Une élégante voiture sarrêta devant une charmante boutique de fleurs. Le magasin, récemment ouvert, avait rapidement conquis le cœur des habitants du quartier. On venait même des villes voisines pour admirer ses compositions uniques.
Pourriez-vous me préparer le plus beau bouquet ? Le plus grand aussi. Je viens davoir un fils ! sexclama un jeune homme, le visage rayonnant, en sadressant à la fleuriste.
Sur le chemin de la maternité, Édouard imaginait le moment où il tiendrait son enfant pour la première fois et deviendrait un vrai père pour lui. Les souvenirs de son propre père pesaient lourd sur son cœur. Le seul moment lumineux de son enfance ? Ce jour où son père, grand et robuste, lavait soulevé dans les airs, mêlant peur et émerveillement. Mais peu après, Louis Bertrand avait quitté la famille, laissant sa femme et leur fils de dix ans sans toit.
Tout avait commencé quand une amie de sa mère, Véronique, infirmière à lhôpital, sétait invitée de plus en plus souvent à la maison. Elle arrivait parfois avec une bouteille dalcool médical et, face aux protestations timides de sa mère, rétorquait :
Allons, ce nest rien ! Cest pour lappétit, justifiait-elle lorsque la mère dÉdouard exprimait son mécontentement. Tu as un mari formidable ! Il mérite quon en prenne soin, quon le chérisse et quon lapprécie à sa juste valeur.
Un jour, Véronique les invita tous à son anniversaire. Elle vivait avec ses deux filles à lautre bout de Lyon. Toute la soirée, elle tourna autour de Louis, le servant à boire et multipliant les attentions.
Puis, un soir, en rentrant du foot, Édouard entendit ses parents se disputer dans la cuisine.
Je pars. Et oui, jaime Véronique. Entre nous, cest fini depuis longtemps plus damour, plus de respect. Avec elle, cest différent. Elle me valorise, contrairement à toi, lança son père.
Ce nest pas toi quelle valorise, imbécile, mais ton argent, répliqua sa mère.
Je savais que tu dirais ça. Toujours le drame. Au fait, il faudra vendre lappartement et partager largent.
Quoi ? Tu nas pas de conscience ? Mes parents nous lont offert pour notre mariage !
Justement : *notre* mariage, pas le tien. Cest un bien commun.
Et tu as pensé à ton fils ? Où vivra-t-il ? Où dormira-t-il ? Que mangera-t-il ?
Et toi, as-tu pensé à comment je vivrais dans un deux-pièces avec la femme que jaime et ses deux adolescentes ? De toute façon, je veux juste que ce soit *équitable*…
Pendant deux ans, Édouard et sa mère vécurent chez ses grands-parents. Plus tard, ils achetèrent un petit appartement grâce à un prêt. Quelques années après, sa mère se remaria. Quand Édouard termina ses études et convola à son tour, le nouvel époux de sa mère lui légua son bien.
« Jaimerai mon fils et ne trahirai jamais ni lui ni Camille », songea Édouard en quittant lhôpital. Ces prochains jours, il devait acheter tout le nécessaire pour le bébé et aménager sa chambre. Par superstition, ils avaient attendu la naissance avant dacheter quoi que ce soit.
En approchant de chez lui, Édouard remarqua un homme chauve, dont la silhouette lui sembla vaguement familière.
Édouard, bonjour, mon fils ! Tu ne me reconnais pas ?
Père ?
Lui-même ! Je tai vu descendre de ta voiture. Dailleurs, elle est très belle.
Désolé, je suis pressé. Les poings serrés, Édouard tenta de le contourner.
Désolé Pressé Pas besoin dêtre si distant. On nest pas des étrangers. Tu minvites un instant ? Parlons dhomme à homme.
En temps normal, Édouard aurait ignoré cet individu. Mais aujourdhui, son cœur était léger. Sans répondre, il se dirigea vers lentrée. Louis prit son silence pour une acceptation et le suivit.
Ton appartement est magnifique ! Spacieux, commenta le visiteur en inspectant les lieux. Je vois que tu as réussi. Tu pourrais sûrement aider quelquun de ta famille.
De quoi parlez-vous ?
Ne fais pas semblant. Dabord, tu as des chambres libres. Ensuite, tu as visiblement les moyens de régler mes problèmes. Et ton père en a.
En quoi ma situation vous concerne ? Et pourquoi vos problèmes devraient mintéresser ? Ça fait vingt ans Nous sommes des inconnus. Que voulez-vous ?
Jai des ennuis. Je me suis disputé, même battu, avec le mari de ma belle-fille. Il ma traité de parasite. Moi, un parasite ! Quand je travaillais à lusine et subvenais aux besoins de Véronique et ses filles, jétais parfait. Mais depuis ma retraite, tout a changé. Bref, ils mont mis dehors. De *mon* propre foyer ! Et les crédits quelle a souscrits à mon nom ? Toujours là. Je suis dans une mauvaise passe, fiston. Je veux juste que les choses soient *équitables*…
Équitables ? Quel rapport avec moi ?
Voyons ! Véronique et moi, nous ne sommes même pas mariés. Elle ne mest rien, pas plus que ses filles. Toi, tu es mon fils. Et ta mère est ma seule épouse légitime. Si elle ne sétait pas remariée, je serais allé la voir. On nest pas des étrangers, on a élevé un enfant ensemble.
Vous croyez avoir des droits après avoir pris la moitié de largent du logement de maman et disparu pendant des années ? Tu nas même pas payé la pension, *papa*, rétorqua Édouard, passant au tutoiement.
Largent de la vente a servi à aménager chez Véronique et à partir en vacances. Rien de mal à ça. Tout le monde a besoin de se reposer. Jai juste eu tort de contracter des prêts pour les mariages de ses filles et leurs lunes de miel. Je suis sûr que tu me comprendras et maideras. On ma traité injustement, on ma jeté comme un vieux chiffon.
Des vacances ? Maman et moi, on nen a pas pris. On économisait pour un toit. Elle travaillait sans relâche. Dès treize ans, je distribuais des prospectus, puis jai bossé dans un garage.
Tu es courageux, un vrai homme. Jespère que tu ne laisseras pas ton père dans le besoin.
Mon père, je lai perdu à dix ans.
Limportant, cest que je sois là. Mieux vaut tard que jamais. On rattrapera le temps perdu.
Comment ?
Je pourrais occuper une chambre. Temporairement. Quen dis-tu ? Le sang, cest le sang.
Cette pièce est destinée à mon fils. Qui vous a donné mon adresse ? Cette personne aurait dû vous dire que javais un enfant. Il est né aujourdhui. Je serai un père digne de ce nom. Maintenant, partez. Jai des meubles à acheter et beaucoup à faire. Il montra la porte.
Une fois dehors, Louis linterpella encore :
Édouard, ta voiture est superbe. Et si tu léchangeais contre un modèle plus modeste ? La différence pourrait maider à rembourser mes dettes. Ce serait un geste noble
Pour moi, tu nes quun traître. Adolescent, javais besoin dun père. Aujourdhui, je nai plus besoin de toi. Et ne te montre plus jamais ici, sinon je ne réponds plus de rien.
Édouard séloigna, déterminé, laissant son père abasourdi. Aucune pitié ne troublait son cœur. Il savait faire le bon choix pour son fils, afin quil ne connaisse jamais la douleur quil avait lui-même endurée.
La vie enseigne parfois que certaines blessures ne guérissent jamais, mais quon peut choisir de ne pas les transmettre.

