C’était son premier mot

Cest son premier mot.
Encore une petite fille? Tu te moques! sécrie Madame Léa Moreau en posant le résultat de léchographie sur la table. Dans notre famille, quatre générations dhommes ont travaillé pour la SNCF! Et toi, questce que tu nous apportes?

Galinette, répond doucement Clémence Dubois en caressant son ventre. Nous lappellerons Galinette.

Galine lance la bellemaman. Au moins le prénom est correct. Mais questce quelle pourra bien faire? À qui serviratelle, ta Galine?

Mathieu Laurent reste muet, les yeux rivés sur son smartphone. Quand Clémence lui demande son avis, il hausse simplement les épaules:
Ce quon a, on le garde. Peutêtre que le prochain sera un garçon.

Clémence sent quelque chose se serrer en elle. « Le prochain? » se répètetelle. « Cette petite, ce nest quune répétition? »

Galinette naît en janvier: toute petite, de grands yeux et une touffe de cheveux sombres. Mathieu ne vient que pour la sortie de lhôpital, il apporte un bouquet de œillets et un sac de vêtements pour bébé.
Elle est jolie, ditil en se penchant délicatement vers la poussette. Elle te ressemble.

Et ton nez, ajoute Clémence en souriant. Et ton menton de cochon.

Ça suffit, répond Mathieu. Tous les enfants se ressemblent à cet âge.

Madame Léa laccueille à la maison le visage crispé.
Ma voisine Valentine me demandait sil sagissait dun petit garçon ou dune petite fille. Cétait embarrassant de répondre, grognetelle. À mon âge, on samuse encore avec des poupées

Clémence se referme dans la chambre et laisse échapper un petit sanglot, serrant sa fille contre sa poitrine.

Mathieu travaille de plus en plus. Il fait des heures supplémentaires sur les lignes voisines, prend des équipes de nuit. Il raconte que la famille coûte cher, surtout avec un bébé. Il rentre tard, épuisé et silencieux.

Elle tattend, dittelle quand il passe devant la chambre sans même regarder à lintérieur. Galinette sanime dès quelle entend tes pas.

Je suis crevé, Anou, je repars demain plus tôt au travail, répondil.

Mais tu ne las même pas saluée!

Elle est trop petite pour comprendre.

Pourtant Galinette comprend. Clémence voit sa petite fille tourner la tête vers la porte dès quelle entend les pas du père, puis fixer le vide quand ils séloignent.

À huit mois, Galinette tombe malade. Sa température grimpe dabord à trentehuit degrés, puis à trenteneuf. Clémence appelle lambulance, mais le médecin dit quon peut la garder à la maison et lui donner un antipyrétique. Le matin suivant, la fièvre atteint quarante degrés.

Mathieu, lèvetoi! sécrie Clémence, poussant le mari. Galinette est très mal!

Quelle heure estil? demandetil en ouvrant à peine les yeux.

Sept heures. Jai passé la nuit sans sommeil. Il faut aller à lhôpital!

Si tôt? Peuton attendre jusquau soir? Jai une garde importante aujourdhui

Clémence le regarde comme un étranger.

Ta fille est en feu de fièvre et tu penses à ton quart? répondtelle.

Elle ne meurt pas! Les enfants tombent souvent malades.

Clémence commande un taxi ellemême.

À lhôpital, les médecins placent immédiatement Galinette en isolation. Ils suspectent une méningite sévère et demandent une ponction lombaire.

Où est le père? demande le chef de service. Nous avons besoin de laccord des deux parents.

Il travaille. Il arrivera.

Clémence lappelle toute la journée, mais le téléphone reste muet. À sept heures du soir, il répond enfin.

Anou, je suis au dépôt, je suis occupé

Mathieu, Galinette a une méningite! Il faut ton consentement pour la ponction! Les médecins attendent!

Quoi? Quelle ponction? Je ne comprends rien

Viens immédiatement!

Je ne peux pas, mon quart finit à onze heures. Après je discute avec les gars

Clémence raccroche sans un mot.

Laccord est signé par elle seule: en tant que mère, elle a le droit. La ponction se fait sous anesthésie générale. Galinette paraît minuscule sur la grande table dopération.

Les résultats arrivent demain, explique le médecin. Si la méningite est confirmée, le traitement sera long, environ un mois et demi dhospitalisation.

