Tu ne nous es plus nécessaire» – Les enfants l’ont déclaré avant de partir

Tu ne nous es plus utile, ont dit les enfants avant de partir.

Maman, pourquoi tu fais encore ça ? On en avait déjà parlé ! Élodie rangeait les courses dans le placard avec agacement.

Ma chérie, je voulais juste taider. Je pensais que ça ferait plaisir à Lola et à Antoine si je tricotais un pull pour lhiver, répondit Jeanne en ajustant ses aiguilles à tricoter.

Lola a quatorze ans, maman. Elle ne mettra jamais un pull fait main, comprends-le enfin ! Les jeunes ont leur propre style maintenant.

Jeanne soupira, posant le pull rose inachevé sur la table. Une douleur sourde lui serra le cœur. Son cadeau était-il si mauvais ? Elle avait choisi un motif moderne, de la laine douce

Et quand viendrez-vous prendre le thé ? Je ferai une tarte aux pommes, comme Lola les aime.

Élodie claqua la porte du frigo un peu trop fort.

Maman, on na vraiment pas le temps pour ça. Lola révise pour le brevet, Antoine a un projet urgent, et moi, je travaille du matin au soir. On en a déjà discuté la dernière fois.

Oui, bien sûr, murmura Jeanne en lissant les plis de sa robe de maison. Je me disais juste peut-être dimanche ?

Non, coupa Élodie. Dimanche, on va à la maison de campagne des Martin. Cest lanniversaire de Théo, tu te souviens ?

Théo a seize ans déjà, sourit Jeanne. Comme le temps passe. Vous memmènerez avec vous ?

Élodie fronça les sourcils, comme si la question la prenait au dépourvu.

Maman, il ny aura que des jeunes. Tu tennuieras. Et la route est fatigante.

Je ne suis pas si fragile, rassura Jeanne. Et je peux faire un gâteau. Tu te souviens comme Théo aimait mon gâteau au miel ?

Ils ont commandé un gâteau en pâtisserie. Un truc moderne, avec une photo imprimée dessus.

Jeanne hocha la tête et reprit le tricot pour dissimuler sa déception. Ses enfants avaient grandi, ses petits-enfants aussi. Ils avaient leurs vies, où elle semblait avoir de moins en moins de place.

Élodie jeta un regard à sa montre.

Je dois y aller. Les courses sont rangées. Ne fais pas de riz, ça fait monter ta tension. Et noublie pas tes médicaments ce soir.

Merci, ma chérie. Jeanne laccompagna à la porte et tenta de lembrasser. Élodie se raidit, comme gênée, et sesquiva rapidement.

À plus, maman. Je tappellerai cette semaine.

La porte se referma. Jeanne resta immobile dans lentrée, écoutant les pas de sa fille séloigner. Puis elle retourna lentement dans le salon. Lappartement, autrefois plein de rires, lui sembla soudain trop silencieux.

Elle ouvrit le buffet, sortit un album photo. Là, Antoine et Élodie jouant dans le bac à sable. Là, en vacances à Biarritz, quand Pierre était encore vivant. Les rentrées scolaires, les mariages et les petits-enfants dans ses bras. Quand Lola était née, Jeanne avait pris sa retraite anticipée pour sen occuper. Antoine aussi, même si moins souvent les Martin se débrouillaient seuls.

Un coup de sonnette la sortit de ses souvenirs. Cétait Simone, sa voisine du dessous.

Jeanne, tu te rends compte ? Encore une coupure deau chaude sans prévenir ! Je peux venir prendre un thé ? Chez moi, impossible de faire la vaisselle.

Bien sûr, entre ! Jeanne sourit. Je comptais faire une tarte, mais à qui la servir maintenant

Élodie est passée ? Jai vu sa voiture.

Juste pour les courses. Toujours pressée, comme dhabitude.

