**Mon journal intime**
Elle était là, cette petite fille, mal coiffée, les cheveux en bataille, luniforme froissé, le col et les manches mal cousus. Une enfant négligée, le regard fuyant.
Raymonde fit la grimace. Pourquoi cette gamine lui venait-elle à lesprit ? Elle reposa son éclair préféré. Où était donc Gaspard ? Il avait promis de rentrer tôt aujourdhui, jour de la commémoration de Jean-Philippe
Un coup à la porte la fit sursauter.
« Qui est là ? Gaspard, cest toi ? Tu as oublié tes clés ? »
« Raymonde, vous avez laissé vos clés sur la chaise. »
« Quoi ? Quelles clés ? »
En ouvrant, elle vit cette même fillette. Quest-ce que cétait que cette histoire ?
« Séverin ? Quelles clés ? Comment sais-tu où jhabite ? Tu me suis ? »
La petite secoua la tête. Elle portait une vieille chapka, un manteau usé taché près de la poche, des guêtres élimées et des chaussures presque en lambeaux.
Raymonde remarqua alors ses yeux magnifiques, dun bleu profond, encadrés de cils noirs et soyeux.
Elle enseignait depuis peu dans cette école. Après une carrière au lycée technique, la retraite lui pesait. Cette enfant était étrange, solitaire. Comment sappelait-elle déjà ? Élodie ? Non Élise. Élise Séverin.
« Raymonde, vous avez oublié vos clés sur la chaise. Je vous ai appelée, mais vous navez pas entendu. »
« Ah, cest vrai Merci. La vieillesse, sans doute. » Elle tenta de plaisanter.
« Vous nêtes pas vieille, répondit sérieusement la fillette. Vous étiez juste pressée. »
« Merci Élise. »
« De rien. Au revoir, Raymonde. »
Pensive, elle referma la porte, puis se ravisa. En rouvrant, elle aperçut Élise descendant lescalier.
« Élise Comment savais-tu où jhabite ? »
« Je vis dans limmeuble dà côté. Je vous vois souvent aller au travail. Parfois, je marche derrière vous Il y a un chien au coin de la rue. Sil grogne, je me rapproche de vous, il ne mattaque pas. Je sens les chats, je les nourris dans la cave Je lappelle Rex, il est errant. »
« Et ladresse ? »
« Je lai demandée aux mamies du banc. Jai dit que vous étiez ma prof. »
Drôle de gamine, pensa Raymonde. Elle mépie ?
« Tu veux un thé ? » proposa-t-elle, surprise par sa propre question.
La petite accepta aussitôt. Mal élevée, elle aurait dû refuser.
Raymonde versa le thé.
« Tu Tu as faim ? »
Élise fit non de la tête, mais Raymonde comprit quelle mentait. Pourquoi sembêter avec elle ?
« Si on mangeait ensemble ? Je déteste dîner seule. Gaspard tarde »
Soudain agitée, elle vida le frigo pour nourrir lenfant.
Élise mangeait proprement, mais on voyait la faim dans ses gestes.
« Merci Cest délicieux. »
Raymonde lui donna des restes : des côtelettes, des pâtes, des bonbons.
« Ce nest pas pédagogique », se gronda-t-elle après son départ.
Gaspard rentra au matin, lair coupable.
« Quel jour était-on hier ? » demanda-t-elle, sévère.
« Jeudi, maman. Aujourdhui, vendredi »
« Ne fais pas limbécile, Gaspard. »
« Oh, ça se corse Jai trente ans, tu sais. »
« Hier, cétait lanniversaire de la mort de ton père. Il méritait mieux. »
« Maman Il sen fiche. On peut célébrer aujourdhui. Bon, je dors. Cest mon jour de repos. »
« Tu as veillé toute la nuit ? À quoi ? »
De mauvaise humeur, elle partit travailler.
Elle guetta Élise, espérant un signe. Mais la petite passa comme dhabitude, indifférente.
Linsolente !
Trois jours plus tard, en rentrant, elle entendit des cris.
