— Tu n’es pas ma mère

Tu nes pas ma mère! Laisse papa et moi tranquilles, dégage!
Laije entendu de toutes les femmes qui ont voulu partager le même lit, la même petite table et le même canapé dépliable avec Antoine. La petite Lisette, furieuse, lança des invectives et des lapins en peluche, parfois même des bouts de plastique tranchant, chaque fois quune candidate à la place de bellemère franchissait le seuil de leur modeste blocimmeuble. Tu ferais bien damener ta gamine hystérique chez le psy, sinon elle deviendra un autre «truc» qui crachera de la mousse sur tout le monde, lança la dernière prétendante dAntoine quand Lisette brisa contre le mur la statuette dun pigeon offerte par un invité. Pardon, mon Dieu, pardonnemoi, je nai pas prévu quelle la jette sexcusa Antoine, ramassant dune main tremblante la tête et la queue du pigeon pour les mettre dans la petite pelle. Je lavais bien prévenu, elle ne se remettra jamais de la perte de sa mère

Écoute, jai aussi perdu mon chien récemment, mais je ne crie pas comme une folle et je ne jette pas dobjets!
Un chien? Tu compares la mort dune mère à celle dun chien?
Je laimais. Allez, laisseznous, bande de marginaux.

Reniflant quelque chose de répugnant, la jeune femme tourna la clé à fond, dabord dans un sens puis dans lautre. Une fois le loquet désengagé, elle claqua la porte si fort que les ampoules du quatrième étage sallumèrent dun seul claquement. Mon chéri, pourquoi faire ça? Cela fait presque quatre ans que je ne tiens plus tout seul, tu le comprends? sagenouilla Antoine devant sa fille. Ne crains rien, je taiderai, cette tante nest pas nécessaire, elle est mauvaise, toutes sont mauvaises, chuchota Lisette en enlacent le cou dAntoine.

Chaque jour, Antoine se refermait davantage sur lui. Le vent doctobre semblait le frôler toute lannée, jusquau jour où le cœur dAntoine fut réchauffé par Éloïse. Elle ne réchauffa pas seulement son cœur, mais aussi ses jambes, renversant son café sur le sol du métro parisien. Elle le piéta trois fois, puis lui lança un parapluie en plein œil. Tout cela, après des milliers dexcuses.

Au cas où, prévois un mouchoir ou un désinfectant, au cas où ton nez se casserait ou que tu te teindrais, expliqua Éloïse en sortant un deuxième paquet de lingettes humides pour essuyer le pantalon dAntoine. Ça tarrive souvent? demandatelle. De temps en temps, réponditil sans réfléchir.

Après ce premier café, Antoine invita Éloïse à un deuxième, puis à un troisième. Elle, au grand cœur, semblait attirer toutes les situations absurdes : la porte dun bus qui se referme sur son pied, le chat du voisin qui lui raye la moitié du visage, et elle était championne olympique du stationnement interdit.

Éloïse ne remarquait rien, cela faisait simplement partie de sa vie. Elle ne se plaignait jamais, ne se mettait jamais en colère. Antoine en était tombé amoureux comme un collégien qui découvre la musique. La meilleure bellemère pour Lisette était difficile à imaginer, même avec une «dangerosité» comme Éloïse. Partout où elle était, tout le voisinage dans un rayon de cinq kilomètres était sur le point dêtre frappé.

Quand on rentrera à la maison, ne prête pas attention à ses remarques, elle est gentille, vraiment. Je ne sais pas comment laborder. Et toutes ces femmes Je suis coupable, mais
Calmetoi, respire profondément, caressa Éloïse la main dAntoine en arrivant à lentrée de limmeuble. On na même pas besoin daller chez vous. On pourrait se rencontrer ici, dans la rue?
Dans la rue? fit mine détonnement Antoine.
Oui, tu dis quelle est nerveuse à la maison, alors faisonsle dehors. Et mes souliers sentent le chat, ajouta Éloïse, gênée. La voisine ma demandé de surveiller son MaineCoon, mais il ne maime pas trop, souritelle.
Pas de souci. Viens, je ty amène, dit Antoine, appuyant le bouton du digicode. Dès que la porte souvrit avec un bourdonnement, il sengouffra à lintérieur.

Éloïse naviguait sur Internet sans but lorsquune voix derrière elle sécria: Cest votre portefeuille?
Oh, bondit Éloïse, se retournant et découvrant une petite fille denviron septhuit ans tenant son portefeuille rempli dargent, de cartes et dune ordonnance. Merci, jai failli le perdre, souritelle. Faites plus attention, réprimanda la fillette en se frottant le nez. Pourquoi estu seule ici?
Je ne le suis pas, je suis avec grandpère et Oleg, désigna la petite un vieil homme qui tripotait le moteur dune berline noire garée non loin, accompagné dun garçon du même âge.