Clémence passe la nuit à lhôpital. Galinette repose sous perfusion, pâle et immobile, la poitrine se soulevant à peine.

Mathieu apparaît le lendemain au déjeuner, le visage blême, les cheveux en désordre.

Alors, comment ça se passe? demandetil, hésitant à entrer dans la chambre.

Mal, répond brièvement Clémence. Les analyses ne sont pas encore prêtes.

Questce quon lui a fait?

Une ponction lombaire. On a prélevé du liquide du dos.

Mathieu pâlit.

Ça lui a fait mal?

Sous anesthésie, elle na rien senti.

Il sapproche du lit, figé. Galinette dort, une petite main repose sur la couverture, un cathéter collé à son poignet.

Elle est tellement petite, marmonnetil. Je ny pensais pas

Clémence ne répond pas.

Les résultats reviennent bons: pas de méningite, juste une infection virale avec complications. Le traitement peut se faire à la maison, sous surveillance médicale.

Heureusement, conclut le chef de service. Deux jours de retard et ça aurait été pire.

Sur le chemin du retour, Mathieu reste silencieux. Arrivés devant la maison, il murmure:

Suisje vraiment un mauvais père?

Clémence réarrange la petite dans son lit et le regarde.

Et toi, quen pensestu?

Je pensais avoir le temps. Que ma fille était trop petite pour comprendre. Mais en la voyant avec ces tubes jai compris que je pouvais tout perdre.

Mathieu, elle a besoin dun père, pas dun pourvoyeur. Un père qui connaît son prénom, qui sait quels sont ses jouets préférés.

Lesquels? demandetil doucement.

Un hérisson en caoutchouc et un hochet à clochettes. Quand tu rentres, elle rampe jusquà la porte, attendant que tu la prennes dans tes bras.

Mathieu baisse la tête.

Je ne le savais pas

Maintenant tu le sais.

Chez eux, Galinette se réveille et pousse un petit cri, fin et plaintif. Mathieu, instinctivement, tend la main vers elle mais sarrête.

Puisje? demandetil à Clémence.

Elle est ta fille.

Il la prend délicatement. La petite sanglote, puis se calme, admirant le visage de son père avec de grands yeux sérieux.

Bonjour, petite, souffletil. Pardon de navoir pas été là quand tu avais peur.

Galinette tire la main jusquà son visage, touche sa joue. Mathieu sent son cœur se serrer dune émotion nouvelle.

Papa, ditelle dune voix claire.

Cest son premier mot.

Mathieu regarde sa femme, les yeux grands ouverts.

Elle a parlé

Elle le dit depuis une semaine, sourit Clémence. Mais seulement quand tu nes pas à la maison. Elle attendait le bon moment.

Le soir, alors que Galinette sendort dans les bras de son père, il la dépose doucement dans son lit. La petite ne se réveille pas, mais serre plus fort son doigt dans son sommeil.

Elle ne veut pas le lâcher, sétonne Mathieu.

Elle a peur que tu partes à nouveau, explique Clémence.

Il reste près du lit une demiheure, hésitant à retirer son doigt.

Demain je prends un jour de congé, annoncetil. Et le jour daprès aussi. Je veux vraiment connaître ma fille.

Mais le travail? Les heures supplémentaires?

On trouvera un autre moyen de gagner. Ou on vivra plus modestement. Limportant, cest de ne pas rater sa croissance.

Clémence le serre dans ses bras.

Mieux vaut tard que jamais.

Je ne me pardonnerais jamais si je ne savais pas quels sont ses jouets préférés, murmuretil en regardant sa fille dormir. Ou même quelle sait dire «papa».

Une semaine plus tard, Galinette est complètement rétablie. Tous les trois vont au parc. Elle se balance sur les épaules de son père, riant en attrapant les feuilles dautomne.

Regarde, quelle beauté, Galinette! montretil les chênes dorés. Et là, un écureuil!

Clémence marche à leurs côtés, pensant que parfois il faut presque perdre le plus cher pour réaliser sa vraie valeur.

Madame Léa les attend à la maison, le visage mécontent.

Mathieu, Valentine ma dit que son petitenfant joue déjà au foot. Et le tien il ne fait que des poupées.

