C’était le jour du mariage de Lydie, la factrice.

Cétait le jour du mariage dAmélie, la factrice. Oh, quelle noce Ce nétait pas une noce, mais une vraie tragédie. Tout le village sétait rassemblé devant la mairie non pour célébrer, mais pour juger. Notre Amélie, frêle comme un brin dherbe, se tenait là dans sa robe blanche toute simple, quelle avait cousue elle-même. Son visage était pâle, ses yeux immenses, effrayés mais obstinés. À ses côtés, son fiancé, Théo. On lappelait « le Bagnard » dans son dos. Il était revenu un an plus tôt, après des années passées derrière les barreaux.

Personne ne savait vraiment pourquoi il avait été enfermé, mais les rumeurs allaient bon train, chacune plus terrifiante que lautre. Grand, taciturne, avec une cicatrice qui lui barrait la joue. Les hommes le saluaient à contrecœur, les femmes cachaient leurs enfants à son approche, et les chiens, en le voyant, rentraient la queue. Il vivait à lécart du village, dans une vieille bicoque léguée par son grand-père, et travaillait seul, acceptant les tâches les plus ingrates que personne ne voulait faire.

Et cest pour cet homme quAmélie, notre douce Amélie, orpheline élevée par sa tante, avait décidé de se marier.

Quand la maire les déclara unis et lança son traditionnel « Vous pouvez féliciter les mariés », personne ne bougea. Un silence de mort régnait, si profond quon entendit le croassement dun corbeau dans le peuplier voisin.

Et dans ce silence, le cousin dAmélie, Mathis, savança. Il lavait toujours considérée comme sa petite sœur depuis la mort de leurs parents. Il la fixa, ses yeux glacés transperçant son âme, et murmura, assez fort pour que tout le village lentende :

« Tu nes plus ma sœur. À partir daujourdhui, je nen ai plus. Tu tes liée à on ne sait qui, tu as déshonoré notre famille. Que tes pieds ne franchissent jamais plus le seuil de ma maison. »

Il cracha par terre aux pieds de Théo et séloigna, fendant la foule comme un navire brise-glace. Sa tante le suivit, les lèvres pincées.

Amélie ne bougea pas. Une seule larme coula lentement sur sa joue, quelle ne essuya même pas. Théo regarda Mathis avec une rage de loup, les mâchoires serrées, les poings crispés. Je crus quil allait sélancer. Mais au lieu de cela, il posa ses yeux sur Amélie, lui prit la main avec une douceur infinie, comme sil craignait de la briser, et murmura :

« Allons rentrer, Amélie. »

Et ils partirent. Tous les deux, contre tout le village. Lui, sombre et imposant. Elle, fragile dans sa petite robe blanche. Dans leur dos, les murmures venimeux et les regards méprisants senvolaient. Mon cœur sétait serré au point de métouffer. Je les regardais, ces jeunes mariés, et je me disais : « Mon Dieu, quelle force il leur faudra pour tenir face à tous »

Tout avait commencé par un rien. Amélie distribuait le courrier. Une fille discrète, effacée. Puis un jour dautomne, sous une pluie battante, une meute de chiens errants lavait encerclée à la sortie du village. Elle avait crié, lâché son sac, les lettres séparpillant dans la boue. Et là, surgissant de nulle part, Théo était apparu. Sans un mot, sans un geste menaçant. Il avait simplement marché vers le chef de la meute, un grand chien hirsute, et lui avait murmuré quelque chose. Tout bas, sourdement. Et le chien, incroyablement, avait couché les oreilles et reculé, entraînant les autres avec lui.

Théo avait ramassé les lettres trempées, les avait secouées du mieux quil pouvait avant de les tendre à Amélie. Elle leva vers lui ses yeux brillants de larmes et murmura : « Merci. » Lui se contenta de grogner, tourna les talons et séloigna.

À partir de ce jour, elle le regarda différemment. Non plus avec peur, comme les autres, mais avec curiosité. Elle vit ce que les autres refusaient de voir. Comment il avait réparé, sans un mot, la clôture de la vieille Margot, dont le fils avait disparu en ville. Comment il avait sauvé un veau tombé dans la rivière. Comment il avait recueilli un chaton grelottant et lavait emporté contre son cœur.