Un colis tomba du poteau à côté dÉloïse. Oh, on dirait quune taupe volante a fait pipi dessus, gloussa la fillette. Ce nest rien, répondit Éloïse en sortant une lingette. Dailleurs ce ne sont pas des taupes, ce sont des pigeons.
Mon grandpère dit que ce sont des taupes, répliqua la fillette. Pff, les taupes ne livrent pas le courrier aux anges, non?
Aux anges? insista la petite. Les pigeons, cest les postiers qui apportaient les lettres avant, maintenant ils les envoient au ciel, expliqua Éloïse avec tant dassurance que quelques pigeons au-dessus semblaient lécouter.

Et si on les envoyait aux simples mortels? proposa la fillette. Pourquoi pas? Il suffit le bon code postal.
Vous ne fut interrompue quand la porte souvrit en poussant un bourdonnement et Antoine apparut. Voilà où tu étais! Tu es parti sans rien dire, je craignais quon tenlève. Il prit la petite dans ses bras. Ton grandpère ta appelé, mais tu nas pas répondu. Tu as vu le mot?
Oui, jai vu, ditil en présentant Éloïse. Et voici Lisette, ajoutail en désignant la fillette.

Lisette changea dexpression, lançant à Éloïse un regard venimeux. Les trente minutes suivantes furent dune gêne mortelle, les conversations restaient superficielles, latmosphère tendue comme un fil. Désolé, conclut Antoine en raccompagnant sa fille. Tout va bien, murmura Éloïse à peine audible.

Une semaine plus tard, Éloïse passait devant limmeuble dAntoine et vit Lisette cachée derrière le dossier dun banc. Salut, que faistu?
Jattrape des pigeons, répliqua Lisette sans quitter des yeux le pigeon gris qui picorait du pain rassis. Ah, cest vous fit la fillette, irritée, en se tournant vers Éloïse.
Et comment comptestu le piéger? demanda Éloïse, indifférente au regard sévère.
À la main.
Tu nen attraperas pas beaucoup comme ça. Il faut un filet.
Où je le trouve? demanda Lisette, lair stupide.
Je peux le rapporter.
Vous?
Bien sûr, pourquoi pas? Attends ici, nourrisle, je vais à la «Terre des Enfants» et reviens.

Sans attendre de réponse, Éloïse sélança vers larrêt. Quarante minutes plus tard, elle revint avec un énorme filet et un sac de graines. Mieux vaut mettre plus dappât dès le départ, ditelle en déversant la moitié du sac sur le trottoir. Lisette hocha la tête. En quelques minutes, le ciel se couvrit dune zone grise de pigeons qui sabattaient bruyamment sur le bitume. À toi, lança Éloïse le filet.

Lisette saisit loutil, se précipita et captura la nuée, qui se dispersa immédiatement. Jai attrapé, jai attrapé!
Parfait, donnemoi la lettre! sortit Éloïse le pigeon du filet. Je nai même pas encore écrit
Quoi? Quallonsnous en faire? demanda Éloïse, tandis que le pigeon, aveuglé par un angle de vue de trois cent quarante degrés, tournait en rond.

Vous faites quoi ici? Le trottoir est plein de déjection, grogna la concierge comme une bouilloire qui bout. Allonsy, rentrons chez toi, poussa Éloïse la fillette vers lentrée, qui savança rapidement. Papa estil là? interrogea Éloïse en montant les escaliers.
Oui. Tu veux dire que nous sommes venus?
Non, cest inutile, sourit Éloïse, constatant la tristesse dans les yeux de la fillette. Nous sommes ici pour autre chose. Va écrire, je tattends en haut.

Lisette sourit, monta, revint cinq minutes plus tard avec un rouleau de fil et une petite aiguille. Chut, chut Éloïse porta le doigt à ses lèvres et montra le pigeon perché sur le rebord. Lisette acquiesça, les yeux brillants dexcitation.

Éloïse tendit une main pleine de graines au pigeon, qui picora timidement. Quand loiseau perdit sa vigilance, Éloïse le saisit, mais le pigeon, plus rapide que son esprit, fonça sur elle. Un cri perça lair, loiseau frappa ses yeux dailes, griffant son visage. Éloïse courut dans le hall, tentant de le repousser, mais rien ny faisait. Les voisins sortirent, des rires et des jurons sélevèrent.

Durant dix minutes, Éloïse sessuya le visage et le couloir avec des lingettes humides. Le pigeon finit par senvoler par la fenêtre, ne faisant plus jamais confiance aux humains. Lisette disparut derrière la porte, revint avec un seau deau et une serpillière. Ce sera plus rapide, ditelle en tapant le sol, répandant une odeur de pierre mouillée.