Ils sont tous comme ça, souffla Simone. Pierre ne trouve jamais le temps… sauf quand il faut emmener les petits-enfants en vacances. Tu devrais insister pour les voir, au lieu de rester seule ici.

Jessaie mais ils ont toujours des projets.

Ne demande pas, annonce ! Dis : «Je viens samedi, je veux voir mes petits-enfants.» Point. Ils ne vont pas refuser leur mère, non ?

Jeanne ne répondit pas. Simone ignorait que la dernière visite impromptue avait valu à Jeanne une semaine de silence radio. «On avait des collègues dAntoine à dîner, et toi avec tes gâteaux»

Simone versa le thé, attrapa un bonbon.

Moi, jai décidé daller chez ma sœur à Lyon pour Noël. Là-bas, il y a de lanimation. Ici, cest quoi ? La télé et le réveillon seul.

Élodie ma promis de me prendre pour Noël, dit Jeanne. Ils fêtent toujours ça avec les Martin.

Si tu le dis répondit Simone, sceptique. Ils savent parler, mais quand il faut agir

Après son départ, Jeanne fit tout de même la tarte aux pommes. Petite, pour quatre parts. Une pour elle, deux pour les voisins, une pour demain.

Le soir, Antoine appela.

Maman, salut. Ça va ?

Très bien, mon chou. Élodie est passée aujourdhui. Et Sophie ? Et Théo ?

Tout va bien. Écoute, maman tu te souviens de la maison de campagne ?

Jeanne se raidit. La maison, héritage de Pierre, était à son nom. Un petit coin de paradis où ils passaient tous leurs étés. Depuis sa mort, elle y allait de moins en moins trop dur à entretenir seule.

Oui, je men souviens.

En fait on a une opportunité. Avec Sophie, on peut construire une plus grande maison, dans un meilleur coin. Mais il faut un apport. On pensait vendre la maison de campagne ? Tu ny vas presque plus de toute façon.

Jeanne serra le combiné. Elle ne sy attendait pas. Cette maison, cétait le dernier lien avec Pierre. La véranda quil avait construite, les pommiers quil avait plantés

Antoine, mais cest la mémoire de ton père. Et je pensais que peut-être les petits-enfants

Maman, coupa-t-il, impatient. Théo ny met jamais les pieds, il préfère ses jeux vidéo. Et la maison tombe en ruine. Autant vendre maintenant, tant quelle a encore de la valeur. On te donnera une partie, bien sûr.

Je vais y réfléchir.

Maman, il ny a pas à réfléchir. Loffre est bonne. Je passe te chercher demain à 10h pour signer les documents, daccord ?

Le lendemain, Antoine vint, étrangement attentionné. En route chez le notaire, il parla avec enthousiasme de la nouvelle maison, de la chambre damis spacieuse.

Tu pourras venir tous les week-ends, maman. Lair est pur, cest bien mieux que notre vieille maison près de la route.

Jeanne écouta en silence. Elle savait quaucun week-end ne lui serait offert. Mais contredire son fils lui était insupportable.

Chez le notaire, elle signa. Un jeune homme en costume parlait taxes et délais, mais elle nécoutait pas. Elle revoyait la terrasse où ils buvaient le thé avec Pierre, regardant le coucher de soleil.

Parfait ! Antoine rayonnait en sortant. Largent arrivera après-demain. Ta part ira directement sur ton compte.

Merci, mon chéri. Elle tenta de sourire. Tu nes pas pressé ? On pourrait prendre le thé ? Jai fait une tarte hier.

Antoine consulta sa montre.

Désolé, maman. Rendez-vous dans une demi-heure. Une autre fois, peut-être.

Il la déposa devant son immeuble et partit avec un geste de la main. Jeanne monta lentement. La porte den face souvrit sa voisine, madame Lefèvre, passa la tête.

Jeanne, cette tarte dhier un délice ! Tu me donnes la recette ? Mes petits-enfants viennent ce week-end.