Élise, terrifiée, se débattait contre un chien qui lui arrachait son manteau.
« Va-ten ! » hurla Raymonde.
Le chien senfuit.
« Il voulait tuer le chaton » sanglotait Élise.
« Ça va, calme-toi. Tu rentres chez toi ? »
« Non. »
« Les enfants de ton âge »
Raymonde se tut. Étrange gamine.
« Je ne peux pas. Ils ne veulent pas. Je le cacherai sous lescalier. »
« Qui ça, «ils» ? »
Elle comprit.
À lécole, elle chercha des informations. La prof de maths, la vieille Mathilde, lui apprit quÉlise venait dune famille dysfonctionnelle.
Un soir, elle suivit la fillette. Celle-ci sassit sur un banc, sortit ses cahiers Elle étudiait dehors ?
Chez elle, Raymonde se disputa encore avec Gaspard. Divorcé depuis deux ans, il errait, incapable de se fixer.
Elle sortit prendre lair.
« Élise ! Où est cette sale gamine ? »
Une femme ivre, aux yeux étrangement semblables à ceux dÉlise, vociférait.
« Vous êtes ? demanda Raymonde.
Qui tes, toi ? »
« Je suis sa prof. Où est-elle ? »
« À la maison, elle dort. »
Menteuse.
Raymonde appela dans le vide : « Élise ? Sors, naie pas peur. »
La petite émergea de lombre.
« Viens chez moi. »
« Elle me punira après. »
« Elle nosera pas. »
« On menverra en foyer si elle perd ma garde. »
« Cest qui, «elle» ? »
« Ma grand-mère »
« Et ta mère ? »
« Elle est morte. Il y a quatre ans »
Raymonde lemmena.
Gaspard, surpris, dévisagea lenfant.
« Qui est-ce ? »
« Élise. »
Le lendemain, elle lemmena faire des courses.
« Vous allez mabandonner ? »
« Non. On achète des vêtements. »
La vendeuse sourit : « Quelle jolie petite-fille ! Elle vous ressemble. »
Raymonde en eut le cœur réchauffé.
« On jette ces vieilleries. »
« Non ! Ils les vendront pour boire Et moi, ils me battront. »
Que faire ?
Elles cuisinèrent ensemble, riant comme jamais.
Gaspard rentra, gâchant lambiance.
« Je dois y aller, dit Élise. »
« Je taccompagne. »
Gaspard la fixa : « Tu tappelles comment ? »
« Élise Je te lai dit, Gaspard, dit Raymonde, nerveuse.
Qui tenvoie ? »
La petite secoua la tête.
« Gaspard ? Explique-toi ! »
« Maman Cest ma fille. »
Histoire banale.
« Tu te souviens de Delphine Séverin ? Cest sa mère. »
Il avoua : adolescent, il avait eu une brève idylle. Delphine était morte sans quil reconnaisse lenfant.
« Tu la connais, Élise ? »
« Oui. Jai votre photo. Jai reconnu ton portrait chez Raymonde »
Il jura de la protéger.
Les tests ADN confirmèrent leur lien.
Aujourdhui, Élise vit avec Raymonde. Gaspard, séparé dAlix, sest rapproché de sa fille.
Parfois, Élise rend visite à sa grand-mère, nettoie, cuisine, la supplie darrêter de boire.
Lautre grand-mère pleure, lui baise les mains
« Ma petite-fille »
Moi, je tiens sa main, indifférente aux regards. Jai trouvé mon bonheur.
Gaspard, lui, se demande comment il a pu vivre sans elle.
« Pardon, Delphine Je ne labandonnerai jamais. Élise a rangé son cahier sous le lit, celui où elle écrit chaque soir : « Aujourdhui, Raymonde a souri. Gaspard ma lu une histoire. » Je ne dis rien, je laisse les mots grandir en silence. Le chaton miaule dans la cuisine, Rex griffe la porte. Dehors, le banc est vide. Les mamies ne sont plus là. Mais nous, on reste. Ensemble.