Lisette, où vastu? apparut Antoine dans lencadrement, lair perplexe devant le spectacle de sa fille et dÉloïse qui lavaient le hall. Que faitesvous?
Ne pose pas de questions, cligna lœil Éloïse.
Ouais, papa, tu nas pas besoin de tout savoir, rétorqua Lisette.
Ddaccord, compris, ferma Antoine la porte.

Tu sais, je me suis demandé pourquoi on les attrapait. Il existe des colombariums où travaillent des pigeonscourriers professionnels, pas ces freelances douteux, dit Éloïse quand le nettoyage fut fini. Vraiment? Pourquoi ne lastu pas dit plus tôt?
Jai simplement oublié, ça fait longtemps que je nai pas envoyé de lettres au ciel, réponditelle. On peut y aller? Sil vous plaît! sauta Lisette dimpatience. On peut, mais demain. Je passerai te prendre après le travail, daccord?
Hourra! sexclama Lisette.

Le soir même, Éloïse téléphonait à Antoine pour tout raconter. Tu penses que cest une bonne idée? Quand elle grandira, elle pourrait garder rancune pour ce mensonge,
Si on mavait dit la vérité depuis toujours, je serais peutêtre déjà folle, confessa Antoine. Tu as raison. Vous partez sans moi demain?
Oui, on sen sortira. De plus, elle est tellement futée que je pourrais discuter avec elle, répliqua Éloïse. Merci à vous.

Le lendemain, Éloïse récupéra Lisette et, en taxi, elles se rendirent au colombarium. Oh, ils sont si blancs et beaux, sémerveilla Lisette. Puisje peux en choisir un? Il livrera vraiment la lettre au bon destinataire? Il ne se perdra pas? Il a un GPS? Jai besoin que la lettre aille à ma mère, je ten prie, insistatelle le propriétaire, qui ne répondait que par des «Oui, oui».

Limportant, cest le bon code postal, rappela Éloïse.
Jai mis notre adresse, il faut que ça corresponde, et jai précisé que cest la fille qui écrit, pour que les anges ne se trompent pas, déclara Lisette avec sérieux.

Éloïse tendit largent au propriétaire, qui attacha la lettre à la patte du pigeon avant de le libérer dans le ciel. Ça me touche, sanglota lhomme en essuyant ses larmes avec sa manche, tout en fermant la cage.

Deux jours plus tard, Antoine appela. Lisette dit quune réponse est arrivée du ciel, avec ton nom dessus. Tu veux la lire?
Bien sûr, jarrive, répondit Éloïse, secouée, qui décida de partir plus tôt du travail et, en fermant son ordinateur, supprima accidentellement le projet sur lequel elle travaillait.

Elle monta à létage, sonna à la porte. Antoine apparut. Lisette joue dans la cour avec le petit garçon du voisin. Elle ta laissé une lettre sur la table, elle était trop timide pour la remettre, expliquail.

Éloïse entra, prit le papier froissé, où un enfant, en écriture tremblante, avait écrit:
«Merci ma fille pour la lettre, je suis aussi très forte et je pense à vous avec papa. Jai vu Éloïse, elle est gentille. Elle nest pas ta mère, mais vous pouvez être amies. Jaimerais cela. Ta mère.»

Éloïse sentit un nœud dans la gorge, maudit à peine le texte qui se dissolvait sous les larmes. Elle a compris, dit Antoine, lembrassant par derrière. Éloïse hocha la tête, submergée par les sanglots.

Jai toujours cherché une mère pour elle, mais je ne réalisais pas quelle voulait juste une amie, puisquelle a déjà sa maman,
Je ne voulais pas me substituer à rien, sanglota Éloïse, puis aperçut à la fenêtre le pigeon qui les observait, comme sil voulait raconter aux anges ce qui venait de se passer.