Jeanne sourit. Au moins, quelquun appréciait sa cuisine.

Quelques jours plus tard, Élodie appela, excitée.

Maman, tu ne décroches jamais ! Jai essayé sur le fixe.

Jétais sortie, ma chérie.

Ah, bon. Écoute, maman, grande nouvelle ! Antoine a eu une proposition à Montréal, pour au moins trois ans. Salaire doublé, logement fourni. On a décidé daccepter.

Jeanne sassit, les jambes coupées.

Montréal ? Mais cest si loin

Trois heures davion, cest rien. On reviendra pour les fêtes.

Et Lola ? Son collège, ses amis

Cest une chance pour elle ! Là-bas, il y a un lycée avec option sciences-po, elle qui veut faire médecine. Tout sarrange parfaitement.

Vous partez quand ? Jeanne sefforçait de paraître calme.

Dans quinze jours. On règle les papiers, les valises Pas une minute à nous ! Mais on viendra te dire au revoir.

Les deux semaines passèrent en un éclair. Jeanne attendit en vain leur visite. Le jour du départ, personne ne vint.

Finalement, la veille du vol, on sonna. Élodie et Antoine, seuls. Lola restait dans la voiture migraine. Ils restèrent une demi-heure, refusèrent la tarte régime.

Maman, on ta acheté un téléphone simple, dit Élodie en sortant une boîte. On appellera en vidéo. Et tiens elle tendit un papier les numéros de mes amies ici, Camille et Léa. Si tu as besoin, appelle-les.

Et Antoine

Antoine est à lautre bout de la région, tu le sais. Mais ne tinquiète pas, elles sont fiables.

En partant, Élodie létreignit plus fort que dhabitude.

Reste en bonne santé, daccord ? Ça nous rassurera.

Le soir même, Antoine appela.

Maman, on emménage demain dans la nouvelle maison. Tellement de choses à faire Sophie dit quon ne pourra pas recevoir tout de suite. Ne sois pas fâchée, hein ? Dès quon sera installés, on tinvite.

Bien sûr, mon chéri. Je comprends.

Les jours passèrent, silencieux. Élodie appelait une fois par semaine, brièvement. Antoine, presque jamais trop occupé. Les petits-enfants ? Toujours pris cours, sport, amis.

Jeanne tenta de combler le temps. Elle sinscrivit à la bibliothèque, rejoignit un club de poésie. Fit de nouvelles connaissances des retraités solitaires comme elle.

Un soir, en rentrant, le téléphone sonna. Élodie.

Maman, salut. Ça va ?

Très bien. Je reviens de la lecture de poèmes. Jai même partagé un de mes textes. Tout le monde a aimé.

Super, répondit Élodie, distraite. Écoute, une opportunité incroyable On propose à Antoine un poste à Montréal. Imagine ? Lola pourrait étudier dans une vraie université occidentale.

Jeanne sentit un froid lenvahir.

Maman ? Tu mentends ?

Oui, ma chérie. Montréal, cest très loin.

Mais les opportunités là-bas ! Cest presque sûr. On partirait dans trois mois.

Et moi ? murmura Jeanne.

Comment ça ?

Je serai toute seule. Antoine ne mappelle presque plus. Et maintenant toi

Maman, ne recommence pas ! Tu nes plus une enfant. On a nos vies, tu as la tienne. On ne va pas refuser ça parce que tu tennuieras.

Je comprends. Mais je pourrais venir avec vous ?

Un silence.

Maman, impossible. Les visas, lespace Et tu ne parles pas anglais. Comment ferais-tu ?

Je pourrais apprendre

Maman, soupira Élodie. Tu as soixante-sept ans. Reste ici, avec ta retraite, tes amies. Là-bas, tu serais perdue.

Jeanne retint ses larmes.

Oui, tu as sûrement raison.

Bon, on na rien décidé encore. Je te tiens au courant.

Une semaine plus tard, Antoine appela, sec.