Il faisait tout cela en cachette, comme honteux de sa propre bonté. Mais Amélie, elle, voyait. Et son cœur silencieux et solitaire se tourna vers son âme tout aussi blessée et seule.

Ils commencèrent à se retrouver près de la source éloignée, à la tombée de la nuit. Lui écoutait, elle parlait de ses petites nouvelles. Un jour, il lui offrit une fleur, une orchidée sauvage cueillie dans les marais, là où personne nosait saventurer. Cest à ce moment-là quelle sut quelle était perdue.

Quand elle annonça à sa famille quelle épouserait Théo, ce fut un tollé. Sa tante sanglotait, Mathis menaça de le tuer. Mais elle tint bon, comme un petit soldat de plomb. « Il est bon, répétait-elle. Vous ne le connaissez pas. »

Ils vécurent ensuite ensemble. Durement, dans la misère. Personne ne voulait embaucher Théo. Ils survivaient grâce à des travaux occasionnels. Amélie gagnait une misère à la poste. Mais dans leur vieille maison décrépite, tout était propre, étonnamment chaleureux. Il lui avait construit des étagères, réparé le perron, planté un petit jardin sous la fenêtre. Et le soir, quand il rentrait épuisé, noir de sueur, elle lui posait devant une assiette de soupe brûlante. Dans ce silence, il y avait plus damour que dans toutes les paroles enflammées.

Le village les rejetait. À lépicerie, on « oubliait » de peser correctement le pain pour Amélie. Les enfants lançaient des pierres contre leurs fenêtres. Et Mathis, croisant leur chemin, traversait la rue pour les éviter.

Un an passa. Puis vint lincendie.

La nuit était noire, le vent puissant. La grange de Mathis prit feu, les flammes bondissant rapidement vers la maison. Tout le village accourut, certains avec des seaux, dautres avec des pelles. Mais le feu rugissait, un brasier monstrueux. Cest alors que la femme de Mathis, un bébé dans les bras, hurla :

« Marie est là-dedans ! Ma fille est encore à lintérieur ! »

Mathis sélança, mais les flammes bloquaient déjà lentrée. Les hommes le retinrent : « Tu vas y passer, imbécile ! » Il se débattait, hurlant dimpuissance.

Cest alors que Théo traversa la foule. Il était arrivé parmi les derniers. Il évalua la maison dun regard, fixa Mathis une seconde, puis, sans un mot, saspergea deau et plongea dans lenfer.

La foule retint son souffle. Les poutres craquaient, le toit seffondra. Personne ne croyait quil en sortirait vivant. La femme de Mathis seffondra à genoux.

Mais soudain, une silhouette noircie émergea des flammes. Théo. Ses cheveux étaient brûlés, ses vêtements fumants. Dans ses bras, il portait Marie, enveloppée dans une couverture mouillée. Il fit quelques pas avant de seffondrer, confiant lenfant aux femmes qui se précipitèrent.

La petite était vivante, à peine étouffée par la fumée. Théo, lui Ses bras, son dos, tout était brûlé. Je magenouillai à ses côtés pour le soigner, mais dans son délire, il ne cessait de murmurer un nom : « Amélie Amélie »

Quand il reprit conscience à linfirmerie, la première chose quil vit fut Mathis, agenouillé devant lui. Je vous jure, à genoux. Mathis tremblait, des larmes rares coulaient sur ses joues non rasées. Il saisit la main de Théo et y posa son front. Ce geste muet valait toutes les excuses.

Après lincendie, la digue se brisa. Dabord timidement, puis en torrent, la chaleur humaine se déversa vers Théo et Amélie. Il mit longtemps à guérir, ses cicatrices restèrent, mais cétaient désormais des cicatrices honorables. Les villageois ne le regardaient plus avec peur, mais avec respect.

Les hommes réparèrent leur maison. Mathis devint plus proche de Théo quun frère. Toujours là pour laider, apporter du foin pour leur chèvre. Sa femme, Élodie, apportait sans cesse des tartes ou de la crème à Amélie. Et ils regardaient le couple avec une tendresse coupable, comme sils cherchaient à racheter leur ancienne cruauté.

