J’ai laissé les clés de mon appartement à ma meilleure amie pendant mes vacances, et à mon retour, j’ai découvert qu’elle avait emménagé avec toute sa famille !

Jai confié les clés de mon appartement à ma meilleure amie avant de partir en vacances, et à mon retour jai découvert quelle y avait emménagé avec toute sa famille.

Madame Vauthier, je comprends votre indignation, mais essayons de rester calmes, soupira lofficier de police en se frottant le nez. Vous dites donc quils refusent de quitter votre logement?

Pas simplement refuser! sexclama Marion, les mains tremblantes. Célestine ma affirmé quelle avait le plein droit dy rester! Vous imaginez? Je lui ai laissé les clés pour quelle arrose les plantes, et elle elle sa voix se brisa.

Calmezvous, asseyezvous, lui fitil la place. Racontez tout dans lordre. Quand avezvous remis les clés à cette comment sappelletelle?

Célestine Andrée! répondit Marion, en serrant son mouchoir. Nous sommes amies depuis quinze ans. En fait, nous létions un sourire amer se dessina sur ses lèvres. Jamais je naurais pensé quelle puisse faire une chose pareille.

Il y a deux semaines, la vie de Marion Vauthier était paisible et prévisible. À cinquantetrois ans, elle possédait tout ce dont elle rêvait: un charmant deuxpièces dans le 15ᵉ arrondissement, un poste stable de comptable dans une société respectable, un fils adulte, Thomas, qui vivait avec sa famille et venait nous rendre visite de temps à autre. Le célibat ne lentravait plus; depuis son divorce, il y a dix ans, elle appréciait son indépendance.

Ce soir-là, elle était dans sa cuisine avec Célestine. Elles sétaient rencontrées lors dune formation de perfectionnement pour les comptables et, depuis, leur amitié navait jamais cessé, même si leurs carrières les menaient dans des entreprises différentes.

Tu te rends compte, Célestine? Jai enfin osé! versa Marion du thé parfumé. Je pars deux semaines à Biarritz. Tout est déjà réglé.

Mais cest formidable! sexclama Célestine, sincèrement ravie. Ça faisait bien longtemps que tu navais pas pris de congé? Trois ans?

Quatre, soupira Marion. Depuis que ma mère est tombée malade, je nai jamais pu mévader. Maintenant, le travail est calme, les comptes sont en ordre.

Exactement, il faut parfois penser à soi, ajouta Célestine en terminant son thé, puis, dun ton rêveur,: Tu sais, chez moi cest le chaos: la rénovation, le bruit des ouvriers, la poussière Les voisins du dessous se plaignent du vacarme. Un vrai cauchemar.

La rénovation, cest toujours un calvaire, acquiesça Marion. Mais on aura un bel intérieur à la fin.

Si on vit assez longtemps, ricana Célestine, Simon et les enfants vont finir par pousser la porte. On rêve de senfuir quelques semaines, mais où? Les hôtels coûtent les yeux de la tête et chez la famille, cest toujours trop serré.

Marion posa sa cuillère et fixa Célestine. Une idée germa dans son esprit: et si elle proposait à son amie de veiller sur son appartement pendant son séjour? Après tout, il faudrait bien quelquun pour arroser les plantes et vérifier que tout va bien.

Écoute, Célestine, tu pourrais maider? Reste chez moi pendant que je suis à la mer; arrose les fleurs, garde un œil sur le logement. Ce serait aussi une petite pause pour toi, loin du chantier.

Le visage de Célestine sillumina.

Vraiment? Ce serait un vrai soulagement! Je pourrais venir le soir, après le travail. Promis, tout sera parfait!

Tu restes le temps quil faut, dit Marion en le signalant dun geste généreux. Ça me rassurera de savoir que quelquun est là.

Elles passèrent la soirée à discuter des détails: quand Marion partait, comment prendre soin des orchidées capricieuses du rebord de fenêtre, à quelle fréquence aérer les pièces. Célestine se montra sincèrement reconnaissante et promit de traiter le logement comme le sien.