Maman, on a discuté avec Élodie Tu sais quils partent à Montréal. On pensait et si tu louais ton appartement ? Un revenu supplémentaire. Tu pourrais aller en maison de retraite. Les établissements sont bien maintenant. Repas, soins, activités.

Une maison de retraite ? Jeanne ne croyait pas ses oreilles.

Ne taffole pas. Un bel endroit, avec des gens de ton âge. Tu ne serais plus seule.

Et mon appartement ?

On le louerait. Une partie paierait la maison, le reste irait sur ton compte.

Jeanne ferma les yeux. Voilà. Ils voulaient la mettre en maison de retraite pour libérer lappartement.

Antoine, je ne veux pas y aller. Je veux rester chez moi.

Maman, réfléchis ! Là-bas, tu serais mieux. Et ici, si tu tombes ?

Je me débrouille très bien.

Ne sois pas têtue. On pense à toi.

Non. Vous pensez à mon appartement.

Quoi ? soffusqua-t-il. On sinquiète pour toi ! Élodie part, moi je suis loin. Qui soccupera de toi ?

Je moccuperai de moi-même.

Tu compliques tout, comme toujours. Je rappellerai demain.

Il ne rappela ni le lendemain, ni le surlendemain. Jeanne tenta de le joindre. Sophie répondit, sèche :

Il nest pas là.

Dis-lui que sa mère a appelé.

Daccord.

Une semaine plus tard, Élodie annonça :

Maman, on part après-demain. Tout est prêt.

Si vite ? Et les au revoirs ?

On est débordés, maman. Mais on appellera en vidéo. Et peut-être quon reviendra dans un an.

Ma chérie, je ne pourrai même pas vous embrasser ?

Maman, ne dramatise pas. Ce nest pas pour toujours. Et Antoine ta parlé de la maison de retraite ? Cest une bonne solution.

Non, Élodie. Je reste ici.

Bon, daccord. Réfléchis-y, en tout cas.

Le jour du départ, aucun appel. Le soir, Jeanne tenta de joindre Élodie. Hors ligne déjà dans lavion.

Trois jours plus tard, Antoine appela.

Maman, ça va ? Tu nes pas malade ?

Tout va bien. Élodie est bien arrivée ?

Oui, ils sont installés. Lola est inscrite à lécole. Tout roule.

Tu ne passes pas me voir ? Jai fait une tarte.

Un silence.

Maman, je suis surchargé. La nouvelle maison, tu sais

Je comprends. Mais dimanche, peut-être ? Je voudrais voir Théo.

Théo a un match de foot. Et puis maman, on na vraiment pas le temps. Dès quon peut, on viendra.

Ils ne vinrent ni la semaine suivante, ni le mois daprès. Les appels sespacèrent. Puis vint le coup de grâce : Antoine annonça quils partaient pour Bruxelles.

Une opportunité en or, maman. Théo aura accès aux meilleures écoles.

Et la maison ? Vous venez de la construire !

On verra. On la vendra peut-être.

Vous partez quand ? Le cœur de Jeanne battait la chamade.

Dans un mois. On règle les papiers.

Mon chéri vous viendrez me voir avant ?

Antoine toussota.

Maman on na vraiment pas le temps pour ça. On est débordés. Peut-être une fois sur place

Antoine, elle rassembla son courage. La maison de retraite. Je nirai pas, tu entends ? Cest chez moi ici. Jy ai vécu avec ton père, vous y avez grandi.

Maman, recommence pas On propose juste une solution. Pour ton bien.

Mon bien serait que vous noubliiez pas que vous avez une mère.

Quoi ? semporta-t-il. On oublie ? Moi qui appelle, Élodie qui écrit de Montréal. On ten fournit, de largent. Il te faut quoi de plus ?

Mes enfants et mes petits-enfants. Pas de largent.