Ma fille est la meilleure du monde, répond calmement Mathieu en posant Galinette sur le sol et en lui donnant le hérisson en caoutchouc. Et les poupées, cest magnifique.

Mais la lignée va se briser

Non, elle continuera, dune façon différente mais elle continuera.

Madame Léa veut protester, mais Galinette rampe jusquà elle et tire ses manches.

Grandmaman! sécrie la petite en souriant largement.

La bellemaman, désemparée, prend la petite dans ses bras.

Elle elle parle! sétonnetelle.

Notre Galinette est très intelligente, dit fièrement Mathieu. Nestce pas, ma chérie?

Papa! sexclame la petite, applaudissant.

Clémence observe la scène, pensant que le bonheur apparaît souvent après les épreuves. Elle se souvient que le plus grand amour naît lentement, mûri par la douleur et la peur de perdre.

Le soir, en berçant Galinette, Mathieu chante doucement une berceuse. Sa voix est rauque, mais la petite lécoute, les yeux grands ouverts.

Tu ne lui chantais jamais avant, remarque Clémence.

Avant je ne faisais pas grandchose, répondtil. Mais maintenant jai le temps de rattraper le retard.

Galinette sendort, serrant le doigt de son père. Mathieu reste là, refusant de le lâcher, écoutant le souffle de sa fille, pensant à tout ce quil aurait pu manquer sil ne sétait pas arrêté.

Dans son sommeil, la petite sourit, sachant que son papa ne partira jamais.

Cette histoire nous vient dune de nos lectrices. Parfois, le destin ne requiert pas seulement un choix, mais une épreuve profonde pour réveiller les sentiments les plus purs. Croyezvous quune personne peut vraiment changer lorsquelle réalise ce quelle risque de perdre?