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— Tu n’es pas ma mère
Un bonheur volé Elles se rencontrèrent dans un étroit passage entre deux haies tressées – l’une, épouse légitime de Grégoire, et l’autre, celle qui, selon toutes les lois du cœur, aurait dû l’être, mais ne le fut jamais… Dehors, régnait cette morne et silencieuse période hivernale : le grand froid avait renvoyé tout le monde au chaud des maisons. «Tout cela n’est qu’un mauvais rêve !» pensa fugacement Tatiana en scrutant le visage rose et épanoui de sa rivale. Rivale qui, soyons juste, ne se doutait nullement des sentiments de Tatiana. Elle s’appelait Amélie. Grégoire, pour Tatiana, avait toujours paru inaccessible, et elle n’aurait jamais cru qu’Amélie – longtemps l’épouse d’Ustinov, mère de ses enfants, grand-mère de ses petits-enfants – eût pu occuper cette place. Cela lui semblait impossible : dans ses songes, ce n’était pas la réalité, mais à l’état d’éveil, tout n’était que la pesanteur d’un songe étrange. «Non, non, que Dieu me foudroie s’il en est autrement !» songeait Tatiana chaque fois qu’elle apercevait Amélie, de loin ou de près. «Il ne peut pas être que cette femme vive selon la même règle que les autres ! Elle vit selon une autre loi, une fausse ! Si elle ne l’avait pas eue, jamais elle ne serait devenue l’épouse de Grégoire ! Mère de ses enfants ! Grand-mère de ses petits-enfants !» Mais le pire restait de n’avoir aucune preuve à présenter au monde : personne, aucune âme vivante n’aurait jamais cru à ce subterfuge ! Que l’on crie, que l’on se jette dans l’étang, que l’on brûle le village – nul ne s’éveillerait, ne croirait, ne comprendrait ! Pas un ne remarquerait une faute monstrueuse. Personne, hormis elle-même ! Il y a des gens qui naissent sans bras, sans jambes, aveugles, sourds, muets, fous, difformes, destinés à mourir jeunes – cela existe, mais au moins c’est visible. Ici était née une énigme muette, sourde, connue seulement de Tatiana Pankratova sur toute la surface de la terre ! Et voilà qu’Amélie se tenait sur le petit sentier recouvert de neige, déroulant à son insu le mauvais rêve de Tatiana, et lui demandait d’un ton curieux : — Et ta vie, Tatiana Pauline, comment va-t-elle ? — Je vis… — Et moi aussi ! — dit Amélie en se tournant, se montrant ici et là, — Voilà ! Son teint était d’une blancheur de lait… À Saint-Clément, on disait qu’elle ne se couchait jamais, ni fille ni épouse, sans avoir lavé son visage au lait caillé. Sur ses joues pâles, deux grands yeux ronds. Elle portait un manteau sombre à revers clairs, une écharpe de mohair, de nouvelles bottes encore vierges. Un seul regard la rappela à Tatiana : c’était dimanche ! Elle avait oublié quel jour nous étions, mais tout chez Amélie disait la fête. — Et comment te retrouves-tu dans notre quartier du Lac aujourd’hui, Tatiana Pauline ? Ta route mène où ? C’était simple : voilà trois jours que Tatiana n’avait pas vu Ustinov, et elle avait voulu jeter un œil aux rideaux de ses fenêtres, juste pour se rassurer, vérifier que Grégoire Ustinov était vivant. En jetant un regard à travers les branches sur la droite, on pouvait discerner deux fenêtres donnant sur la cour de la maison d’Ustinov, mais Tatiana évita de les regarder ; Amélie, elle, y jeta un œil rapide et reprit : — Où vas-tu donc vraiment ? — Je passais, c’est tout… Amélie eut un sourire en coin. — Et ton homme à toi, Michel, comment vit-il ? Ça fait longtemps que je n’en ai pas entendu parler. — Il vit, — soupira Tatiana. — Toujours à bricoler le perron, fabriquer quelque chose en bois. Michel est discret. Rien de bien nouveau à raconter… — Puis, s’avançant vers Amélie, elle la questionna, soudain forte et exigeante : — Et Ustinov, comment va-t-il ? Grégoire Léonidovitch ? Toujours accaparé par ses responsabilités ? Toute autre se serait emportée, aurait crié : «Ah, coureuse ! Tu rôdes la nuit avec un homme marié ! Tu le guettes sous ses fenêtres, alors que tu as un mari, et devant tout le monde !» À Saint-Clément, même les veuves n’auraient pas reçu le pardon pour si peu, alors une femme mariée ! Mais Amélie n’en fit rien. Un instant, son visage déjà pâle s’assombrit, mais deux flocons mouillés glissèrent sur ses joues, fondant, s’écoulant comme des larmes, effaçant toute trace