Maman, on est adultes. On a nos vies. Tu ne peux pas exiger quon soit toujours là. Les temps changent. Tout le monde séparpille maintenant.

Je nexige pas que vous soyez là. Je demande à ne pas être oubliée.

Bon, cest reparti pour le mélodrame. Jai du travail. On se rappellera.

Et il raccrocha.

Le jour du départ, Antoine vint seul, trente minutes à peine. Une boîte de chocolats, un baiser rapide.

Tu te débrouilles, maman ?

Très bien. Et Sophie ? Et Théo ?

À la maison, ils font les valises. Pas une minute à perdre.

En partant, Jeanne comprit quelle ne le reverrait pas avant longtemps.

Antoine, lappela-t-elle. Mon chéri je ne vous sers plus à rien, cest ça ?

Il se retourna, hésita.

Maman, ne dis pas de bêtises. Chacun sa vie, cest tout. Tu comprends, non ?

Oui, mon chéri. Je comprends.

Il partit. Jeanne resta longtemps devant la porte vide. Puis elle retourna dans le salon, sassit. Le silence. Seul le tic-tac de la vieille horloge, celle que Pierre aimait tant.

Elle décrocha le téléphone, composa le numéro de Simone.

Simone, tu te souviens de ton projet pour Lyon à Noël ? Je peux me joindre à toi ?

La voix surprise mais ravie de Simone :

Jeanne ? Bien sûr ! Ma sœur sera contente. Et tes enfants ? Tu ne les vois plus ?

Non, répondit Jeanne, le cœur plus léger. Jai décidé de moccuper de moi. Ils ont leurs vies.

Cest bien ça ! approuva Simone. Tu es encore jeune, pourquoi moisir ici ? Et puis, tu verras, quand les petits-grandiront, ils se rappelleront de toi.

Peut-être, sourit Jeanne. Mais jai décidé de ne plus attendre. Moi aussi, jai le droit de vivre, non ?

Elle raccrocha, sapprocha de la fenêtre. Dehors, les premiers flocons tombaient. Un nouvel hiver commençait. Une nouvelle vie, peut-être. Sans ses enfants, mais pas forcément seule.

