfance avait d’autres priorités. Toujours est-il que Dasha vécut six ans avec ses parents dans une ambiance épouvantable. La vie dans une maison où l’on vénère Bacchus n’a rien d’une enfance heureuse. Soirées sans fin, cris, disputes, rires, réconciliations au champagne. La propreté et l’ordre ? De purs fantasmes. Parfois ils avaient de quoi manger, puis la fête repartait de plus belle. Dasha, qu’elle le veuille ou non, assistait à tout. Parallèlement, elle entendait tout le temps l’histoire de sa naissance, agrémentée de mille détails nouveaux. Il y avait parfois des moments de lucidité, mais jamais chez les deux parents à la fois. Parfois la mère cessait de boire, parfois le père se reprenait. Alors, dans des engueulades retentissantes, la maison se nettoyait, les invités disparaissaient, de la nourriture réapparaissait. Celle ou celui qui allait mieux voulait être un bon parent pour Dasha. — Dis merci, ta mère est gentille, elle ne te laisse pas sombrer ! Sans elle, tu coulerais ! Le père disait la même chose. — Allez, mange ! Papa va bien te nourrir, t’es toute maigre, c’est effrayant ! Dasha vivait d’un moment clair à l’autre, et ce qu’on lui répétait, restait gravé en elle. Il arrivait que la fillette frêle traîne dans la neige sa mère ou son père inconscient, sachant que si l’un d’eux mourait, elle serait perdue. On lui avait ancré ça à tel point qu’elle les sauvait. Plus d’une fois. À douze ans, Dasha fut placée en foyer — les parents étaient irrécupérables. Le foyer la protégea de ses parents, mais pas des autres enfants. Les enfants peuvent être cruels, surtout quand il faut survivre. Là-bas, c’était la loi de la jungle : prédateur ou proie, aucune alternative. Petite, mal nourrie, il fallait chaque jour se battre pour un morceau de pain, ne jamais montrer de faiblesse, pas même envers soi-même. Elle survécut. Elle apprit la leçon. Mais elle comprit aussi que, dehors, c’était un autre monde. Il lui fallut un an pour l’intégrer. Puis elle rencontra Ivan. Son regard doux, sa tendresse, ses attentions, sa générosité sans crainte ni méchanceté, firent chavirer Dasha. Ivan, lui, se fichait de ses origines à l’ASE. Il l’aimait, simplement. Ses parents, eux, refusèrent ce choix. Ils disaient à Dasha en face qu’elle n’était pas digne de leur fils. Elle répondait : — Je ferai tout pour être une bonne épouse ! Ils étaient déjà mariés. Les reproches pleuvaient : pas assez bonne en cuisine, en ménage, pas assez attentionnée avec Ivan. Rien de plus banal pour une belle-mère acariâtre. Dasha faisait comme si de rien n’était. Jamais elle ne se plaignit à son mari. Le frère cadet d’Ivan, Grégoire, observait tout ça, en silence. Pendant dix ans. Entre-temps, le grand-père légua à Ivan tout un patrimoine et la société familiale, ce qui fit de lui un homme aisé. Mais il n’a pas oublié que c’est Dasha qui avait vendu deux maisons héritées de ses parents et de sa grand-mère pour acheter leur appartement commun. Ivan et Dasha élevaient ensemble une adorable petite fille. Ivan dirigeait la société, Dasha était gérante dans un salon de beauté et tenait parfaitement la maison, toujours accueillante, souriante, aimante. Grégoire se disait qu’il fallait une raison impérieuse pour supporter tout cela sans broncher. Il orchestre alors l’enlèvement de Dasha, l’emmène dans un village abandonné, la menace, tout ça pour découvrir ce qu’elle cache vraiment. Il pensait que, pour dépouiller son frère, elle endurerait n’importe quelle humiliation. * — Grégoire, tout ce que j’ai traversé dans ma vie n’a rien à voir avec mes soucis d’aujourd’hui : boulot, maison, fille à élever… Même ta mère et ses reproches, ce sont des broutilles ! Même ton “enlèvement” ressemble plus à une plaisanterie ! — Pourtant, je peux te laisser croupir ici. — Ah oui ? ricana Dasha. Essaie toujours ! Elle s’était déjà défait des liens, s’était relevée, tenant un vieux morceau de fer dans la main. — Grégoire, j’aurais pu partir il y a une demi-heure. Et si tu t’en prends à moi, je t’enterre, c’est clair ! — Pourquoi t’es-tu laissée faire ? bondit-il. — Je voulais voir où tu voulais en venir. Là où j’ai survécu, tu finirais recroquevillé à appeler ta mère à l’aide ! Les soucis que tu crois insurmontables ne m’effleurent même pas ! J’aime simplement ton frère. J’aime ma famille. Et si tu t’interposes entre notre bonheur et nous, tu disparaîtras. Sans tout ce cirque. Le ton était glacial. Grégoire frémit. — Ramène-moi chez moi, kidnappeur ! s’amusa Dasha. En la déposant devant chez elle, Grégoire demanda : — Je devrais quitter la ville ? Tu vas me balancer ? — Évite les bêtises, répondit Dasha en souriant. Et ne juge pas tout le monde à ton image ! Grégoire quitta la ville. Dasha ne raconta rien à son mari. Elle prit juste rendez-vous pour une manucure — les liens lui avaient cassé trois ongles. Voilà la vraie tuile !