d’amertume… Elle restait élégante, ravissante, coiffée de son châle duveteux – et, par-dessus tout, bienveillante. Elle demanda : — Mais enfin, Grégoire Léonidovitch n’est-il pas presque chaque jour à la mairie de la commune ? Ce n’est pas à toi de poser la question ? — Je demande, voilà tout : cela fait trois jours qu’il n’est pas passé… pas à la mairie… Et il est vrai qu’Amélie avait ce je-ne-sais-quoi qui l’avait faite devenir l’épouse d’Ustinov Grégoire. Tatiana en fut encore plus bouleversée, regrettant presque qu’Amélie ne s’emporte pas contre elle, ne la couvre pas d’injures. — Il a toujours été débordé, Grégoire Léonidovitch, — expliqua Amélie. — Que ce soit à la mairie, à la commission, il n’a jamais su rester sans rien faire, déjà jeune, et encore moins adulte. Père et grand-père. — Mais ce n’est pas trop ennuyeux, avec un homme si sérieux toute la vie ? Encore un sourire discret, Amélie se rappelait : — Oh, c’est arrivé ! Oui, parfois ! Je n’ai pas beaucoup vu ma jeunesse avec lui… Les grands-parents s’occupaient des enfants et des bêtes, nous laissant, jeunes époux, libres pour les fêtes et les jeux. Mais à quoi pensait Grégoire Léonidovitch ? À rien de tout ça ! Dans le jardin, ou sinon un livre à la main, ou à écrire dans un cahier. Toujours ! Tous les dimanches, pareil. — Et alors, pourquoi t’es-tu mariée avec lui ? Si morne ? C’était étrange, ce dialogue ; pourtant, Amélie répondit toujours posément, comme à une amie intime : — Mon père, paix à son âme, m’a appris. J’ai suivi son conseil… — Obéissante ? — J’ai compris : ennui dans ma jeunesse, mais la vie s’en trouverait compensée ensuite. — Et ça s’est vérifié ? — Bien sûr ! Un an, deux ans, et son caractère m’a paru tout à fait agréable. J’étais surprise d’entendre ailleurs les disputes, l’alcool, les femmes battues ! Un homme qui envoie sa femme au champ ou à la bête pendant qu’il dort sur le poêle ? Pour moi, une honte ! J’ai pris l’habitude d’une autre vie : tout va bien, et si cela ne va pas, Grégoire Léonidovitch ne s’y serait jamais permis ! — Une vie facile. Pas vraiment féminine ! — C’est bien tout à fait féminin ! Et je t’explique — j’ai gagné cette vie ! Il est devenu homme d’honneur, Grégoire, alors qu’au début… il n’était rien, personne ne faisait attention à lui, plongé dans ses livres ! Les filles ne le regardaient pas, et lui, il ne savait pas distinguer celles qui valent le coup ou non ! Épouser un tel garçon, quelle pénitence. Mais moi, j’y suis allée, grâce à mon père ! Après, bien des filles l’auraient voulu, mais trop tard ! La saison des cèpes était passée ! Amélie se mit à sourire, ria même. La femme raisonnable souriait à la jeune fille folle. Voilà Amélie, dans la réalité, pas dans le rêve ! Encore, elle effleura le bras de Tatiana, l’attira hors du passage, vers la rue, rappelant cette fameuse époque où elle était première fiancée du village, toujours perchée sur ses hauts talons jaunes lors des bals. À cette époque, le père de Tatiana, pour un quart de gnôle et des bottines usées, était prêt à la donner à n’importe qui ; pour se défendre des prétendants trop pressés, elle cachait un couteau aiguisé dans sa botte. Voilà donc comment la vie de la première fiancée du village lui paraissait : elle acceptait Grégoire presque par sacrifice, tandis que nombre de filles lui faisaient des yeux doux, et les garçons le respectaient, alors que Tatiana n’osait même pas le regarder, disant à son père, si on la questionnait, qu’elle préférerait perdre la parole plutôt que d’avouer : «Grégoire Ustinov…» Et elle ne le dit pas. Illustration : A. Ria bouchkine À présent, elles avançaient côte à côte, deux des plus belles femmes de Saint-Clément. Comme deux amies inséparables, on ne pouvait les distinguer dans la rue ! L’une avait chaussé ses talons jaunes pour la vie, jamais trébuché ; l’autre n’en connaissait que l’existence et pourtant, ce dimanche-là, elles marchaient, proches l’une de l’autre, attirant les regards de la rue principale, peu animée mais curieuse. Tatiana, pourtant, ne resta pas longtemps la sotte gamine sans chaussures ; elle enlaça l’épaule de son interlocutrice, lui sourit franchement et dit : — Amélie, tu me feras entrer chez toi ? Je n’ai jamais été invitée chez les Ustinov ! Amélie faillit