Au fond du gouffre

Dès son plus jeune âge, Élodie savait quelle était belle, car tout le monde le lui répétait.

— Notre fille est si jolie, elle se distingue par une beauté extraordinaire parmi les autres, disait fièrement sa mère à ses collègues et amis.

Et en effet, tout le monde le remarquait et acquiesçait. Qui pourrait dire le contraire ? Pourtant, une voisine restait sceptique :

— Tous les enfants sont mignons, mais en grandissant, certains perdent leur éclat Enfin, pas tous, bien sûr, mais ça arrive.

Élodie grandissait, et à laube de ses dix-huit ans, elle était devenue une jeune femme élancée et gracieuse. Hautaine et capricieuse, elle savait que ses désirs seraient exaucés, surtout par les garçons qui la suivaient du regard avec convoitise.

Après le lycée, elle échoua à intégrer luniversité, malgré ses rêves détudes supérieures. Elle dut se contenter dun BTS en commerce. À lépoque, les études payantes nexistaient pas encore. Une fois diplômée, sa mère lui proposa :

— Ma chérie, viens travailler avec moi à lusine, au labo. Ce nest pas difficile, tu nauras pas à soulever des charges, et puis, tu es trop délicate pour ça.

— Et mon diplôme en commerce ?

— Oh, qui travaille encore dans son domaine de formation ? Et puis, le commerce, ce nest pas pour toi.

Ainsi, Élodie devint laborantine. Elle était plus belle que jamais, sûre de sa valeur, et tomba amoureuse de Théo, un ingénieur dun atelier voisin. Leur passion fut brûlante et brève. Théo lui demanda rapidement sa main.

— Avant quon ne te souffle, veux-tu mépouser ?

— Oui, répondit-elle, rayonnante.

Le mariage eut lieu, comme tous les autres à lépoque, dans la cantine de lusine. Simple, mais animé. Peu après, Élodie annonça à Théo quelle était enceinte.

— Je suis si heureux, ma chérie, murmura-t-il en lembrassant.

Ils eurent une petite fille, aussi mignonne que sa mère. Tout semblait parfait.

Mais avec les années, Élodie changea. Pas physiquement, mais dans son caractère. Elle se prit pour une reine, rabaissant Théo sans cesse. Lui, en retour, soccupait de leur fille, Sophie : il lamenait à la crèche, lui lisait des histoires le soir.

Élodie, elle, rentrait de plus en plus tard, prétextant le travail, même si Théo savait quon ne faisait jamais dheures supplémentaires au labo. Il nosait rien dire, de peur des cris et des scènes.

— Théo, on a vu ta femme avec le directeur au restaurant, chuchotaient les collègues.

— Pourquoi tes-tu marié avec une belle femme ? lui demandaient ses amis. Un gâteau trop beau, tout le monde veut y goûter.

On lui disait ouvertement quÉlodie plaisait aux hommes influents, bien loin de son statut dingénieur modeste. Elle fréquentait alors Antoine, un haut fonctionnaire, qui la couvrait de bijoux et de cadeaux.

Théo devint un mari effacé. Il gérait tout : les courses, les tâches ménagères, Sophie. Jamais il ne songea au divorce, craignant de blesser leur fille.

Puis vint la crise. Les positions dAntoine furent ébranlées, et lui-même fut arrêté. Élodie, convoquée pour interrogatoire, paniqua. On finit par la libérer faute de preuves, mais sa réputation était ruinée.

Elle rentra chez elle comme souillée. Tout était perdu. Ses économies avaient fondu, Théo avait vendu la moitié de leurs biens pour la soutenir. Licenciée, abandonnée par son amant, elle ne restait avec Théo que pour Sophie.

Un jour, elle avoua :

— Théo, ne me quitte pas, pardonne-moi, je ne recommencerai plus.

Il resta, mais ne la toucha plus.

— Tu as couché avec dautres.

— Cétait pour notre famille.

Pourtant, elle retomba vite. Ses anciennes relations laidèrent à relancer un commerce. Elle loua un kiosque à souvenirs près dune zone touristique, puis ouvrit une boutique, puis une autre.

— Théo, je pars en Turquie chercher de la marchandise, viens me chercher à laéroport, ordonnait-elle. Laisse ton boulot et aide-moi !

— Non, je ne suis pas commerçant.

— Jai besoin dun homme pour maider.

— Il y a plein de chômeurs, rétorqua-t-il, indifférent.

Elle prit alors un jeune assistant, Arthur, avec qui elle se cachait dans des hôtels. Largent rentrait, mais leur couple nétait plus quune cohabitation.

Les années passèrent. Sophie grandit, se maria, partit vivre en province. Un Nouvel An, Élodie partit en Chine, Théo en Finlande avec des amis. À leur retour, il la dévisagea, stupéfait.