Un an plus tard, leur fille Marie naquit, le portrait craché dAmélie. Puis vint un petit garçon, Lucas, tout comme Théo, mais sans la cicatrice.

Cette maison, réparée par tous, semplit de rires denfants. Et lon découvrit que Théo, lhomme sombre, était un père dune douceur infinie. Je les voyais souvent : il rentrait épuisé, les mains noires de travail, et les enfants se jetaient dans ses bras. Il les soulevait vers le ciel, et leurs rires résonnaient dans toute la maison. Le soir, quand Amélie couchait le petit, il restait avec Marie, sculptant pour elle des jouets en bois : des chevaux, des oiseaux, de drôles de petits bonshommes.

Un jour, je passai chez eux pour vérifier la tension dAmélie. Dans la cour, une scène paisible : Théo, massif, raccommodait le petit vélo de Lucas, tandis que Mathis tenait la roue. Les garçons jouaient dans le bac à sable. Un calme parfait régnait, brisé seulement par les coups de marteau et le bourdonnement des abeilles dans les fleurs dAmélie.

Je les regardai, les yeux humides. Voilà Mathis, celui qui avait maudit sa sœur, debout aux côtés de son « bagnard » de mari. Plus de haine, plus de passé. Juste le travail silencieux des hommes, et les enfants qui jouaient ensemble. Comme si le mur de peur et de jugement navait jamais existé.

Amélie sortit sur le perron, leur apportant des verres de limonade fraîche. Elle me vit, sourit de son sourire doux et lumineux. Dans ce sourire, dans son regard tourné vers son mari, son frère, les enfants, il y avait tant de bonheur vrai, tant de paix conquise, que mon cœur sarrêta. Elle ne sétait pas trompée. Elle avait suivi son cœur contre tous, et avait tout gagné.

Je regarde leur rue aujourdhui. Leur maison, fleurie de géraniums et de pétunias. Théo, maintenant grisonnant mais toujours robuste, apprend à Lucas à fendre du bois. Marie, devenue une jeune femme, aide Amélie à étendre le linge qui sent le soleil et le vent. Et ils rient, de ces rires légers quon nentend quentre femmes.