Juste une chose, Marion, murmuratelle avant de partir, tu ne seras pas dérangée si je passe la nuit de temps en temps? Quand je serai vraiment épuisée par les allersretours.

Aucun problème, répondit Marion en haussant les épaules. Le lit est fait, le frigo est approvisionné. Considèrele comme chez toi.

Cette phrase «considèrele comme chez toi» lui reviendra plus tard en souvenir amer.

Le jour du départ, Marion remit les clés à Célestine et lui montra comment prendre soin de lorchidée exigeante.

Ne tinquiète pas, la rassura son amie en les prenant, profite de tes vacances, je moccupe de tout.

Et Marion senvola lesprit léger, loin de se douter de ce qui lattendait à son retour.

Deux semaines à Biarritz sécoulèrent en un clin dœil. Elle bronza, se ressourça, se baigna dans la mer, rencontra même un charmant homme du pensionnat voisin un premier flirt de vacances après tant dannées. Elle envoya à Célestine quelques photos du littoral, reçut en retour des messages courts mais chaleureux: «Tu es radieuse!», «Jenvie le soleil!».

Lorsque le taxi sarrêta devant limmeuble de son appartement, Marion ressentit une douce fatigue mêlée à une pointe de mélancolie. Elle monta au quatrième étage, ouvrit la porte avec sa clé et sarrêta sur le seuil, incrédule.

Le hall était jonché de chaussures des bottes dhomme, des ballerines, des baskets denfant. Sur le portemanteau pendaient des vestes inconnues. Le bruit de la télévision et des rires séchappaient du salon.

Questce que commença Marion, quand soudain Célestine surgit de la cuisine.

Oh, ma chère Marion! Tu reviens déjà? sexclamatelle dune voix feinte. On tattendait demain.

Que se passetil ici? la voix de Marion tremblait. Pourquoi tant daffaires dans mon appartement? Doù vient ces chaussures?

Eh bien balbutia Célestine. Tu mas donné la permission de rester pendant ton absence

Marion pénétra dans le salon et sarrêta, bouche bée. Sur le canapé, le mari de Célestine, Alexandre, regardait un match de football. Dans un fauteuil, un adolescent denviron quatorze ans, Daphné, jouait à un jeu sur sa tablette. À la table à manger, la petite Léon, huit ans, dessinait avec enthousiasme.

Bonjour, tante Marion, salua la fillette poliment.

Alexandre, détournant les yeux du téléviseur, acquiesça:

Salut, Marion. Tu as passé de bonnes vacances?

Questce que vous faites tous ici? sécriatelle, la voix brisée. Je tai autorisée à dormir ici seulement si tu avais du mal à rentrer, pas pas à emménager toute votre famille!

Marion, respire, tenta Célestine dune voix douce, mais ses yeux trahissaient la tension. Tu savais le désordre chez nous. Les enfants ne supportaient plus la poussière du chantier. On sest dit que tu ne ten souciais pas, alors on a profité du calme de ton appartement.

Temporaire? demanda Marion, parcourant la pièce du regard et remarquant les changements. Les statuettes quelle chérissait avaient disparu, remplacées par des photos inconnues. Un tableau nouveau ornait le mur. Les rideaux, autrefois crème, étaient désormais dun bleu éclatant.

Vous avez réarrangé mon logement? sentit la gorge de Marion se nouer. Où sont mes affaires?

On les a rangées soigneusement au débarras, sempressa Célestine. Les enfants avaient besoin despace pour jouer. Nous avons juste adapté un peu lappartement, rien de grave.

Adapter? sécria Marion, incrédule. Ce nest pas mon appartement!

Maman, pourquoi elle crie? intervint Daphné, délaissant sa tablette. On na rien cassé.

Daphné, taistoi, gronda Célestine. Marion, prenons un thé?

Je ne veux pas de thé! lança Marion, la colère bouillonnant. Je veux que vous partiez immédiatement, maintenant!

Un silence lourd sinstalla. Alexandre éteignit la télévision et se leva.

