Mon mari a secrètement installé des caméras à la maison. Mais il ne s’attendait pas à ce que la première vidéo soit sa propre humiliation…

Lhomme avait discrètement installé des caméras dans la maison. Mais il ne sattendait pas à ce que la première vidéo soit celle de sa propre honte

Un minuscule œil noir lobservait depuis les tranches des livres.

Élodie essuya la poussière de létagère et simmobilisa. Ses doigts sarrêtèrent à un millimètre de lobjectif. Ce nétait pas un ornement.

Cétait une caméra. Son cerveau refusait daccepter cette évidence, cherchant des explications rationnelles : peut-être faisait-elle partie dun nouveau système de « maison intelligente » dont Théo avait oublié de lui parler ?

Mais lintuition, cette petite voix quelle avait trop longtemps ignorée, hurlait le contraire.

Son mari, Théo, avait installé une caméra chez eux.

La pensée la brûla comme du métal incandescent. Non, pas une pensée une certitude. Pourquoi ? Pour lespionner ? La soupçonnait-il de quelque chose ?

Absurde. Elle travaillait à domicile, sa vie était transparente, minutée. Ou croyait-il le contraire ? Que voulait-il voir ? Comment elle buvait son café le matin ? Comment elle parlait à ses clients en visioconférence ?

Elle ne la toucha pas. Recula prudemment, et soudain, la pièce, si familière, lui parut hostile. Chaque objet semblait un espion potentiel. Elle voyait tout différemment maintenant. Elle chercha.

La deuxième, elle la trouva dans le salon, dissimulée dans le détecteur de fumée au plafond. La troisième, dans la cuisine, intégrée à la prise multiple.

Il avait tissé un réseau. Une toile dans leur maison, leur vie commune. Et elle, Élodie, était la moure prise dedans, chaque mouvement surveillé.

Quelque chose se brisa en elle. La femme quelle était cinq minutes plus tôt aimante, confiante, un peu naïve était morte.

À sa place, il ne resta quun vide strident et une colère froide, cristalline. Il navait pas seulement trahi sa confiance, il avait piétiné sa dignité, transformé leur maison en prison.

Elle prit sa tablette, quil avait comme dhabitude négligemment laissée sur le canapé. Le mot de passe ? La date de leur mariage. Quelle ironie cruelle. Autrefois symbole damour, maintenant symbole de mensonge.

À lécran, une application. Quatre carrés diffusant en direct : le salon, la cuisine, la chambre, lentrée. Tous les points clés de la maison sous son contrôle. Tous, sauf un.

Son bureau.

Le seul endroit où il lui interdisait dentrer sans frapper. Sa « forteresse ». Et tout devint clair. Il ne sagissait pas de qui il voulait surveiller. Mais où il voulait être invisible.

Il se créait un alibi. Une zone de sécurité pour quelquun dautre.

Élodie entra dans le bureau. Pour la première fois sans frapper. Lair y était différent, imprégné dun parfum cher, mais pas le sien. Elle fouilla méthodiquement le bureau.

Dans le tiroir du bas, sous une pile de vieux documents, elle trouva ce quelle cherchait. La boîte du système de surveillance. Et le manuel. Elle parcourut le texte. Pour ajouter une nouvelle caméra, il fallait scanner un QR code et entrer le mot de passe administrateur.

Le mot de passe était écrit à la main sur la couverture : Théo_Roi. Le Roi. Quel cliché. Et quelle sottise. Son arrogance était sa faiblesse.

Le plan naquit instantanément. Elle retira délicatement la caméra de lentrée. La grille de ventilation au-dessus de son imposant bureau en chêne devint le poste dobservation idéal.

De là, on avait une vue parfaite sur le canapé en cuir. Via lapplication sur son téléphone et le mot de passe du « roi », elle ajouta sans problème la caméra à son propre réseau.

Le système proposa même un « mode discret », pour que le propriétaire ne reçoive aucune notification du nouvel appareil.

Elle remit tout en place, jusquà la dernière poussière. Et attendit.

Le soir, Théo rentra, souriant comme dhabitude. Lembrassa sur la joue. Son toucher était gluant, faux.

« Crevé comme un chien. Je vais finir un rapport dans mon bureau. »

« Bien sûr, mon chéri », répondit Élodie, sa voix aussi lisse que la surface dun lac par temps calme. « Je prépare le dîner. »

Il disparut derrière la porte de sa « forteresse ». Elle ouvrit lapplication sur son téléphone. Un cinquième carré sanima.