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C’était son premier mot
Ce n’est pas dans l’ordre des choses : vivre séparé de sa femme — Je suis Aurélie, l’épouse de Jean, — souffla doucement la femme en larmes, tenant fermement la main du garçon, — et voici notre fils, Paul. Madame Ludmila, décontenancée, détailla sa belle-fille qu’elle ne connaissait que de nom. — Je voulais simplement que vous sachiez… Si jamais vous avez besoin de quoi que ce soit… Ou si vous souhaitez voir votre petit-fils, n’hésitez pas à m’appeler, — ajouta Aurélie dans un murmure. — Qu’est-ce que j’aurais bien besoin de vous ?! — s’exclama Madame Ludmila, les yeux pleins de reproches. — Pourquoi venez-vous ici ? Pour réclamer un héritage ?! La jeune femme tenta de répliquer, mais sa belle-mère ne la laissa pas faire. — Je ne vous connais pas, et je ne veux pas vous connaître ! Avec son mari, Ludmila a élevé un fils exceptionnel, un peu caractériel — tout son père, qui malheureusement est décédé quand Jean avait 15 ans. Mais à ce moment-là, son fils aidait Ludmila à tout, et il y a toujours du travail dans la ferme du village. Son mari avait construit une grande maison solide, le terrain était grand : poules, cochons, une vache — il fallait suivre le rythme. Mais Jean est allé étudier en ville, choisissant le métier d’ouvrier-soudeur. — Ce n’est pas un bon à rien, pour trier des papiers dans un bureau ! Vous avez vu combien gagnent les bons soudeurs ? — répliquait Ludmila aux ragots. Elle est forte, fait tout elle-même à la maison, mais son fils a besoin d’étudier, de construire sa vie, fonder une famille. Jean a étudié, fait son service militaire, trouvé du travail en ville et épousé Hélène. Il la connaissait depuis le lycée, elle aussi avait suivi des études dans un BTS et ensuite travaillé comme comptable en ville. Ludmila appréciait beaucoup sa belle-fille : issue d’une très bonne famille, sérieuse, douce et sobre. Elle l’appelait aussitôt «maman», et lors de leurs rares visites, elle faisait tout pour plaire, n’allant jamais contre elle. Les parents des deux côtés ont aidé à l’achat d’un appartement, Jean et Hélène ont dû prendre un petit crédit. Pour le rembourser vite, son fils a décidé de travailler en déplacement : deux mois en chantier dans le Nord, un mois à la maison. — Ça ne se fait pas, vivre séparé de sa femme, — le choix des jeunes n’a pas plu à Ludmila. — Les époux doivent être ensemble, sinon ça finit mal. — Maman, comme ça, on remboursera plus vite notre prêt, et je voudrais aussi une bonne voiture ! Je ne vais pas attendre la veille de la retraite pour tout ça, non ? Ne t’inquiète pas — tout va bien se passer, — répondit Jean. Et tout s’est réellement bien passé. En six ans, ils ont remboursé le prêt, acheté une voiture, ils ne se sont privés de pas grand-chose. Et soudain, comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu ! — Maman, on divorce avec Hélène, — lui annonce son fils. — Mais pourquoi ? Que s’est-il passé ? — s’alarme Ludmila. Elle n’interférait jamais dans la vie de ses enfants, elle n’aurait jamais imaginé qu’il y avait des problèmes familiaux. — On ne se correspond pas, — dit-il en haussant les épaules. — Et puis, moi je veux un enfant, Hélène a des problèmes. — Tu vas quitter ta femme pour ça ?! Elle s’occupe de toi comme d’un roi, elle t’aime toujours, tu ne peux pas lui faire ça ! N’y pense même pas ! Il existe des solutions à tout ! Il y a la PMA, il y a des enfants à adopter… — Ce n’est pas pour ça, maman… — Ne me coupe pas la parole ! — Ludmila s’emporta, impossible de la calmer. — Si tu veux tout savoir, c’est toi qui ne peux pas avoir d’enfants. Tu as eu les oreillons petit ! C’est pour ça, alors arrête de penser à ce divorce ! Asseyez-vous, parlez, arrangez-vous, et je ne veux plus entendre parler de ça. Jean la regarda étrangement, mais ne continua pas la discussion. Alors Ludmila décida de parler à sa belle-fille — pour la réconforter, lui donner des conseils. — C’est inutile, maman, — soupira Hélène. Elle semblait épuisée, pâle, tendue comme une corde. — Jean en aime une autre, et tu ne peux rien contre ça. Ils se voient depuis deux ans, là-bas en déplacement. — Une autre femme ?! — Ludmila sursauta. — Je vais lui faire passer l’envie, tu vas voir ! Ne t’en fais pas, ma fille, on va régler ça… Mais rien à faire. Jean confirma les paroles d’Hélène et «activa» son entêtement. — Ma vie, c’est moi qui décide, — trancha-t-il avant d’ajouter plus calmement : — Maman, tu verras, tu vas apprécier Aurélie. Quand vous vous connaîtrez… — Tu sais quoi ? — elle se mit véritablement en colère. — Je ne veux même pas voir cette… nouvelle ! Ne l’amène jamais chez moi ! Compris ? — C’est aussi ma maison, maman, — répondit-il, le ton ferme. — Mais si tu veux, je ne te présenterai personne. — Voilà, on est d’accord ! — Ludmila n’avait pas l’intention de céder. Jean est parti, puis lui a annoncé qu’il s’était marié, même