Comme ça arrive…

Ça arrive parfois
Les parents dÉtienne lattendaient depuis longtemps. La grossesse fut difficile, et le bébé vint au monde prématuré, placé dans une couveuse. Ses organes étaient sousdéveloppés, il dut être ventilé artificiellement, subir deux interventions chirurgicales et une rétine qui se détacha. Deux fois, le couple eut la douloureuse permission de dire adieu, mais Étienne survécut.

Très vite, on découvrit quil voyait à peine et quil entendait à peine. Son corps finit par se développer: il sassit, attrapa un jouet, puis sappuya sur un cadre. Mais son esprit restait bloqué. Au départ, les deux parents espéraient encore; puis le père séclipsa doucement, comme absorbé par le néant, et la mère continua à lutter seule.

À trois ans et demi, on greffa à Étienne des implants pour restaurer louïe. Il entendait davantage, mais aucun progrès ne suivait. Thérapeutes, orthophonistes, psychologues, tous se succédaient. Maëlle, sa mère, venait plusieurs fois à mon cabinet avec le petit. Je proposais: «Essayons ceci, cela, ou encore cela» Elle essayait, sans résultat. La plupart du temps, Étienne restait assis, silencieux, dans son petit terrain de jeu, tournant un objet, le frappant contre le sol, mordant son poignet, parfois hurlant dune seule note, parfois en modulant. Maëlle jurait quil la reconnaissait, quil lappelait dun gazouillis particulier, et quil adorait quon lui gratte le dos et les petites jambes.

Un jour, un vieux psychiatre, le regard dur, déclara: «Quel diagnostic ? Un légume ambulant. Décidezvous et vivez. Soit vous le confiez à une structure, soit vous continuez à le garder; vous avez bien appris, non?» Aucun espoir de vraie amélioration ne subsistait à ses yeux. Il fut le seul à parler clairement. Maëlle remit Étienne dans une halte éducative et reprit le travail.

Quelques mois plus tard, elle sacheta une moto un rêve longtemps gardé et parcourut les rues de Lyon et les routes de la campagne avec dautres motards. Le rugissement du moteur chassait ses pensées anxieuses. Le père dÉtienne payait la pension alimentaire, quelle dépensait entièrement en nounous le weekend; le petit nétait pas difficile à entretenir lorsquon shabitue à ses besoins.

Un compagnon motard, Stéphane, lui lança un jour: «Tu sais, je suis intrigué par toi, il y a quelque chose de tragiquement beau chez toi.»
«Allons, je te montre,» répondit Maëlle.
Stéphane sourit, pensant quelle linvitait chez elle. Elle le conduisit à Étienne, qui, éveillé, poussait des cris modulés, gazouillaitprobablement reconnu la mère ou surpris par létranger.
«Eh ben, quelle surprise!» sexclama le motard.
«Et alors, questce que tu pensais?» répliqua Maëlle.

Leur relation évolua rapidement: ils roulaient ensemble, puis ils emménagèrent. Stéphane napprochait jamais Étienne (accord préalable), et Maëlle ny consentait pas non plus. Un soir, Stéphane proposa: «Et si on avait un enfant?»
«Un autre comme lui?» répliqua Maëlle, sèche. Stéphane resta muet presque un an, puis, finalement, insista de nouveau: «Allez, faisonsle.»

Naquit alors Lucas, sain et robuste. Stéphane, un brin cynique, suggéra: «On pourrait placer Étienne dans un établissement, maintenant quon a un garçon normal.»
«Je préfère bien te placer,» rétorqua Maëlle. Stéphane recula, bafouant: «Je demandais juste»

Lucas découvrit Étienne à neuf mois, lorsquil commença à ramper. Rapidement, il sy intéressa. Stéphane, anxieux, craignait que son petit ne sapproche de ce «idiot», jugeant cela dangereux. Mais Stéphane était souvent au travail ou sur sa moto, tandis que Maëlle le laissait jouer. Quand Lucas ramait à côté, Étienne ne poussait plus de cris. Elle avait limpression quil lécoutait, quil attendait. Lucas apportait des jouets, montrait comment jouer, pressait et rangait les doigts dÉtienne.

Un weekend, Stéphane tomba malade et resta à la maison. Il vit Lucas, incertain, traverser lappartement, marmonnant quelque chose, suivi de près par Étienne, qui jusque là se tenait enfermé dans un coin. En colère, Stéphane exigea: «Sépare mon fils de ton… idiot, ou surveillele constamment.» Maëlle, silencieuse, indiqua simplement la porte.

Stéphane seffranta, ils finirent par se réconcilier. Maëlle revint me voir:
«Cest un monstre, mais je laime,» confessatelle. «Cest horrible, non?»
«Cest naturel,» répondisje. «Aimer son enfant, quoi quil en soit»
«Je parlais de Stéphane,» corrigea Maëlle. «Alors Étienne représente un danger pour Lucas, quel est votre avis?»
Je lui dis que, daprès les faits, Lucas devait rester le guide, mais une surveillance était indispensable. Nous en concluâmes ainsi.