Dabord, il travailla vraiment. Puis elle vit cela.

Une jeune femme entra furtivement dans le bureau. Lila. Elle venait de lautre côté de la maison. Élodie la connaissait la fille dune amie de sa mère, toujours à se plaindre.

Elle retira son cardigan, révélant une robe moulante, et enlaça Théo.

Élodie activa lenregistrement.

« Je nen peux plus », gémit Lila. « Tous ces secrets me tuent. Quand vas-tu lui dire ? »

« Bientôt, chaton, bientôt », dit Théo dune voix mielleuse. « Il faut préparer le terrain. »

« Ton « terrain », cest largent de tes parents. Sans eux, tu nes rien. Tu ne comptes pas quitter ta bonne femme les mains vides ? »

Théo grim

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Mon mari a secrètement installé des caméras à la maison. Mais il ne s’attendait pas à ce que la première vidéo soit sa propre humiliation…
La télécommande pour deux À seize heures, la porte d’entrée claqua si fort que le vieux manteau suspendu tanguait sur son cintre — et toute la petite tribu déboula dans l’entrée : d’abord le grand Alexandre, avec un sac à dos et un filet de clémentines, puis son épouse Anne, coincée entre une parka d’enfant et une boîte de jeu de société, et enfin Léo, huit ans, qui tirait son bonnet de laine sur les yeux en grondant, pour une raison connue de lui seul. — On est là ! — lança Alexandre à travers l’appartement, sans même retirer ses chaussures. Aussitôt, depuis la cuisine, apparut la maman — Madame Nathalie — armée d’un couteau, tablier à carreaux noué à la taille, joues rosies, cheveux relevés par une pince. Derrière elle, la montagne de pommes de terre et de saucisson pré-coupés témoignait de son anticipation. — Oh mes chéris ! — Elle abandonna le couteau sur la planche et y accourut, s’essuyant les mains sur son tablier. — Entrez, posez vos manteaux, venez. Pas dans le couloir, il y a des courants d’air. Du salon, la voix d’un présentateur et le brouhaha étouffé d’un public montaient : la télé diffusait un gala de journée. Papa, Monsieur Valéry, répondit sans se lever : — Bienvenue, bienvenue ! Je surveille le programme. Alexandre se pencha pour aider Léo à ôter ses chaussures et aperçut le décor familier de son enfance : la table déjà mise, la télécommande posée sur la table basse devant le canapé, un saladier de bonbons à portée de main, et la vieille guirlande électrique qui clignotait sur le mur. La télévision, bien sûr, restait allumée, le volume bas mais constant : une sorte de bourdonnement, aussi ordinaire que celui du frigo. Ça doit tourner depuis ce matin, pensa-t-il, déjà gagné par une irritation familière qu’il masqua sous un sourire. — Maman, je t’aide ? — proposa-t-il en tendant son sac. — C’est pour toi. Y’a du bon champagne, pas comme celui-là… — Il s’interrompit en apercevant sur la table une bouteille bien en vue de mousseux, à l’étiquette dorée très « soviétique ». — Bon, bah, on aura les deux. — J’ai déjà tout acheté, — répondit Nathalie, douce mais légèrement blessée. — Mais gardons. Peut-être que votre « mode » sera meilleure. Anne, ma puce, enlève ton manteau, j’en ai presque fini avec la salade, et on pourra prendre un thé. Anne sourit et acquiesça, mais Alexandre sentit qu’elle s’était brusquement tendue. Sur la route, ils s’étaient promis : cette année, tenter un réveillon autrement — éviter la « pollution télé », jouer, mettre de la musique, que les enfants ne soient pas scotchés à leur portable. Mais franchir le seuil, c’était se cogner aussitôt contre la bande-son du speaker et le bruit hypnotique du zapping parental. Valéry était déjà installé dans son coin, à la façon d’un capitaine sur sa passerelle. La télécommande sous la main, il changeait de chaîne d’un geste machinal, sans guère regarder l’écran : concert, paillettes, animateurs bling-bling, puis re-concert. Ça commence…, songea-t-il en fronçant les sourcils. Ils vont encore débarquer avec leurs enceintes, leurs