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C’était le jour du mariage de Lydie, la factrice.
La rivale qui vient réclamer les affaires — Moi, c’est Laurence, nous travaillons ensemble. Nous nous aimons, et vous nous empêchez d’être heureux ! Rendez-moi Pierrick ! — Mais en quoi est-ce que je vous empêche ? — s’étonna sincèrement Sylvie-Antoinette. — Donnez-moi des faits ! — Eh bien… — balbutia la femme. — Il ne veut pas vous quitter ! Pierrick, tu es bête ou quoi ? Ces paroles géniales, c’est le petit Sébastien qui les a prononcées dans le roman de Véronique Panov. Après que l’adulte Pierrick lui a « offert » un bonbon dont le très joli emballage cachait… le vide. Eh oui, il est vraiment bête ! Comme le disait Desproges : il n’a pas de troubles psychiques — il est juste bête ! C’est exactement ce que Sylvie-Antoinette a dit à son mari, mais cela ne s’est pas passé quand sa maîtresse s’est installée chez eux — ça, elle avait encore encaissé ! — Non, c’est arrivé un peu plus tard. Oui, il s’est avéré que son Pierre-Édouard, Pierrick le coq doré, avec qui elle vivait depuis tant d’années, s’était trouvé une nouvelle flamme. Et celle-ci ne s’est pas contentée d’arriver : elle est venue avec des exigences — « Nous nous aimons, rendez-moi votre mari ! » À ce moment-là, Sylvie commençait déjà à se douter de quelque chose. Pierrick s’était mis à se raser chaque jour au lieu d’un jour sur deux, il avait acheté une nouvelle eau de toilette et, tout récemment, il avait repassé ses jeans avec une belle pliure sur le devant. Sylvie n’en a pas voulu à son mari et a pensé, avec une pointe de vengeance, que c’était bien fait pour lui. Il s’était couvert d’un parfum étranger étouffant et était reparti dans la nuit : on l’avait nommé de garde ! Oui, lui, simple cadre intermédiaire ! — Tu comprends, chérie ? — expliquait-il à table. — Chez nous, petite société du bâtiment, on n’a plus de gardien. Et le budget est serré ! Donc, on fait des tours de garde la nuit pour dormir au bureau et faire fuir les voleurs ! Pas envie, mais obligé… J’adorerais rester à la maison. Au bureau, même pas de quoi dormir ! — Et comment tu fais toute la nuit là-bas ? Assis comme ça ? — demanda Sylvie dans un style bien provincial. Pierre fit la grimace. Parler comme ça, vraiment ? «Assis comme ça», c’est quoi ? Mais c’est un gérondif, certes vieilli ! Et la prof de français qu’était Sylvie le savait bien, à la différence de son mari. Ça faisait longtemps qu’elle pensait que son mari mentait. Et qu’il y avait anguille sous roche dans leur royaume. Après vingt ans de mariage, leur fille s’était installée ailleurs. Et voilà que son mari avait sans doute une maîtresse. Ça arrive : il est tombé amoureux, il n’a qu’à avouer et partir. L’appartement appartenait de toute façon à Sylvie-Antoinette avant leur union. Bon, c’est comme ça. Crise de la quarantaine et autres balivernes. Mais Pierrick tardait à avouer. Aimait-il toujours sa Sylvie ? Pensait-il que sa nouvelle histoire n’était pas sérieuse ? Mais le fait était indéniable : il vivait toujours à la maison, comme si de rien n’était ! Et même il accomplissait son devoir conjugal. À part quelques indices d’infidélité, Sylvie n’avait rien de concret. Peut-être qu’elle se faisait des films ? Juste une histoire de parfum… juste des pantalons bien repassés. Sylvie voulait tourner la page sur ces bizarreries, mais la voilà, la perfide trouble-fête débarque — « Raymonde Zacchari », la séparatrice. Pierrick n’était pas là. Sylvie faisait le ménage dans leur deux-pièces. Et soudain — la voici : bonjour-bonjour ! Naïve, comme dans son film préféré, Sylvie l’a laissée entrer : on ne sait jamais, elle voulait peut-être juste expliquer quelque chose ! Plus tard, elle découvrit que « l’amour » de son mari était de cinq ans sa cadette. Mais elle avait tout l’air d’une femme de plus de quarante ans ! Et voilà ce qu’elle déclara : — Moi c’est Laurence, on travaille ensemble. Nous sommes amoureux, et vous nous gênez ! Rendez-moi Pierrick ! — Mais en quoi est-ce que je vous gêne ? — s’étonna Sylvie-Antoinette. — Expliquez-moi, donnez-moi des faits ! — Eh