— Élodie mais quest-ce que ? Tu as rajeuni !

Elle était soudain rayonnante, sans un gramme de trop, comme aux premiers jours.

— Combien ça ta coûté ?

Elle éclata dun rire nerveux.

— Très cher. Tout. Absolument tout.

Elle montra ses mains, vidées de leurs bagues, vida son sac.

— Des massages, de lacupuncture chinoise.

Mais le temps jouait contre elle. Les procédures coûtaient une fortune. Puis Théo, terrassé par une crise cardiaque, vieillit prématurément.

— Mon Dieu, se murmura-t-elle devant le miroir, suis-je vraiment du même âge que lui ?

— Élodie, reste avec moi, suppliait-il parfois.

— Je nai pas le temps, mon temps, cest de largent.

Un jour, en arrivant à sa boutique, elle trouva Arthur avec un dossier.

— Lis ça.

— Quest-ce que cest ? Je nai pas le temps pour ça.

— Élodie, ce ne sont pas des papiers. Désormais, tout ça est à moi. Tu peux partir.

Chez lavocate, elle comprit quelle avait signé son propre arrêt.

— Je ne peux rien faire, tout est légal. Vous auriez dû lire les documents.

— Mais vous savez combien vos honoraires coûtent ! ricana-t-elle.

— Vous avez voulu économiser ? Alors ne vous plaignez pas.

Rentrée chez elle, elle annonça à Théo :

— Nous navons plus rien. Il faut vendre lappartement.

— Non, pas ça

— Nous achèterons une maison en banlie.

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Au fond du gouffre
Crise de la quarantaine : Quand, pour ses 45 ans, le mari et les enfants offrent à Galette un séjour en cure thermale, son monde bascule et la vie ralentit soudainement… Les mots «cure», «thermes» et «soins» réveillent en elle une profonde nostalgie de sa jeunesse. Bien sûr, elle ne laisse rien paraître, remercie, sourit et s’émeut, mais personne ne devine que ses larmes sont celles du désespoir, de la déception et de l’angoisse : le temps file, les enfants grandissent, et nous ne rajeunissons pas… Où sont passées ces années et qui a inventé que 45 ans, c’est l’âge d’être une «femme mûre» ? Galette ne se sent plus pêche depuis longtemps, mais pas encore pruneau non plus, alors ce séjour la pousse à se demander : «Et si, finalement, je suis vraiment pruneau ?» Collègues, amis et famille chantent et dansent jusqu’à épuisement, au point que Galette s’inquiète pour le carrelage du restaurant chic. Elle tente de garder la face, mais ses escarpins de 12 cm et la gaine achetée par sa fille lui rappellent sans cesse son âge respectable. Son plus grand souhait ? Rentrer vite, ranger ces «instruments de torture», enfiler ses pantoufles et sa chemise de nuit que son mari appelle «le parachute», et se glisser dans son lit ! Mais il faut tenir jusqu’au gâteau… Toute la semaine, elle s’est préparée : manucure, épilation, coiffure, maquillage, tout pour briller dans sa robe signée Jean-Paul Gaultier. Trois semaines de régime poulet-galette pour entrer dans la robe, mais le soir venu, elle rayonne comme une reine ! À minuit, les invités repartent avec des parts de gâteau, remerciant et embrassant l’hôtesse, au point que la robe menace de craquer. Galette part en cure, persuadée que rien de bon ne l’attend, mais le centre est VIP, même si destiné aux plus de 50 ans souffrant d’arthrose. Sa colocataire, une mamie-pissenlit de plus de 70 ans, l’agace avec ses leggings verts et son parfum de lavande. Même la beauté du lieu ne la console, ses pensées sombres sur la crise de la quarantaine la rongent. Le médecin lui prescrit des soins quotidiens en piscine, mais elle a oublié son maillot ! Impossible d’en trouver un parmi les souvenirs locaux, jusqu’à ce qu’elle déniche un modèle noir classique au supermarché, qu’elle cache précieusement. La caissière, jeune et souriante, lui propose la cabine d’essayage, ce qui pique la jalousie de Galette envers la jeunesse. Soudain, sa colocataire arrive avec des rollers et une trottinette rose, expliquant qu’elle va apprendre entre les soins ! Deux semaines plus tard, Galette rentre transformée, demande à son mari d’acheter des vélos, d’aller à la patinoire et de s’inscrire à l’école de hip-hop. À la maison, elle jette sa chemise de nuit «parachute» et ressort ses escarpins de 12 cm. Face au regard surpris de son mari, elle le serre fort et lui murmure : «Quoi ? On commence juste à vivre ! La crise, c’est pas pour tout de suite !»