playlists. Il faudrait que je coupe tout ? Comme si mon Nouvel An à moi n’avait jamais existé. Le téléviseur avait été allumé le matin, pendant que Nathalie épluchait ses pommes de terre, et n’avait pas bronché depuis. Valéry aimait entendre les voix, la musique, dans la pièce. Ça avait toujours été ainsi — même lorsque Alexandre, tout petit, courait entre la table et le sapin, la télé ronronnait, preuve vivante que toute la France fêtait, elle aussi. — Papy, y a moyen de regarder des dessins animés ? — Léo venait déjà bondir dans le salon, son sac balancé à terre. — Plus tard, — répondit Valéry sans quitter l’écran des yeux. — Là, c’est un bon concert, écoute un peu comme ils chantent. — Mais j’aime pas comment ils chantent, — avoua Léo en fronçant les sourcils. Alexandre passa la tête, s’essuyant les mains sur son jean. — Papa, tu veux bien baisser un peu ce soir ? On voulait jouer à Carcassonne, j’ai apporté le jeu. — À quoi ? — Valéry plissa le front. — Un jeu de société — des routes, des châteaux, c’est marrant. — Eh bien jouez, qu’est-ce qui vous retient ? — répliqua sincèrement étonné le père. — La télé ne crie pas. Qu’elle reste, elle dérange personne. Alexandre voulut expliquer que, même à faible volume, le « bruit de fond » brouillait tout. Mais il croisa le regard de Nathalie, qui passait justement avec une assiette de charcuterie et les observait, sur la défensive. — Mangez d’abord, — dit-elle. — Après, faites ce que vous voulez. Y’a encore tout le temps jusqu’à minuit. Tout le temps… Alexandre savait bien comment ça se passait. D’abord « Le Père Noël est une ordure », puis le concert, ensuite le message du président, puis re-concert — et soudain, tout le monde bâille, alors que lui n’a même pas ouvert la boîte du jeu. Dans la cuisine, ça sentait la mayo, l’aneth, l’oignon frit. Sur le rebord de la fenêtre, des pommes de terre chaudes refroidissaient avant d’entrer dans le hareng-pommes à l’huile. Nathalie ciselait les cornichons avec rapidité, saupoudrant la salade. — Maman, tu ferais pas un peu d’olivier sans la saucisse ? — suggéra Anne, prudente, en s’asseyant. — On mange plus de légumes, et puis Léo aime pas trop la viande. — Sans la saucisse, c’est plus la salade, — rétorqua Nathalie, par réflexe. — Ça devient une macédoine. Mais si tu veux, je lui mets de côté. — Merci, — acquiesça Anne, soulagée. Elle aimait vraiment sa belle-mère, mais à chaque Nouvel An elle se sentait comme invitée dans une pièce dont on répétait le texte depuis des années. Les recettes, les habitudes de la maman d’Alexandre étaient sa rambarde, Anne comprenait; mais comment transmettre aussi leurs petites manies à eux, ici, chez les parents ? — Encore tes expériences de salade ? — jeta Valéry depuis le salon. — Je vous connais, après on va devoir resaler. Je corrigerai derrière. — Ça ira, — répondit Nathalie, légèrement vexée. Alexandre sentit s’insinuer ce malaise — peut-être qu’Anne n’aurait pas dû démarrer sur la saucisse… Mais il se rappela l’année précédente, quand Léo avait joué avec sa fourchette tout le dîner, à la limite de la nausée, et se dit qu’elle avait raison. Une demi-heure plus tard, ils passaient à table, la lumière du jour résistait encore, les bougies n’étaient pas allumées, le sapin luisait dans l’angle, la télé restait fidèle au concert, le son baissé d’un cran — premier compromis silencieux : Alexandre, discret, avait réduit le volume, Valéry avait fait comme si de rien n’était. — À la famille réunie, — leva son verre Valéry. — Ça fait plaisir que vous soyez venus, vous savez. Les enfants grandissent, et puis… enfin, voilà, c’est important. Alexandre sentit un pincement : son père redoutait de finir seuls, eux deux, dans ce grand appartement « aspi« années 70 », avec ses tapis et son vaisselier. Craignait qu’un jour, les enfants filent ailleurs, vivent leurs rituels. Et alors, la télé, le concert, la salade russe devenaient le