bien… — la femme hésita. — Il ne veut pas vous quitter ! — Mais c’est lui qui ne veut pas partir ! Moi, je n’ai aucune objection ! Je peux même vous préparer sa valise dès maintenant ! — proposa Sylvie, puis demanda : — Et qu’est-ce qu’il vous a raconté ? Que je suis mourante, c’est ça ? Et qu’il ne peut pas me laisser ? — Euh… pas vraiment mourante… — la visiteuse balbutia, — mais presque. En vérité, avec Pierrick, elle n’avait pas abordé ce sujet ! D’ailleurs, ils parlaient à peine : tout, sauf le fait d’une infidélité accidentelle, sortait de son imagination… Mais Sylvie ignorait tout ça. — Mais vous voyez bien que je vais très bien ! Donc, prenez le petit Pierrick sans souci — je lance la procédure de divorce demain ! À vous la voie libre, l’amour et que le bonheur inonde votre foyer ! — lui souhaita la femme, tout sourire. — Vraiment ? — la visiteuse s’en réjouit. — Vous êtes incroyablement positive ! Franchement, je ne m’y attendais pas ! J’avais peur du pire ! « Tu ne sais pas à quel point je peux être positive ! », pensa Sylvie sans bienveillance en continuant à sourire, puis dit tout haut : — Allons donc ! Pierrick et moi, nous avons une confiance totale ! Nous nous respectons. Je vais tout lui dire, et vous pouvez partir tranquille ! Cela sonnait comme « reposez en paix ». Mais la visiteuse, surexcitée, ne remarqua rien. — Eh bien, dites-lui que je l’attends ce soir, avec ses affaires ! — conclut Laurence, gratifia sa rivale terrassée d’un sourire triomphant et fila vers son bonheur tant rêvé. — Certainement, chère madame ! — s’exclama la prof de français. — Patientez bien ! Le soir, Sylvie avait préparé un « petit » bagage orphelin pour Pierrick dans l’entrée : pas grand-chose à emmener — on ne paye qu’à la hauteur du bien ! À la tête de son mari, Sylvie comprit qu’il n’était au courant de rien. Car Pierre-Édouard, habituel, embrassa sa femme sans montrer le moindre trouble et demanda : — Sylvette, qu’est-ce qu’on mange ? Dis, pourquoi il y a une valise dans l’entrée ? Tu pars quelque part ? — Ta copine est passée ! — lança Sylvie sans détours. — Ma copine ? — Pierrick était sincèrement surpris. — Oui, la gardienne ! Celle avec qui tu fais tes gardes de nuit ! — expliqua Sylvie. — Pour surveiller les biens ! Pierrick rougit et murmura tout bas : — Laurence ? Je n’ai jamais fait de gardes de nuit avec elle ! — Il y en a d’autres que Laurence ? Tu te révèles gaillard sur le tard, dis donc ! — Ce n’est pas ce que tu crois — commença l’homme. — Ah bon, et qu’est-ce que je crois ? Vas-y, lis dans mes pensées ! Allez ! Tu vas sûrement me dire qu’il ne s’est rien passé, ou qu’elle est venue d’elle-même ! — Non… — piqua du nez Pierrick. — Ça s’est passé, mais une seule fois ! Tu te souviens, quand je suis rentré ivre ? Et voilà ! Mais je ne voulais pas — victoire jurée, Sylvette ! Elle m’a séduit de force ! C’est… l’instinct ! Voilà… — Je comprends, Pierrick : l’amour, ça vient, on n’y échappe pas ! Et puis, ça arrive, comme disait Polygraphe Charicot ! Ne te gêne pas, j’ai tout compris. On a tout réglé : Laurence t’attend, j’ai promis de te laisser partir ! — Partir où ? — Pierrick blêmit : Laurence n’était pas d’ici et louait une chambre en colocation. — Pourquoi partir ? — Eh bien, inutile de dissimuler tes sentiments, Pierre ! Je le lis dans tes yeux ! Allez, va donc et bon vent sous toutes les voiles, et dans toutes tes parties du corps ! — Mais je ne veux pas ! — s’entêta son mari : il ne voulait vraiment pas ! — Trop chaud pour dormir, c’est ça ? — chambrât Sylvie. — Une sueur qui dégouline ? La collègue de son mari était effectivement plutôt enveloppée, et pendant leur échange, elle s’éventait avec un mouchoir brodé, ruisselante au-dessus de la lèvre. Pierrick se mura dans le silence. Et avec Laurence, tout ça s’était passé juste une fois, sous l’effet de l’alcool, après une soirée d’équipe. Pas de grand amour là-dedans. Pourtant, elle le harcelait, et dans la tête de Sylvie, tout s’alignait dans une logique limpide. Si vous saviez, chers amis, combien d’épouses de Magomaev il y avait à l’époque soviétique dans les asiles ! Une flopée : des étoiles