Marion, vous ne comprenez pas, commençatil dune voix conciliatrice. Nous avons un vrai problème de logement. Le chantier de notre maison se prolonge, les ouvriers disent quil faudra au moins un mois. Les enfants ne peuvent rester là, la poussière, les produits chimiques.

Ça ne me regarde pas, le coupa Marion. Je nai jamais donné mon accord pour quune famille entière sinstalle chez moi. Je nai demandé que de larroser les plantes et de vérifier que tout va bien.

Mais vous avez dit: «Vivez tant que vous voulez, sentezvous comme chez vous», rappela Célestine. Nous avons suivi vos mots!

Ce nétait quune tournure de phrase! sexclama Marion, serrant les poings. Personne en son bon sens nautoriserait une famille à sinstaller, à déplacer les meubles, à revendiquer des droits!

Lofficier de police, intervenant, leva la main pour calmer la dispute.

Voilà la situation, messieursdames. La propriétaire réclame que vous quittiez lappartement. Cest son droit. Même si un accord verbal a été donné, il peut être révoqué à tout moment, surtout lorsquil sagit dun unique logement.

Mais nous navons nulle part où aller! sécria Célestine. Le chantier nous empêche de partir.

La propriétaire propose une semaine pour trouver une alternative, ajouta lofficier. Cest une offre généreuse compte tenu des circonstances.

Le silence retomba. Célestine et Alexandre se regardèrent, puis acquiescèrent.

Daccord, une semaine, dit Célestine. Nous chercherons un autre logement.

Et je rentre chez moi dès maintenant, ajouta Marion. Vous pouvez rester une semaine, mais vous devez remettre mes affaires à leur place et ne plus toucher à mon intérieur.

Lofficier proposa de rester une nuit pour veiller au respect du compromis, mais Alexandre déclina.

Nous comprenons, Marion, nous nous excusons. Nous navions pas mesurés nos actes. Nous remettrons tout en ordre et chercherons un nouveau toit.

Marion observa le visage du mari, empreint dun réel remords. Peutêtre navaitil pas compris lampleur de son geste.

Très bien, acquiesçatelle. Je vous crois.

Lofficier nota les coordonnées de tous, rédigea un protocole et remit à Marion son numéro de téléphone au cas où il y aurait le moindre problème.

Après son départ, le silence sinstalla dans lappartement. Célestine serra les manches de son pull, le regard perdu.

Pourquoi, Célestine? demanda doucement Marion. Pourquoi mavoir trahie après tant dannées damitié?

Célestine leva les yeux, les larmes aux coins.

Je ne voulais rien de mal, vraiment. Quand nous sommes entrés, cétait si calme, si agréable Chez nous le chantier était un enfer, la poussière, le bruit, les enfants qui tombaient malades. La maison était vide, et jai pensé que quelques personnes de plus ne feraient pas de tort. Mais jai exagéré, jai cru que tu ne dirais rien.

Tu as donc décidé de tapproprier mon appartement? secouatelle la tête. Tu as franchi toutes les limites, Célestine. On ne joue pas ainsi avec une amie.

Je sais, murmuratelle. Pardonnemoi, je suis désolée. Le stress du chantier ma rendue folle.

Daphné, on part, intervint soudain le garçon, retirant ses écouteurs. Jai honte dêtre ici.

Marion fut surprise: le jeune garçon montrait plus de conscience que sa mère.

Non, vous navez pas besoin de partir maintenant, ditelle doucement. Vous avez une semaine. Mais je reviens vivre ici, cest mon domicile.

Alexandre acquiesça. Nous occuperons une pièce, vous lautre, ainsi ce sera équitable. Nous aiderons à remettre vos objets à leur place.

Contre toute attente, toute la soirée, la famille Kuznetsov se mit à ranger. Les statuettes, les photos et les livres furent sortis du débarras. Léon, la petite fille, rangeait les bibelots, Daphné déplaçait les meubles, Alexandre reinstallait les rideaux crème dorigine. Même Célestine, gênée, participa activement.