trébucher. Elles cheminèrent encore un peu, puis la barrière de la cour d’Ustinov apparut. Amélie leva le loquet, et voici la cour ! Voici le perron ! Voici la maison d’Ustinov ! Cet homme menait une vie en tout point semblable à celle des autres : cuisine avec grande table sous les images pieuses, poêle à rebord bleu… Tatiana jeta un œil dans la pièce principale — propre, mais moins ordonnée que chez elle : chez elle, il n’y a que des ficus, une commode et une table, rien d’autre ; là, la chambre était encombrée — des habits d’enfants sur le sol, un berceau, des petits, les petits-enfants d’Ustinov, et au centre, assise par terre, la fille d’Ustinov, Lisette, pieds nus, rousse et enceinte, qui cousait à la hâte un col déchiré. Voyant Tatiana, elle l’accueillit d’un signe, étonnée : «Mais pourquoi donc ? Que fait Tatiana Pankratova ici ?» Lisette — pas méchante, mais simplette, avalait ses mots… Dans la pièce voisine, ce que nul du village ne possédait, seuls les Ustinov, Samourakov, et deux-trois familles privilégiées : des livres. Une bibliothèque vitrée, pleine de livres alignés. Tatiana, jadis demoiselle de maison dans un manoir d’aristocrat, en avait vu bien plus, mais là-bas ce n’était pas chez les paysans, seulement chez les riches. Elle portait le bois et l’eau, lavait le parquet, et… plaisait au jeune maître. Lui, sitôt rentré de pension, commençait à lui apprendre à lire, puis la faisait lire : deux murs couverts de livres, sans un espace pour glisser un doigt. Tatiana apprenait volontiers, se souvint du jour où elle pensa qu’on ne pouvait lire dans la vie qu’autant de livres que contenus sur deux murs du sol au plafond, mais le jeune maître, ce jour-là, devint brutal. Ce ne fut pas long : elle le repoussa, il s’effondra, et son apprentissage prit fin là. Sa vie aussi dans le centre de la Russie, car cet été avec son frère aîné, ils convainquirent leurs parents, attelèrent la jument et partirent en Sibérie… Si son frère n’était pas mort en chemin, ils auraient sans doute atteint un autre village, inconnu, plein de bonheurs. Les gens de Saint-Clément, elle ne leur en voulait pas, mais elle songeait parfois à tout ce qu’elle ne sut jamais sur ces gens lointains, n’ayant pas eu le temps de lire ce livre à lettres d’or dans la bibliothèque du manoir. Devant la modeste bibliothèque d’Ustinov, la perte resurgit : Ustinov avait découvert, dans ses livres, tout ce qu’elle n’avait pas compris, jamais su ! Pourquoi n’aurait-il pu partager ce savoir avec elle, comme il le faisait sans doute avec Amélie ? Elle, sans doute, n’écoutait pas et lui parlait quand même ! Elle l’enviait ! Si l’ancien maître était allé au bout de la tentation, elle ne l’aurait pas repoussé. Non, elle ne l’aurait pas fait ! Entre-temps, Amélie avait ôté son fichu, son manteau, ses bottes humides, et lança à son invitée : — Mets-toi à l’aise… — Mais la visiteuse restait debout, l’œil absorbé par la bibliothèque ; Amélie y jeta un regard. — Ah, qu’elle lise… — dit-elle, sans préciser qui. — Tant pis ! Une autre aurait déjà brûlé ces brochures, mais moi non. Moins d’aisance, mais pas de querelles. Mon gendre me suffit déjà ! Lui, il n’arrête pas ! Non, mieux vaut garder les livres. Ce n’est pas tant leur faute. Fais comme chez toi, Tatiana ! Tatiana s’assit au coin du poêle, retira son manteau, ouvrit la porte du vestibule pour les y jeter, et voilà que Barin surgit de la porte dans la cuisine. — Tais-toi ! Où vas-tu, sale bête ! — cria Amélie à Barin. — Ce n’est pas ton territoire, rentre chez toi ! — Elle prit le tison, mais Barin resta là où il était, trembla, se coucha, hurla, misérablement. — Le maître est-il là ? — demanda vivement Tatiana. — Grégoire Léonidovitch est-il ici ? Elle craignait de voir Ustinov lorsqu’elle entrait dans sa maison : que lui dire ? Que répondre ? Mais la peur la gagnait, nouvelle, inexpliquée, glaciale, et elle demande : — Où est-il, le maître ? Amélie, nullement inquiète, piqua Barin du tison, se détourna un instant, puis expliqua : — Il est dans le bois, notre maître, Léonidovitch ! Depuis ce matin, il y est… Barin n’arrêtait pas de hurler, Amélie s’énerva : — Va-t’en, va, sacripant ! Sinon, je m’en prends à toi ! Je te jure ! Tu verras si je plaisante ! Barin, croyant ou non, restait