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Tu ne nous es plus nécessaire» – Les enfants l’ont déclaré avant de partir
La bonté attire la bonté Hélène se précipitait vers la gare. Aujourd’hui, sa chère amie Marine devait lui rendre visite. Arrivée sur place, elle comprit qu’elle s’était pressée pour rien : le train avait près de trois heures de retard. Calculant qu’il ne servait à rien de rentrer chez elle — elle perdrait plus de temps dans les embouteillages et finirait par être en retard — elle se mit à errer sans but dans la gare. Les lieux bruyants ne lui avaient jamais plu, et les gares encore moins. Des gens toujours pressés, des mendiants, des pauvres, des voleurs… Elle ne comprenait pas pourquoi tous ces gens se retrouvaient sur les marchés et dans les gares, les endroits les plus fréquentés. Apercevant un jeune homme sale, elle fit une grimace de dégoût, se demandant comment il avait pu en arriver là. À ce moment-là, elle ne savait pas encore que ce garçon jouerait un rôle important dans sa vie. Après avoir marché une centaine de mètres, Hélène fit demi-tour sans trop savoir pourquoi. Il ne demandait rien à personne. Il était simplement assis sur le sol en béton, le regard perdu, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. — Tu as faim ? demanda la jeune femme. — Tu pourrais m’acheter un petit pain ? — Oui. Et de l’eau, si possible, répondit-il très doucement, sans lever la tête. Hélène se précipita au kiosque, acheta quelques petits pains chauds et une grande bouteille d’eau. — Tiens, mange… Le malheureux se jeta sur la nourriture avec avidité. On aurait dit qu’il avalait les morceaux tout entiers, puis buvait l’eau tout aussi goulûment. — Merci ! dit-il en rougissant. Il comprenait à quel point il paraissait misérable, ayant perdu toute dignité humaine. — Que fais-tu ici ? Où est ta maison ? Tu as bien une vingtaine d’années. Pourquoi es-tu assis dans cette gare dans cet état ? Le garçon poussa un long soupir et lui raconta tous ses malheurs. Il était arrivé récemment dans la grande ville. Avant cela, il s’était violemment disputé avec ses parents, qui s’immisçaient sans cesse dans sa vie privée, lui reprochant constamment le moindre morceau de pain. Après une énième dispute, Dimitri s’était vraiment mis en colère. Il avait blessé son père et décidé de partir à Paris pour commencer une nouvelle vie. Il voulait s’en sortir seul, sans l’aide de son père. Dans sa jeunesse, il ignorait que la grande ville pouvait lui réserver de sérieux problèmes. Dimitri avait loué une petite chambre chez une vieille dame et s’était mis à chercher du travail. Le soir venu, il comprit que sans diplôme ni expérience, personne ne l’attendait ici. Désespéré, il partit à la recherche de n’importe quel emploi. Ce soir-là, il fit la connaissance d’une jeune femme. N’ayant ni amis ni famille dans cette ville étrangère, il se confia à elle, lui raconta ses soucis. Il avoua même qu’il avait un peu d’argent, mais juste de quoi tenir quelques mois. L’inconnue, émue, lui proposa de venir chez elle boire un thé. Il accepta, heureux d’avoir trouvé si vite une amie dans cette ville inconnue. Et puis… Il se réveilla dans un fossé près de la place de la gare. Dimitri avait été violemment battu, et bien sûr, il ne lui restait ni argent ni papiers. Il avait affreusement mal à la tête, mais trouva la force de retourner à l’appartement où il avait loué sa chambre la veille. La propriétaire, le voyant sale et blessé, ne le laissa pas entrer. Elle jeta sa valise dans le couloir et lui ordonna de partir avant d’appeler la police… Sortant dans la rue, Dimitri se traîna jusqu’au commissariat, espérant recevoir de l’aide. Mais là, on se moqua de lui, lui disant de revenir une fois qu’il aurait retrouvé une apparence décente. C’est ainsi qu’il se retrouva à la gare… Il aurait aimé rentrer chez lui et demander pardon, mais dans cet état, cela lui semblait impossible… — Je suis prête à t’acheter un billet ! assura Hélène. — Rentre chez toi et écoute les conseils des gens sages, de tes parents. On croit qu’il suffit de venir à Paris pour que tout aille bien, mais ce n’est pas vrai. La grande ville est dure et impitoyable. Chacun doit survivre comme il peut. Chacun pour soi. — On ne me laissera pas monter dans le train sans papiers et dans cet état…, dit le garçon, désespéré. Hélène le regardait et comprenait qu’il avait raison. À ce moment-là, on