garant que « l’avant » existait toujours. — Ça nous fait plaisir aussi, — répondit Alexandre. On trinqua, le champagne était sec, un peu amer; Léo piqua une clémentine, Anne se servit un jus, Nathalie repartagea la salade. — « Le Père Noël est une ordure », ce soir, tu regardes ? — demanda Anne prudemment. — Evidemment ! — s’anima Valéry. — Sans ce film, ça n’est pas la fête. Il passe à neuf heures. On mange, petit thé, et on top départ. — Et si cette année on faisait une pause ? — risqua Alexandre. — On le connaît par cœur… On pourrait… — C’est pas moi qui râle, — coupa Nathalie, quoiqu’il ne l’ait pas regardée. — Sans ce film, je me sens… déphasée. Depuis ma jeunesse. Je l’ai vu même à la maternité, y avait la télé dans le couloir. — Oui, je me souviens, — approuva Valéry. — J’y allais exprès. Alexandre sentit son argument fondre : il ne parlait plus juste d’un film, mais de quelque chose qui touchait à l’histoire intime de ses parents. — Bon, on le regarde, — ajouta vite Anne. — Mais on joue d’abord un peu ? J’ai apporté le jeu. Tous ensemble. — On jouera, on jouera, — marmonna Valéry. — Pas pressé. Il reprit la télécommande, zap, zap, Alexandre se mit à compter — comme des battements d’horloge. Après le dîner, Léo devint remuant. — Papa, on joue quand ? — murmura-t-il, mais tout le monde entendit. — Bientôt, — répondit Alexandre. — Rangeons déjà la cuisine. — Je m’en charge, — trancha Nathalie. — Allez profiter. Je vous rejoins. — Maman, on peut aider, — insista Alexandre. — Tu vas juste me mélanger mon organisation, — répliqua-t-elle sans méchanceté. — J’ai ma méthode. Allez jouer. La méthode : tout dans l’évier, verres à part, salade protégée pour la nuit. Chaque année, même chorégraphie. C’est sa boussole. Alexandre échangea un regard avec Anne. Vouloir aider serait risquer l’esclandre. — Ok, — céda-t-il. — On va s’installer. Dans le salon, Valéry dénichait déjà la chaîne du « Père Noël ». Générique d’ouverture, musique culte. — Voilà, — commenta-t-il. — Ça commence. — Papa, justement… — tenta Alexandre avec la boîte du jeu. — On joue après, — le père sans décoller les yeux. — J’aime le début. Après, vous faites ce que vous voulez dans la cuisine. — La cuisine est petite, — appuya Anne. — Et maman s’occupe encore. — Ensemble pourquoi ? — s’étonna Valéry. — Vous expliquerez vos règles, j’y comprendrai rien. Je préfère le film. Venez regarder avec moi. Alexandre inspira profondément. Voilà le moment qu’il redoutait. Tout le cheminement du jour menait là. — Papa, — il fit de son mieux pour être doux. — Chaque année c’est pareil. On aimerait changer — parler, jouer. Pas tout faire devant la télé. — Qu’est-ce que la télé t’empêche ? — la voix paternelle se fit plus dure. — Elle se jette dans ton assiette ? Je baisse le son et puis voilà. — Ce n’est pas l’assiette, c’est dans la tête, — éclata Alexandre. — Impossible de discuter avec ce bruit permanent. — Personne ne crie ! — se vexa Valéry, remontant instinctivement le volume, pour prouver que tout allait bien. La musique monta. Nathalie entra, s’essuyant sur un torchon, sentant la tension. — Qu’est-ce qui se passe ? — demanda-t-elle. — Rien, — répondirent Alexandre et Valéry en même temps. À l’écran, le héros levait déjà son verre dans la baignoire. Les répliques cultes se superposaient à leur propre dispute. — On voulait juste jouer ensemble, — dit Anne, plus bas. — Et le film, on pourrait… — On le regarde, — trancha Nathalie, ferme. — Comme chaque année. Vous le savez. Alexandre sentit la colère — et le scrupule. Ils n’entendent pas, pensa-t-il. Comme si vouloir changer, c’était juste capricieux. Comme si eux seuls avaient le droit à leur tradition. Il regarda Léo. L’enfant, planté à la porte, serrait son dino en peluche, observant les adultes, tiraillé entre la télé et la famille. On lisait la déception sur son visage. — J’aime pas ce film, — dit-il soudain, franchement. — Il est