couché, tremblant, maculé de résine, les oreilles et la queue couvertes de glaçons. Tatiana s’agenouilla, prit une touffe de poils à l’endroit le plus taché, ouvrit la main, une substance brune et épaisse y coula. — Du sang ! Du sang, tout simplement ! — Et alors ? Il a dû se blesser dans la forêt ? Il est doux, mais il lui est arrivé d’arracher une oreille à un autre chien bien plus gros ! Il l’a arrachée d’un coup ! — Ce n’est pas sa blessure ! Il n’a rien ! — Alors, à qui est-ce ? Dis-le, si tu sais ! Dis-le ? — À Grégoire Léonidovitch, peut-être… — sanglota Tatiana et cacha son visage. Alors, Amélie se fâcha franchement : — Mais c’est bien ce que tu voulais voir, hein, précieuse invitée ? Adorée, tant attendue ! — Elle lança le tison au coin, chassa Barin, partit dans la chambre. — Il ne lui arrivera rien, à Grégoire Léonidovitch ! Toute la guerre il l’a faite, il m’en est revenu sain et sauf, mes prières l’ont protégé, ce n’est pas aujourd’hui que ça va tourner mal ! Je ne te croirai jamais ! Je ne croirai ni les haineux ni les envieux ! Personne ! Des flocons glissaient l’un après l’autre sur les vitres, comme si une main invisible et timide voulait explorer la maison, mais loin, là-bas, dans la forêt, Tatiana devinait le drame : là-bas, la sauvagerie avait régné, indifférente à toute plainte ou blessure. Lisette surgit, affolée, l’aiguille à la main : — Un malheur ! Je vous le dis ! Le chien sent bien qu’il est arrivé quelque chose à papa ! Tatiana la saisit par les épaules : — Grégoire, il est parti sur quel cheval ? Et quand ? — Sur Moka, le rusé, mais on ne sait jamais ! Par le marais, il a filé ! Lisette, bégayant, n’arrivait plus à articuler. Barin grattait les portes, appelant à le suivre. — Oui, oui, on y va ! Lise ! — cria Tatiana, ferme. — File, Liliane, sors le cheval, on part ! Barin nous mènera ! — Mais on n’a plus de chevaux, Tatiana Pauline ! Moka est parti, Sologne aussi, mon mari, ma jument boite… Plus rien, c’est le malheur ! Je vous le dis ! Même si vous nous tuez tous : plus rien ! Elle se mit à hurler, ses mains sur son ventre rond, expliquant quelque chose à travers les hurlements, mais Tatiana avait déjà filé hors de la maison. Un peu plus tard, Michel, le mari de Tatiana, la vit s’empresser d’atteler la jument pie, avec, autour d’elle, un chien agité, la queue haute. Il reconnut Barin, le chien des Ustinov. — Tu vas où ? — demanda timidement Michel à sa femme. — La nuit va tomber. — Il le faut ! — répondit Tatiana. — Il le faut ! Ouvre la porte ! *** Le visage d’Ustinov apparaissait à Tatiana aussi blanc que la neige, et ce n’est qu’en l’entendant dire «Qui est là ?», qu’elle comprit qu’il était vivant. Il demanda encore : — Mon cheval ? Miroche ? Est-ce vrai… Qu’il est mort ?… Mirochka ! — Il est mort ! — dit Tatiana, la main sur le museau froid du cheval. Elle éclata en sanglots : Ustinov survivrait-il ? Sa voix était faible, venue d’outre-tombe. — Comment as-tu réussi à les repousser, Grégoire ? — Je l’ignore… J’ai pu en viser deux, les autres se sont enfuis. D’un geste tremblant, il montra un loup, mort sur le côté, gisant dans la neige rougie. Tatiana ne l’avait même pas remarqué, derrière la croupe du cheval. Encore une trace ensanglantée, tirée vers la forêt. Ustinov chercha la main de Tatiana, la posa sur le naseau glacé du cheval. Du sang chaud en coulait encore. — Il est vraiment perdu ? — C’est certain. Il remarqua seulement à cet instant sa présence : — Tatiana ? D’où sors-tu ? — Pas de réponse, Ustinov insista. — D’où sors-tu ? C’est étrange… — Parbleu ! Je ne devrais pas être là, n’est-ce pas ? Une autre aurait dû être à ma place, n’est-ce pas ? Mais elle n’est pas là, Grégoire ! Elle n’y sera jamais ! Souviens-toi ! — Et Mirochka ? — demanda Ustinov, plus faible encore. — On va l’abandonner ? — Il est mort ! — Moi aussi, je suis glacé ! Complètement ! — Mensonge ! Pas complètement ! Sinon, je vous laisserais tous les deux ! Je vous laisserais, et moi aussi, je me laisserais mourir de froid avec vous ! Mais tant que tu gardes une goutte de chaleur, je te prends ! À moi, rien qu’à moi ! Personne ne te prendra !