annonça que le train qu’elle attendait avait maintenant cinq heures de retard. — Viens, on rentre chez moi ! dit Hélène avec détermination. Elle ne pouvait accepter que ce jeune homme se perde sous les yeux de milliers de gens, sans que personne ne s’en soucie. Montés dans un taxi, Hélène emmena Dimitri chez elle. Elle était un peu plus âgée que lui, alors elle le traita comme un frère, qui avait fait son service militaire. Elle imagina : et si un jour son propre Antoine se retrouvait dans une telle situation, sans personne pour l’aider ? C’est la mère d’Hélène, Zoé Fédrine, qui ouvrit la porte. En voyant sa fille avec ce garçon malheureux, la femme fut surprise. — Maman, il faut que Dimitri se refasse une santé. S’il te plaît, les questions plus tard, dit Hélène. En une demi-heure, ils réussirent à donner à Dimitri une apparence plus présentable. Hélène lui donna des vêtements de son frère, et emballa ses vieux habits sales pour les jeter. Zoé Fédrine servit au garçon une soupe chaude, le plaignant sans cesse, le trouvant si pauvre et malheureux. De retour à la gare, Hélène acheta à Dimitri un billet de train et alla négocier avec la contrôleuse pour les papiers. La jeune contrôleuse était intraitable, jusqu’à ce qu’Hélène lui glisse un billet neuf. — Voilà, Dimitri, sourit la jeune femme près du wagon. — Rentre chez toi et ne fais plus jamais de bêtises. — Merci, Hélène… — le garçon voulut dire quelque chose, mais sa gorge se serra et ses yeux s’emplirent de larmes. — Tout va bien ! — Hélène lui tapota l’épaule. — Bonne route ! Huit ans passèrent. Hélène était assise sur un banc devant l’hôpital de la ville, accablée par son destin difficile. Elle ne comprenait pas pourquoi la vie la punissait ainsi, lui envoyant épreuve sur épreuve. Son mari l’avait récemment trahie. Il était parti avec la jeune voisine, sans aucune explication. À peine remise de ce premier choc, un second la frappa. Sa mère, Zoé Fédrine, fut diagnostiquée d’une grave maladie, guérissable seulement à l’étranger. Bien sûr, il fallait une somme astronomique que sa famille ne pourrait jamais réunir. — Mademoiselle, pourquoi pleurez-vous ? Il fait si beau aujourd’hui, le printemps est enfin là, entendit Hélène, levant la tête vers une voix masculine. — Hélène ? murmura l’inconnu. — On se connaît ? demanda-t-elle, indifférente. — Je suis Dimitri ! — s’exclama le jeune homme. — Tu te souviens, la gare… le train… — Dimitri ?! — Hélène se réjouit de cette rencontre inattendue. — Tu as tellement changé, tu es devenu un homme. Mais ton regard est resté le même — bon et naïf. — Hélène, pourquoi pleurais-tu ? Tu es malade ? demanda Dimitri. — Non. C’est ma mère qui va très mal, et mon frère et moi sommes impuissants…, répondit-elle en pleurant de nouveau. Dimitri s’assit à côté d’elle et lui demanda de tout raconter. Hélène expliqua son problème. Elle était soulagée de pouvoir se confier à quelqu’un… — L’argent n’est pas un problème. J’ai la somme qu’il faut, dit-il sérieusement. Le plus important maintenant, c’est de choisir une bonne clinique. Je me souviens très bien de Zoé Fédrine et je considère qu’il est de mon devoir d’aider. Je n’oublierai jamais le goût de sa soupe parfumée, dit-il en souriant tristement. — Mais où as-tu trouvé tout cet argent ? s’étonna Hélène. — J’ai suivi ton conseil. J’ai commencé à écouter mes parents. Et voilà le résultat : je suis devenu un homme d’affaires prospère, expliqua-t-il. Et tout cela, c’est grâce à toi… Quatre mois plus tard, Hélène et Dimitri accueillaient Zoé Fédrine à l’aéroport. La femme avait terminé son traitement avec succès et rentrait chez elle. — Hélène ! Ma chérie ! — la femme se jeta dans les bras de sa fille. — Et qui est avec toi ? Son visage m’est familier, mais je n’arrive pas à me souvenir, demanda-t-elle en voyant Dimitri. — Maman, c’est le même Dimitri, le sans-abri, répondit Hélène en riant. C’est lui qui a payé ton traitement. — Merci, mon garçon, dit la femme, les larmes aux yeux. Je te suis redevable… — Allons, Zoé Fédrine. Nous sommes comme une famille, répondit Dimitri en souriant. La mère regarda Hélène, ne comprenant pas de quoi parlait Dimitri. — Oui, maman, nous attendions ton retour pour t’annoncer nos fiançailles, sourit Hélène. — Eh bien… Voilà ce que c’est, le destin ! se réjouit Zoé Fédrine. Je suis heureuse pour vous, vous formez un si beau couple, vraiment faits l’un pour l’autre…