envoyé une photo de sa nouvelle épouse. La fille, sans rien d’extraordinaire ! Jolie, mince, la peau très pâle et des yeux très sombres — comment avait-elle charmé Jean ? Mystère. Ludmila n’a pas cherché à s’attarder sur cette histoire, elle avait tant à faire. Son fils évoquait parfois qu’il viendrait en congé accompagné, mais elle lui rappelait ses paroles et refusait de changer d’avis. Ainsi, Jean ne venait la voir qu’une fois par an, pour deux semaines. Ils s’entendaient bien, mais Ludmila ne demandait rien de sa belle-fille, et son fils n’en parlait jamais. Il faisait les travaux à la maison et dans la cour, retrouvait ses amis… À vrai dire, il n’y avait plus beaucoup de travaux à faire : son fidèle voisin, Pierre, veuf depuis cinq ans, l’aidait beaucoup. Pierre voulait l’épouser, mais Ludmila refusait : pas question d’amuser la galerie avec un mariage à leur âge ! À 50 ans, la vieillesse est encore loin, mais elle n’arrivait pas à franchir le pas. — Tu as tort, maman. Pierre est un bon type et il t’apprécie vraiment, — remarqua Jean. Elle fit la sourde oreille. Qui aurait cru que ce serait la dernière chose qu’elle entendrait de son fils ? Jean s’est noyé à la pêche avec son ami. Ce qui s’est réellement passé est resté une énigme. La police a parlé d’un accident. Une barque défectueuse, qui a coulé au milieu de la rivière. Un courant fort, de la profondeur, ils n’ont pas pu regagner le rivage. Ils avaient aussi bu… peu, mais tout de même… Certes, Ludmila ne se souvient plus comment elle vivait ces jours-là, mais son attention fut retenue par une femme jeune, au visage vaguement familier, accompagnée d’un garçon de douze ans. C’est surtout le garçon qui la frappa — il ressemblait terriblement à Jean. Une illusion, sans doute. Les larmes brouillaient la vue de Ludmila, elle croyait voir son propre fils dans un autre enfant… Mais elle s’est trompée… — Je suis Aurélie, l’épouse de Jean, — murmura la femme en pleurs, tenant la main du garçon, — et voici notre fils Paul. Recevez nos sincères condoléances. Ludmila, décontenancée, fixa la belle-fille qu’elle n’avait jamais rencontrée en personne. Elle hocha la tête en silence, puis ne prêtant plus attention à Aurélie et Paul. La semaine suivante, ils vinrent chez elle. — Je voulais juste que vous le sachiez… Si jamais vous avez besoin… Ou si vous souhaitez voir votre petit-fils, n’hésitez pas à m’appeler, — souffla encore Aurélie. — De quoi j’aurais besoin de vous ?! — Ludmila lança, les yeux pleins de colère. — Pourquoi êtes-vous là ? Pour le partage de l’héritage ? Cette maison ? — elle eut un geste vers le bâtiment. La discussion avait lieu sur le seuil. La belle-fille voulut répondre, mais sa belle-mère ne lui en laissa pas le temps. — Je ne veux pas vous connaître ! Vous avez détruit la famille de mon fils, et vous l’avez mené à sa perte ! S’il était resté avec Hélène, rien de cela ne serait arrivé ! Et ce soi-disant fils — on a fait porter au mien les enfants des autres ! Jean ne pouvait pas avoir d’enfant ! Il aurait tout dit… Aurélie la regardait avec compassion, le garçon, apeuré. Ludmila reprit rapidement le dessus. — Merci pour vos condoléances, au revoir ! Je n’ai rien à vous dire. Et si vous pensez me disputer l’héritage, vous allez le regretter ! — sans regarder, elle rentra chez elle. Voilà qu’on vient comme des vautours ! Je les connais, ces rusées ! Elles n’auront rien. J’ai déjà perdu mon fils à cause d’elles… Ce soi-disant petit-fils ! D’après son âge, il aurait été conçu quand Jean était marié depuis deux ans. Impossible ! Pierre, qui n’a pas quitté Ludmila dans ces journées difficiles, n’en revenait pas. Il attendrait. Peut-être qu’un jour elle changera d’avis, acceptera la belle-fille avec le petit-fils. Mais après cinq mois, Ludmila n’avait pas bougé sur le sujet. Aurélie ne demandait rien pour l’héritage, appelait seulement Pierre (ils avaient échangé leur numéro aux funérailles) pour prendre des nouvelles de la belle-mère. Il racontait ce qu’il pouvait. Il avait mal au cœur pour la veuve. Cela se voyait, elle aimait Jean et souffrait de sa perte, presque autant que sa mère. — Ludmila, tu devrais y réfléchir, — commença prudemment Pierre, — c’est ton petit-fils, ça se voit, tu le sais aussi. Il a été nommé Paul, comme ton défunt mari — par respect. Et maintenant tu es seule… Bon, il y a moi, mais tu vois ce que je veux dire… Ludmila gardait le silence. — Et tu sais qu’ils ne te demandent rien, pour l’héritage, sinon il y aurait déjà eu du grabuge… Tu es une femme intelligente ! — s’emporta Pierre. — Ne crie pas — elle finit par parler. — Je sais tout. Donne-moi le numéro d’Aurélie. Je sais que tu l’as… Cela lui a coûté de prendre cette décision, mais après tout, il ne lui restait que ça sur cette Terre… Et le petit Paul — c’est vraiment le portrait craché de Jean ! C’est décidé — elle allait tout réparer, pour son fils disparu, pour son petit-fils, et pour elle-même.