… — Elle le coucha sur la luge, cria à la jument : — Allez, avance ! Tu es vivante, avance ! Barin hurla, ne voulant pas laisser Mirochka seul. Il le léchait, tombant à terre. Refusait d’y croire. — Ton dos, Grégoire, il est indemne ? — criait Tatiana, fouettant la jument… — Oui… — Ton ventre ? — Aussi. — Les jambes alors ? — La droite, écorchée, un peu au-dessus du genou… Où m’emmènes-tu, Tatiana ? — Tu n’as pas eu assez, Ustinov ! Il aurait fallu plus d’épreuves, humaines ou animales ! On devrait t’arracher la langue ! — Tatiana, as-tu perdu la raison ? Pourquoi tant de violence ? — Pour que jamais tu ne demandes où je t’emmène ! Que tu te taises désormais, où que je t’emmène ! Que tu restes tranquille, dans ma maison, dans mon lit ! Je serai ta garde-malade ! Voilà, il est temps que cela soit ainsi ! — Tu es sérieuse, Tatiana ? C’est insensé ! — On a trop joué avec la vérité ! Cette farce : “Je n’ai pas le droit, toi non plus, rien n’est permis ! Tu as une femme, j’ai un mari, mais en avons-nous besoin ? Assez de faux-semblants ! Il est temps à présent, je ramène chez moi ce qui est à moi, pas à une autre ! Si on me demande, je dirai que je l’ai ramassé dans la forêt : le mien ! J’ai suivi son sillon tant d’années, pas une seule âme pour m’accompagner ; alors, à présent, c’est à moi, cet homme-là ! Chacun le comprendrait, chacun avec une âme ! Toi seul ne comprendrais pas — eh bien, je ne te demanderai pas ton avis ! Tu es l’unique incompréhensible, oublieux, sans cœur, mais cette fois, je me fiche de te regarder ou de t’écouter ! C’est fini ! Désormais, je suis ta sœur de charité, voilà qui je suis ! Tant que je voudrai, je prendrai soin de toi !» — Ecoute-moi, Tatiana… Ce n’est pas raisonnable… — Assez, j’en ai trop entendu ! Assez et assez ! Ils avançaient dans la nuit, trébuchant sur les bosses, parfois dans l’ombre totale, parfois sous la lune pâle ; puis Barin aboya et fila droit devant. Ustinov murmura : — Ce sont les Solognes, Tatiana. Au signal de Barin, je le reconnais ! Tatiana arrêta la jument, tout le monde devint silencieux, Barin se tut, loin devant. Ustinov pensa : «Amélie ?» Mais il n’y crut pas. Tatiana aussi revoyait Amélie, manteau à lisérés, châle d’Orenbourg, visage paisible aux yeux bleus. Elle pensa aussi : «Est-ce elle ?… Impossible !» Ils attendirent en silence — qui allait les rejoindre ? Ce fut Alexandre, le gendre de Grégoire, qui arriva le premier. Il arrêta son cheval à quelques mètres, demanda : — Qui va là ? On est entre nous ? Le premier à répondre fut Barin, jappant : «Bah alors, Alexandre ? Tu ne reconnais pas le maître ?» Mais Ustinov se tut, et Tatiana aussi. — Qui est-ce ? — cria Alexandre plus fort, inquiet. — C’est moi ! — répondit enfin Ustinov. — Et vous ne répondez pas, papa, alors qu’on appelle ? — Ustinov demeurait muet, alors Alexandre ajouta : — Et tu es avec qui ?… — Il talonna son cheval, s’approcha, reconnut : — Toi, Tatiana Pauline ? C’est donc toi ? D’où sors-tu, avec papa ? D’où ? — Je l’emmène loin du malheur. — Lequel ? Et Mirochka, papa ? — Il est perdu… Définitivement. Et moi blessé… Qui t’a envoyé me chercher ? — C’est Lisette, qui m’a envoyé, papa. J’étais chez des amis. Et, papa, avec Michel on n’a même pas bu, même pas joué. — Tu es sobre, Alexandre ? — Je peux souffler tout de suite ! Avec Michel — rien du tout ! Et pour la suite ?… Vous rentrez dans quelles luges ? Celles-ci, ou les vôtres ? Pourquoi vous taisez-vous ? Vous ne vous sentez pas bien ? Grégoire lança à Tatiana un regard sombre, comme si, dans cette décision, résidait la réponse à toute leur histoire – resterait-il avec elle, acceptant la rupture avec la morale, resté loyal, devenant un mari véritable, mettant fin aux non-dits, aux regards, aux sentiments tus jamais proclamés… Rester ou pas… — Je rentre dans ma luge… — dit-il, se détournant. Alexandre précipita le transfert de son beau-père, le sortant tant bien que mal, passant par-dessus les genoux de Tatiana, laquelle restait assise, d’abord muette, puis questionna quelqu’un, n’importe qui : — Et moi, alors ? Et moi, alors ? Qu’est-ce que je deviens ? Ustinov gémit — la douleur dans sa jambe. Alexandre commenta : — Et vous saignez, papa ? Mais Tatiana continuait à demander, en boucle : «Et moi alors ?» Enfin, Ustinov fut installé dans la luge d’Alexandre, qui rangea son beau-père, pivota son cheval, et, sans un mot pour Tatiana, partit vers la maison.