nul. Silence. La télé débitait, plus écoutée. — Léo, mon chéri, — tenta Nathalie, — ce n’est pas un film ennuyeux, c’est… Enfin, tu ne comprends pas encore. — Moi je veux jouer, — répéta Léo, têtu, la voix brisée. — On avait promis. Alexandre sentit que, pour les enfants, il était inacceptable de transiger. D’un pas décidé, il s’approcha du téléviseur et appuya sur le bouton « off ». L’écran cligna puis s’éteignit. Le salon sembla s’élargir. On entendit le goutte-à-goutte de l’évier et une boule du sapin s’entrechoquant à une branche. — Alexandre, — souffla Nathalie. — Papa, — fit Valéry au même instant. Leurs voix portaient la même émotion : vexation et trouble. — C’est juste cinq minutes, — se rattrapa Alexandre, conscient d’avoir franchi la limite. — On commence vite, et après… — Tu es chez moi, — l’interrompit Valéry, — et tu éteins ma télé. Comme si je ne comptais plus. Le choc était plus fort qu’Alexandre ne l’aurait cru. Il balbutia : — Je ne voulais pas… C’est pour Léo… Léo sanglotait déjà. La tension ambiante l’avait submergé. Anne l’emporta tendrement. — Chut, — soufflait-elle, — ça va aller. On va trouver une solution. Nathalie fixa son fils d’un regard mêlé d’inquiétude, de lassitude, d’amour — et de peur. Peur que leur Nouvel An à eux, à Valéry et à elle, se dissolve dans d’autres récits. Ils ne comprennent pas, pensait-elle. Ce film, c’est mon ancre. Tant qu’il existe, je me sens encore moi, la jeune femme d’avant. — Alexandre, — reprit-elle calmement, — on se donne du mal toute la journée. Je veux m’asseoir et regarder mon film, sans déranger personne. Si tu veux jouer, fais-le. Mais pourquoi éteindre ? Alexandre sentit ses arguments s’envoler. — Parce que, — répondit-il, — allumé, c’est comme si… vous étiez avec la télé, pas avec nous. On veut être vraiment ensemble. Pas seulement physiquement. Ce propos flotta; Valéry détourna les yeux. Il sentit un pincement violent. — J’ai trimé pour ce téléviseur, pensa-t-il. Et maintenant, c’est comme si je fuyais derrière. Comme si je ne savais pas parler sans lui. Il se souvint des soirs où Nathalie était hospitalisée; la télé seule répondait, remplissait la peur du vide. Depuis, il n’avait plus supporté le silence. — Écoutez, — lâcha-t-il soudain. — Vous jouez là, une demi-heure, une heure si vous voulez. Et après, on rallume. D’accord ? Alexandre cligna des yeux. — Papa… — Je vais pas déranger, — continua Valéry. — J’essaierai même de jouer si vous expliquez. Mais on rallume après. Ça va ? Nathalie le regarda, étonnée — il ne cédait pas, il cherchait à rester ensemble, malgré tout. — Ok, — accepta Anne. — On installe le jeu. La télé reste éteinte. Pour les vœux du président, on l’allume, puis votre film, mais volume plus bas. Chacun fait ce qui lui plaît. — Moi je veux jouer avec papy, — dit Léo en se calmant. — Et mamie aussi ! Nathalie soupira. Ben voyons, pensa-t-elle. Pour le petit, on peut bien déplacer un peu les lignes. — D’accord, — dit-elle. — Expliquez vite, je veux pas me tromper sur vos routes. Alexandre sentit la tension redescendre. Il alluma la télé, mit pause. L’image de la comédie resta figée, le héros le verre levé. — Il attendra, ironisa-t-il. Andryouchka sait être patient. Valéry esquissa un sourire. La vieille blague tombait à pic. Ils déployèrent le jeu sur la table basse, décalant le saladier de bonbons. Les tuiles de châteaux et de routes prirent place près de la télécommande. Léo les mélangeait énergiquement. — Voilà, — expliqua Alexandre. — On construit tours à tour la carte, routes ou villes pour marquer des points. — Et si la route va nulle part ? — s’inquiéta Valéry. — Interdit, — assura Léo. — Faut relier tout ! — Comme dans la vie, — marmonna Valéry, mi-amusé. Les dix premières minutes furent un joyeux bazar. Nathalie se trompait tout le temps de pions, Léo oubliait les règles, Anne corrigeait avec patience. Valéry, d’abord blasé, se prit au jeu lorsque