Au bout de la nuit, lappartement ressemblait presque à ce quil était avant. Certains objets restèrent mal placés, dautres disparurent, mais lessentiel était revenu. La famille sinstalla dans le salon: les parents sur le canapé, Léon sur le lit dappoint, Daphné sur le sol. Marion reprit sa chambre, retrouvant son lit familier après deux semaines dhôtel.

Le matin suivant, lodeur du café fraîchement préparé emplit la cuisine. Célestine était aux fourneaux.

Bonjour, ditelle dune voix hésitante. Jai fait des crêpes, comme tu les aimes.

Marion hésita, puis acquiesça. Elles partagèrent le petitdéjeuner, le sourire revenant doucement. Léon parlait de lécole, Daphné lançait une blague, Alexandre discutait de lactualité, rappelant les bons moments dautrefois.

En fait, intervint Alexandre, mon cousin possède un appartement libre dans le 11ᵉ arrondissement. Il le loue sans frais, tant que le chantier se poursuit.

Vraiment? sexclama Célestine, surprise. Pourquoi ne lastu pas demandé plus tôt?

Alexandre rougit. Je naime pas demander de laide, surtout à mon frère. Mais on na nulle part où aller, le chantier nen finit pas.

Marion sentit un soulagement. La famille Kuznetsov aurait donc un toit, et le conflit se résorberait plus vite que prévu.

Cest une excellente nouvelle, déclaratelle. Je suis contente que vous trouviez solution.

Le même jour, en rentrant du travail, Marion fut accueillie à la porte par Célestine.

Nous partons, annonçatelle sans détour. Mon oncle a donné son accord, on peut emménager dès aujourdhui. Jai déjà emballé nos affaires.

Marion ne sut quoi penser: joie de retrouver la tranquillité ou tristesse de voir une amitié de quinze ans menacée.

Je suis désolée, Célestine, murmuratelle. Tu as eu tort. Je ne sais pas si je pourrai jamais te faire confiance à nouveau. Mais je sais que je tiens à notre amitié.

Alors, en ouvrant la porte de son appartement vide, Marion sentit, au fond delle, que le temps guérirait les blessures et que, peutêtre, un jour, elles se retrouveraient à nouveau autour dun thé, plus fortes et plus sages.