À un an et demi, Lucas apprit à Étienne à empiler des pyramides par taille. Lucas, de son côté, formait des phrases, chantait de simples chansons, racontait des comptines du type «Quarante corbeaux cuisaient du porridge».
«Estil un prodige?» demanda Maëlle.
«Stéphane veut le savoir.» répliquaje. «Il est fier au point dexploser, alors que les enfants de son âge ne parlent pas encore.»
«Je pense que cest à cause dÉtienne,» suggéraije. «Tous les enfants ne deviennent pas le moteur du développement dun frère.»
«Ah!» sexclama Maëlle, ravie. «Je le dirai à ce bloc de verre aux yeux.»

Je pensais alors à cette petite famille: un légume ambulant, un bloc de verre, une femme à moto et un prodige. Après sêtre familiarisé avec le pot, Lucas passa six mois à habituer son frère à lutiliser. Maëlle fixa à Lucas la mission dapprendre à Étienne à manger, boire dans une tasse, shabiller et se déshabiller.

À trois ans et demi, Lucas posa la question à lenvers:
«Quy atil vraiment avec Étienne?»
«Premièrement, il ne voit rien,» réponditil.
«Il voit,» rétorqua Lucas. «Juste très peu, selon la lumière. La lampe du bain au-dessus du miroir lui donne le meilleur aperçu.»

Lophtalmologue, surpris quon lui ait présenté un enfant de trois ans pour expliquer la vision dÉtienne, écouta attentivement, prescrivit de nouveaux examens, puis un traitement et des lunettes complexes.

Le jardin denfants ne fonctionna pas du tout pour Lucas. «Il devrait aller à lécole! Un tel génie!», sindigna la directrice. «Il ny a rien de doux avec lui, il sait déjà plus que les autres.»
Je mopposai fermement à une entrée précoce à lécole: que Lucas se consacre aux ateliers et à laccompagnement dÉtienne. Stéphane, étonnamment, soutint mon avis et dit à Maëlle: «Reste avec eux jusquà lécole, pourquoi le mettre dans ce petit foyer absurde?Et dailleurs, ton fils na plus hurlé depuis presque un an, nestce pas?»

Six mois plus tard, Étienne sexclama: «Maman, papa, Lucas, donnezmoi à boire, miaoumiaou.» Les garçons entrèrent simultanément à lécole. Lucas était angoissé: «Comment vatil sans moi? Les spécialistes sontils bons? Me comprendrontils?» Aujourdhui, en cinquième, il travaille dabord avec Étienne, puis poursuit ses propres cours.

Étienne forme des phrases simples, sait lire, se sert dun ordinateur, aime cuisiner et faire le ménage (guidé par Lucas ou sa mère), adore sasseoir sur le banc du parc, observer, écouter, humer. Il connaît tous les voisins et les salue. Il façonne de la pâte à modeler, construit et démonte des LEGO.

Mais ce quil préfère par-dessus tout, cest que toute la famille parte en moto sur la route de campagne: il est avec sa mère, Lucas avec son père, et tous crient ensemble, défiant le vent.

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Comme ça arrive…
«L’amie jurée» Les histoires où le mari quitte sa femme pour sa meilleure amie ne manquent pas – et c’est souvent compréhensible. Votre meilleure copine, presque de la famille, connaît tout de votre foyer : les habitudes, les anniversaires, les goûts de votre mari. Même si vous êtes très différentes, la complicité née de tant d’années d’amitié suffit parfois à faire chavirer un homme, et un jour, il peut quitter le navire familial sans prévenir. C’est ce qui m’est arrivé… …Marine – mon ancienne camarade de classe – était mon amie depuis toujours. Jamais je ne l’aurais soupçonnée de vouloir jouer les briseuses de ménage. Elle le disait souvent : « Ton Christophe ne m’attire pas du tout ». Je riais : « Tant mieux alors ! ». Mariés jeunes – j’avais 17 ans, lui 19 – on croyait vivre heureux toute la vie. Marine venait tout le temps à la maison, toujours apprêtée, alors que moi, j’enchaînais tâches domestiques en peignoir. Ma mère me mettait en garde : les copines célibataires sont comme une bombe à retardement. Je n’écoutais pas. Avec le temps, mon mari s’impatientait quand Marine débarquait. Je croyais qu’il en avait assez de nos papotages. En fait, il était déjà tombé sous le charme de « Marine la mandarine ». Un été, je pars en vacances avec les enfants, laissant Christophe faire des travaux à la maison. À mon retour, aucun signe de passage masculin : même le citronnier avait soif. Sauf un tube de rouge à lèvres – bien trop voyant pour ne pas deviner son appartenance… Confusion, colère, trahison : Marine m’avoua calmement sa liaison avec mon mari. La suite ? Chacun a refait sa vie, ou presque. Des années plus tard, j’ai une amie très mariée et un nouveau compagnon. Christophe, lui, a changé de femme. Quant à Marine… elle reste seule. Alors oui, il faut des amies dans la vie. Mais mieux vaut se méfier, même des meilleures, et ne pas tout révéler de son bonheur conjugal… Marine, quant à elle, n’a jamais fondé de famille.