sa route battit la ville d’Alexandre. — Je suis un stratège, — ricana-t-il, — vous m’avez sous-estimé. — On ne savait pas ! — sourit Anne. À un moment, Nathalie se surprit à rire vraiment. Elle observait son mari chahuter Léo sur les règles et se prit à penser qu’on pouvait peut-être ajuster le scénario, pas l’annuler, le compléter. — Maman, — souffla Alexandre quand Léo fila aux toilettes. — Merci d’avoir accepté. — J’ai pas accepté, — grommela-t-elle, sans hostilité. — J’essaie. On a toujours fait comme ça, c’est rassurant. — Je sais, — approuva-t-il. — Mais nous aussi, on veut laisser nos souvenirs. Que Léo ne raconte pas seulement les films qu’il aimait pas. — Il s’en souviendra, — soupira-t-elle. — Le principal, c’est d’être ensemble. Le reste, ça vient. À neuf heures, la partie se termina sur la victoire-surprise de Valéry. Il frotta les mains, l’œil vers la télé. — Alors, c’est mon tour? — Oui, tu peux, admit Alexandre. Ils s’alignèrent sur le canapé. La musique du générique retrouvait l’espace, mais la télé n’écrasait plus la pièce. Restait la trace du jeu, des tuiles éparses, le carnet des scores; et une impression d’autre chose, au-delà du simple visionnage. L’allocution présidentielle sonna, Nathalie fila sortir le champagne, les verres. — Sers du jus aux enfants, — lança-t-elle à Anne. — Qu’on dise pas après que je les saoûle. Ils trinquèrent, écoutant à demi-mot les souhaits d’usage. Valéry pensait à la famille. Si pour eux jouer est important, alors… Après tout, le principal c’est qu’ils viennent. Au douzième coup de minuit, ils entrechoquèrent les verres. Certains eurent le temps de formuler un vœu, d’autres non; Léo en fit trois, pour être sûr. La télé reprit, mais au volume d’un murmure. Le film passait désormais en arrière-plan, pas au centre. Nathalie, en bout de canapé, goûtait son champagne. Sur l’écran, l’héroïne restait sur le palier; dans le séjour, Anne et Alexandre débattaient de qui commencerait la prochaine manche. — Maman, — lança Alexandre. — Tu veux qu’on regarde le film ensemble demain matin, rien que nous trois ? Ton rituel à toi. Elle parut surprise. — Pourquoi ? — Tu dis que c’est ton film. Faisons-en un moment à part, toi et papa. Et le soir, on joue, on papote. On aurait deux réveillons ! L’idée lui plaisait, mais elle répondit juste « On verra ». Demain, selon le réveil. Valéry, à côté, faisait mine de suivre le film. Mais il était soulagé : ils avaient ainsi trouvé un espace où chacun avait sa place. Léo, assis par terre, construisait une tour. Son sourire trahissait le vrai bonheur : il se souvenait de cette soirée comme celle où papi gagna, mamie rit, et où les parents ne s’étaient pas disputés. Vers une heure du matin, Nathalie réalisa qu’elle ne regardait presque plus la télé. Elle jouait son rôle d’ambiance, mais, cette fois, ce n’était plus ce qui comptait le plus. Alexandre, assis près de Valéry, relisait déjà la règle d’un nouveau jeu; Anne et Léo rangeaient le reste du dîner. L’appartement sentait la fête, la résine, et un peu le champagne éventé. — Maman, — appela Alexandre. — Viens, papa prépare un plan très stratégique. — Oui, j’arrive, dit-elle en recouvrant la salade. Elle coupa la lumière de la cuisine et s’arrêta une seconde à la porte du salon. Les visages baignaient dans la lueur changeante de la guirlande et de l’écran. C’était doux, familier. Tant pis, se dit-elle. Ce sera comme ça, et autrement. L’important, c’est qu’ils soient là. Elle s’assit près de Valéry, qui fit glisser la télécommande au milieu, comme un petit objet précieux — mais plus personne n’y disputait la priorité. — Vas-y, mon fils, — sourit-elle. — Montre-nous tes routes. La nouvelle année suivait son cours. Dehors, les pétards résonnaient, à la télé les héros rataient toujours leurs adresses. Mais dans le salon, chacun s’était un peu déplacé — pour laisser passer l’autre. Et, tout à coup, la chaleur était revenue.