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J’ai laissé les clés de mon appartement à ma meilleure amie pendant mes vacances, et à mon retour, j’ai découvert qu’elle avait emménagé avec toute sa famille !
Il refuse de reconnaître son fils — Et tu t’attendais à quoi ? — ricana son mari. — Je t’ai menti à l’époque ? Je t’ai dit que je n’aimais pas les enfants ! Lara sanglota : — Michel, comment peut-on ne pas aimer son propre fils ? Son prolongement ? Tu ne l’appelles jamais par son prénom… Pourquoi toujours « ce gamin » ? Tom, un bébé d’un an au visage barbouillé de bouillie, laissa tomber son hochet. Le petit s’arrêta une seconde, prit une grande inspiration et poussa une sirène si puissante que sa mère, Lara, en eut les oreilles qui bourdonnèrent. Elle se précipita vers la chaise haute, prit son fils dans les bras et regarda son mari. Michel continuait son petit-déjeuner, imperturbable. — Voilà, voilà, mon petit, c’est tombé, ce n’est pas grave, — murmura Lara. — Papa va te le ramasser. Michel, donne-le-moi, s’il te plaît, il est à côté de ton pied. Michel baissa les yeux. La girafe jaune gisait à un centimètre de son pied, chaussé d’une pantoufle. Il repoussa soigneusement le jouet du bout du pied et tartina son pain de beurre. — Michel ! — Lara craqua. — Pourquoi tu le repousses ? Tu ne peux pas te pencher ? Son mari se leva sans un mot, alla vers la machine à café, appuya sur le bouton, attendit que le filet noir remplisse la tasse, puis se tourna enfin vers sa femme. — Je suis en retard, Lara. J’ai une réunion dans quarante minutes et je n’ai pas encore déjeuné. Le matin, il y a des embouteillages partout. Prends-le toi-même, ce hochet ! Et je ne veux pas m’approcher du petit — ma chemise est claire, je n’ai pas envie qu’il me salisse. — Et la chemise, on s’en fiche ! Ton fils pleure et tu t’en moques… — Il pleure vingt-quatre heures sur vingt-quatre, — répliqua calmement Michel. — C’est son passe-temps, me mettre les nerfs à vif. Bon, j’y vais. Il embrassa Lara sur la joue et évita les mains collantes de son fils. — Pa-pa ! — gazouilla Tom, ouvrant grand sa bouche édentée dans un sourire. Michel n’y prêta aucune attention. — Salut, — lança-t-il en quittant la cuisine. Quelques minutes plus tard, la porte claqua. Lara s’effondra sur une chaise et éclata en sanglots. Pourquoi agit-il ainsi avec elle ? Qu’a-t-elle fait de mal ? Et qu’a fait le petit pour mériter ça ? Tom, sentant la tristesse de sa mère, se calma et se mit à étaler le reste de sa bouillie sur la table. Après avoir pleuré, Lara tenta de se ressaisir. Il ne fallait pas que son fils soit bouleversé. Soudain, elle se rappela une conversation avec son mari — juste après leur mariage, Michel lui avait dit : — Lara, franchement, je n’aime pas les enfants. Aucun. Ils me mettent mal à l’aise. Bruit, saleté, désordre, plaintes sans fin… Pourquoi s’infliger ça ? On ne ferait pas mieux de ne pas en avoir ? Elle avait ri et balayé ses paroles d’un revers de main : — Arrête, Michel. Tous les hommes disent ça, jusqu’à ce qu’ils tiennent leur enfant dans les bras. L’instinct se réveillera, tu verras. Aucun instinct ne s’était réveillé chez lui, et il détestait son propre fils. *** À midi, les parents de Lara arrivèrent. Galina, sa mère, entra la première, suivie de son père, Serge, traînant une boîte de Lego. — Où est notre petit roi ? Où est notre directeur ? — tonna le père en entrant. — Viens voir papi ! Tom poussa un cri de joie, et les deux heures suivantes furent idylliques. Lara put enfin s’asseoir sur le canapé avec une tasse de thé, regardant son père construire des tours et sa mère donner à son petit-fils de la compote de fruits en chantonnant des comptines. — Lara, tu es toute pâle, — remarqua sa mère. — Michel est encore rentré tard hier ? — Non, à l’heure, — répondit Lara en détournant le regard. — Je suis juste… fatiguée. Galina pinça les lèvres. Elle voyait tout. Elle savait qu’il n’y avait aucune photo de famille avec l’enfant, sauf celles de la maternité, où Michel avait l’air d’un otage. Elle savait que son gendre ne demandait jamais des nouvelles des dents ou des vaccins — il