sans nombre, des gouffres sans fond. Même aujourd’hui, les gens fous ne manquent pas : il y a bien des Pierricks au Brésil… Et à part cette obsession, le reste était parfaitement normal ! Ils n’avaient un pet au casque que sur un sujet précis… Mais aujourd’hui, heureusement, Laurence avait pris son jour de congé : elle avait un entretien sérieux avec Sylvie. Et Pierre respirait à nouveau, il avait honte devant son petit collectif. — Pierre, goûtez mes crêpes — c’est moi qui les ai faites ! On voit bien que votre femme vous laisse crever de faim ! Comment s’est passé votre week-end ? On en parle ? Oh, vous m’avez visitée en rêve cette nuit ! Vous voulez savoir ce qu’on y faisait ensemble ? « Voilà que j’ai fait une belle bêtise ! » rumina Pierrick, dépité. Il s’était vraiment mis dans de beaux draps ! Il n’avait plus qu’à démissionner ! Cent fois il a regretté sa faiblesse d’un soir ! Qui aurait cru que Laurence aurait été aussi déséquilibrée ? — OK, — se radoucit Sylvie, — admettons que tu ne mens pas, Don Juan. Comment envisages-tu la suite de notre vie ensemble ? Tu veux que je me recouche avec toi alors que je viens d’apprendre tout ça ? — Je dormirai sur le canapé ! — répondit prestement le mari fautif, prêt à dormir même sur le paillasson, n’importe où, pourvu que sa chère Sylvie ne l’expulse pas. Et elle accepta : on verrait bien ! Le lendemain, samedi, Laurence débarqua dès le matin : alors, on part ? Je comprends, hier ce n’était pas possible ! Quand Pierre ouvrit la porte, il hallucina : c’est grave ! Et il tenta de raisonner la femme, tout à fait euphorique : la phase maniaque, c’est du sérieux… — Laurence Victoire, chère amie, — et à ces mots, elle se tendit — on y est ! — rentrez chez vous ! Et doucement, il fait glissant aujourd’hui ! — Et vous ? — s’étonna la collègue. — Moi, je reste ici ! — tenta Pierre, rude. — Avec ma femme ! — Mais nous sommes amoureux ! — objecta la dame, lourde de conséquences. — Tout cela, c’est le fruit de votre imagination ! Il n’y a rien eu, rien ! — insista Pierre, sachant pourtant qu’il s’était bien passé quelque chose. Mais comment le prouver ? Rien à faire, si on est parti ensemble, peut-être qu’on s’est séparés aussitôt… D’ailleurs, tout le petit bureau savait que Laurence avait un grain. Et Pierre choisit de tout nier jusqu’au bout. Dans sa tête, Laurence ressassait. Elle resta bouche bée à regarder l’objet de sa passion. Puisqu’ils s’aiment ! Et que sa femme l’a libéré ! Alors pourquoi pas ? — Au revoir ! — dit Pierre-Édouard en fermant la porte. Et là, sa femme prononça les répliques légendaires du roman de Véronique Panov sur l’oncle Pierrick. Parfait pour la situation. Et Pierrick resta muet : le silence, c’est tout ce qu’on imagine… Laurence fixa la porte, espérant qu’il changerait d’avis. Mais non, c’était fini. Malheureusement, Pierrick n’était pas le seul : deux collègues avant lui avaient démissionné à cause des harcèlements de Laurence. Avec eux, il n’y avait absolument rien eu du tout ! Le lundi, Laurence ne revint pas au bureau : elle avait soudain démissionné. Peut-être que trois essais suffisaient, et elle irait chercher l’amour ailleurs. Après tout, pas si dérangée que ça… Pierrick, une fois encore, souffla : il avait même pensé à partir ! Heureusement, elle n’était pas enceinte… Quant à la gentille Sylvie, elle pardonna à son mari. Certes, il l’avait trompée, accidentellement et sous l’emprise de l’alcool ! Mais le reste était vrai ! On apprit plus tard que les collègues masculins faisaient vraiment des tours de garde la nuit au bureau de l’agence du bâtiment : la direction radine économisait sur le gardien ! Et le nouveau parfum et les jeans repassés de Pierrick n’avaient rien à voir. Oui, simple hasard, c’était le jeu de la vie ! Peut-être que tout était la faute de Mercure rétrograde et des tempêtes magnétiques : enfin une excuse commode… En conclusion ? Ne buvez pas trop en soirée d’entreprise, les amis ! Car l’amour peut parfois être toxique. Et dans la vie actuelle, on en trouve à la pelle. Heureusement, elle n’a pas fait de chantage… Mais tout ne pourra pas être mis sur le dos de Mercure…