ne s’intéressait jamais à son fils. Sa fille s’était déjà plainte plusieurs fois… — Il s’approche au moins de lui ? — demanda doucement le père. — Papa, ne commence pas. Il travaille, il est fatigué. — Le travail ! — s’exclama Serge. — J’ai bossé sur deux boulots quand vous étiez petits. Mais ne pas m’approcher du berceau ? J’ai veillé la nuit pour que ta mère dorme ! Et lui… Monsieur le Comte. — Serge, doucement, — chuchota la mère. — Lara, tu devrais lui parler. Ce n’est pas possible. Un garçon grandit, il a besoin d’un père, d’un modèle. — Je lui ai parlé, maman. Cent fois. Lara se serra dans ses bras. Elle avait honte devant ses parents à cause de son mari. Et encore plus honte de savoir qu’elle avait choisi un mauvais père pour son fils. — Et alors ? — Il dit : « Qu’il grandisse. Quand il sera quelqu’un, on pourra discuter. Pour l’instant, c’est ta responsabilité ». — Seulement la tienne ? — sa mère en lâcha son torchon. — Vous l’avez fait par bouturage, il n’a pas participé au processus ? Quel idiot, pardon ! Le soir, après le départ des parents, Lara était de nouveau déprimée. Son mari allait rentrer, il fallait préparer le dîner, ranger les jouets pour qu’il ne marche pas dessus et ne se mette pas à crier. Michel rentra à huit heures. — Salut, — il jeta les clés dans la boîte. — Il y a à manger ? Je meurs de faim. — Les boulettes sont au four, la salade sur la table, — dit Lara en essuyant ses mains. — Tom a dit deux nouveaux mots aujourd’hui : « mamie » et « donne ». — Génial, — répondit son mari, indifférent, en retirant sa veste. — J’espère que « donne » ne concernait pas mon salaire ? Il coûte déjà une fortune. Il rit de sa blague et alla se changer dans la chambre. Lara resta figée. Ce n’était même pas de la méchanceté, c’était pire. Un total désintérêt pour son unique héritier. Qu’il dise un mot ou aboie, la réaction serait la même. *** Tom faisait ses dents. Le petit pleurait depuis le matin, toute la famille avait passé une nuit blanche. Lara le portait, lui massait les gencives, mettait des dessins animés — rien n’y faisait. Michel était en congé. Il était assis dans le salon avec son ordinateur portable, essayant de regarder une série avec des écouteurs, mais les pleurs de l’enfant perçaient même le bruit ambiant. Vers deux heures, Lara alla coucher son fils pour la sieste. C’était son seul moment de répit, pour souffler, prendre une douche et se reposer dans le calme. Mais Tom résistait. Il se cambrait, jetait sa tétine et hurlait si fort que le lustre tremblait. La porte de la chambre s’ouvrit — son mari apparut. — Lara, ça suffit ! — cria-t-il. — J’écoute ce concert depuis quatre heures ! J’ai la tête qui explose ! Tom, effrayé par le cri, se mit à pleurer encore plus, et Lara craqua : — Tu crois que ça m’amuse ? Il fait ses dents ! Il a mal ! — Fais quelque chose ! Fais-le taire, je ne sais pas… Donne-lui un médicament ! — Je l’ai fait ! Il doit dormir ! Michel entra dans la chambre et se pencha sur sa femme. — Arrête de le forcer. S’il ne veut pas dormir, ne le couche pas. Qu’il rampe, qu’il crie dans une autre pièce. Mets-le dans la cuisine et ferme la porte ! — Tu es sérieux ? — Lara eut du mal à répondre. — Il n’a qu’un an ! Il ne peut pas se passer de sieste. S’il ne dort pas maintenant, ce soir ce sera l’enfer. Ni tes nerfs, ni les miens, ni les siens ne tiendront. — Je me fiche de ses nerfs ! Ne le couche pas, il s’endormira plus vite ce soir. Logique ? Logique. J’en ai marre d’entendre ces jérémiades. Je veux me reposer chez moi, tu comprends ? Ce cirque me fatigue ! — Te reposer ? — Lara se leva lentement, tenant son fils en pleurs. — Tu veux te reposer ? Et moi ? Tu sais que je n’ai pas mangé aujourd’hui ? Que je ne peux pas aller aux toilettes sans lui ? S’il ne dort pas, je vais m’effondrer, Michel. J’ai besoin de cette heure. Moi ! — Oh, ça y est, — il leva les yeux au ciel. — La mère courage. Tout le monde accouche, tout le monde élève, mais toi, tu es la plus malheureuse. Pose-le par terre, qu’il joue. Et va cuisiner ou fais ce que tu veux… Il saura s’occuper tout seul. — Tu te rends compte de ce que tu dis ? — la voix de Lara tremblait. — C’est ton fils. Il souffre, il fait ses dents. Tu veux le priver de sommeil pour regarder ta série débile ? — Je propose une solution ! — hurla Michel. — S’il ne dort pas, ne le force pas ! C’est simple ! Tom se remit à pleurer, enfouissant son visage dans la poitrine de sa mère. Lara regarda son mari avec dégoût. — Sors, — dit-elle doucement. — Quoi ? — Michel ne comprit pas. — Sors de la chambre. Et ferme la porte. Michel resta une seconde, souffla et sortit, claquant la porte. Vingt minutes plus tard, Tom, épuisé, finit par s’endormir, respirant difficilement dans son sommeil. Lara alla à la cuisine. Michel était assis à table, mangeant un sandwich et feuilletant son téléphone. — J’ai appelé ta mère hier, — dit Lara, appuyée contre le chambranle. Michel se tendit, posa son téléphone. — Pourquoi ? — J’ai voulu comprendre ce qui se passe entre nous. J’ai demandé comment tu étais, comment tes parents te traitaient. Elle m’a dit que ton père ne te lâchait pas des bras. Il t’emmenait à la pêche dès trois ans, te lisait des livres. Tu as grandi dans l’amour, Michel. D’où vient tout ça ? Michel se tourna lentement vers elle. — Encore une fois, — articula-t-il, — si tu te plains à ma mère, on va sérieusement se fâcher. — Je ne me suis pas plainte. J’ai demandé conseil. — Conseil ? — il ricana. — Tu sais ce qu’elle m’a dit après ? Que j’étais un cœur sec, que je détruisais la famille. Tu as fait de moi un monstre, Lara. Bravo ! Tu as réussi ? — Et tu n’es pas un monstre ? — demanda-t-elle doucement. — Regarde-toi. Tu vis avec nous comme un colocataire. Tu n’as pas appelé ton fils par son prénom une seule fois cette semaine. « Lui », « le petit », « ce gamin ». Tu le détestes ? Michel se tut. — Je ne le déteste pas, — finit-il par dire. — Je… Je ne sais juste pas quoi faire avec lui. Il crie, il sent mauvais, il réclame, réclame, réclame ! Je rentre à la maison — c’est le bazar, et je veux du calme, parler avec toi, regarder un film. Mais à la place — couches, jouets sous les pieds et ta tête toujours triste. — C’est temporaire, Michel. Les enfants grandissent… — Ils grandissent trop lentement, Lara. Beaucoup trop. Je t’avais prévenue, je t’ai dit honnêtement : je n’aime pas ça. Tu pensais que je plaisantais ? Ou que ton grand amour allait me changer ? — Je pensais que tu étais adulte. Et que « je n’aime pas les enfants » et « je n’aime pas mon enfant » — ce n’est pas pareil. — Il s’avère que si, — il se leva, jeta son sandwich à la poubelle. — Je vais prendre l’air. — Vas-y, — Lara se tourna vers l’évier. — Vas-y. Tom et moi, on a l’habitude. Son mari partit, et Lara appela ses parents. Il fallait agir vite. *** Le soir, Tom se réveilla de bonne humeur. La douleur des dents s’était calmée, il rampait joyeusement sur le tapis, essayant d’attraper le chat qui se cachait sous le canapé. Michel rentra deux heures plus tard. Lara ne réagit pas. Son mari s’affala dans le fauteuil et attrapa la télécommande. Tom aperçut son père. Il sourit largement et, trottinant sur ses genoux, s’approcha du fauteuil. Il se leva, s’accrochant au pantalon de Michel, et le regarda dans les yeux. — Pa ! — dit-il d’une voix claire en tendant une petite voiture. Lara retint son souffle, guettant la réaction de son mari. Michel jeta un regard rapide à son fils, fit la grimace et s’adressa à sa femme : — Enlève-le, s’il te plaît. Laisse-moi regarder la télé tranquillement ! Pourquoi il s’accroche à moi ? Qu’il aille voir sa mère ! Lara prit Tom dans ses bras et l’emmena dans la chambre. Une heure plus tard, elle en sortit avec deux grosses valises. Michel n’eut même pas le temps de s’étonner — on sonna à la porte. Les parents de Lara étaient venus la chercher, elle et son fils. *** La belle-mère a tenté de convaincre Lara de revenir pendant un mois, mais elle n’a pas cédé. Elle a demandé le divorce quelques jours après avoir déménagé, elle ne voulait plus vivre avec son mari. Michel a soudain « changé d’avis », a cherché à voir sa femme et son fils, mais Lara a décidé : tout se fera par le tribunal. Tom sera élevé par son grand-père — un vrai homme, dans tous les sens du terme.