Tu peux retourner dans ton petit village» – m’a dit mon mari quand j’ai perdu mon emploi

**Journal intime 15 octobre 2023**

*»Tu peux retourner dans ton bled»*, a lancé Marc ce soir-là, alors que je venais de perdre mon emploi.
*»Élodie, allez, parle ! La soupe refroidit»*, a-t-il ajouté en tapotant sa cuillère contre lassiette, le regard noir.

Jai levé les yeux lentement, posé mon téléphone. Toute la journée, javais appelé des connaissances, cherché désespérément du travail. Partout la même réponse : *»Plus de postes, crise économique, licenciements.»*

*»Désolée, jétais dans mes pensées»*, ai-je murmuré en goûtant la soupe à loignon, préparée spécialement pour lui, avec du fromage fondu, comme il laime. Maintenant, cela me semblait vain.

*»À quoi tu penses ?»* Il a avalé une gorgée brûlante, me jetant des regards en biais. *»Encore le boulot ?»*
*»Et à quoi dautre ?»* Jai poussé mon assiette. *»Sophie dit quils licencient dans son service. Et Amélie, de la compta, est au chômage depuis trois mois.»*

*»Arrête de dramatiser !»* Il a agité la main. *»Tu trouveras bien quelque chose. Tas tout le temps.»*
*»Marc, jai quarante-trois ans. Qui voudra de moi à cet âge ? Ils prennent des jeunes, diplômés, qui maîtrisent linformatique. Moi, je sais faire quoi ? Jai passé ma vie derrière un comptoir, dans une épicerie.»*

*»Et alors ? Cest un travail honnête.»* Il a trempé son pain dur dans la soupe. *»Dailleurs, ce pain est rassis. Tu las acheté quand ?»*

Je nai pas répondu. Je lavais acheté avant-hier, économisant sur tout depuis mon licenciement. Son salaire de maçon ne suffisait pas, et encore, souvent payé en retard.

*»Pourquoi pas aller chez ta sœur ?»* a-t-il proposé soudain. *»À Lyon, une semaine ou deux, ça te changerait les idées.»*

Clémence, ma cadette, y vivait, cadre dans une grande entreprise. Elle nappelait quaux fêtes.
*»Pour quoi faire ? Elle a sa vie. Et puis, je nai pas largent pour le train.»*
*»On trouvera.»* Il sest levé, sest approché de la fenêtre. *»Écoute Et si tu allais chez ta mère ? À Saint-Jean. Au moins, tu aurais des légumes du jardin, du lait frais.»*

Ma cuillère sest figée en lair. Maman habitait ce village de Provence, à cent kilomètres de Marseille. Je ny étais pas retournée depuis trois ans, pour lenterrement de mon oncle. Le village se vidait, ne gardant que des retraités.

*»Tu es sérieux ? Saint-Jean ?»* Jai scruté son visage. *»Et toi ?»*
*»Moi ? Je dois bosser. Je ne peux pas tout plaquer.»*
*»Pour linstant, tu es le seul à ramener de largent»*, ai-je chuchoté.

Il sest retourné, agacé. *»Tu chipotes sur les mots ! Cest temporaire. Un mois ou deux, le temps que tu trouves ici.»*
*»Temporaire ?»* Jai débarrassé la table. *»Et qui fait le ménage, la lessive, les courses ? Qui a fait la queue à lhôpital pour ton dos ?»*

*»Cest normal !»* Il a haussé les épaules. *»Je veux dire»* Il sest gratté la nuque. *»Si tu veux, retourne dans ton bled. Ce sera plus calme.»*

Ses mots mont giflée. *»Mon bled»*. Comme si Marseille nétait pas ma ville depuis vingt ans. Comme si je ny avais jamais eu ma place.

*»Mon bled ?»* ai-je répété. *»Et cet appartement, ce nest pas le mien ? Jy ai vécu vingt ans en invitée ?»*

*»Élodie, quoi»* Il a eu peur de mon ton. *»Ce nest pas ce que je voulais dire.»*
*»Tu es mal à laise, cest ça ? Une femme sans salaire, ça gêne. Autant lenvoyer loin.»*

*»Ne dis pas de bêtises !»* Il a allumé la télé. *»Je suis crevé, et tu fais des scènes.»*

Ce soir-là, il sest endormi devant le journal. Moi, jai repensé à nos débuts. Javais vingt-trois ans, nouvelle en ville, vendeuse dans une épicerie. Lui, jeune et brun, mavait courtisée six mois. Après le mariage, on a acheté cet appartement. Jai gravi les échelons, devenant gérante.

Et maintenant ? Il me proposait de partir, comme un fardeau.

*»Maman, tu appelles à cette heure ?»* La voix endormie de ma fille, Chloé, résonnait.
*»Désolée, je nai pas vu lheure. Tout va bien ?»*
*»Oui. Pourquoi cet appel ?»*

Elle vivait à Toulouse, mariée récemment. On sappelait peu.
*»Rien. Je mennuyais.»* Jai ravalé mes mots. À quoi bon linquiéter ?

Le lendemain, Marc ma apporté un café au lit. *»Désolé pour hier. Je veux ton bien.»*
*»Je sais.»* Jai souri sans conviction.
*»Jai parlé à des collègues. Leur entreprise cherche une comptable.»*
*»Je ne suis pas comptable.»*
*»Tu pourrais apprendre. On trouvera largent.»*

Mais les offres exigeaient des jeunes, des diplômés. Je me sentais invisible.

*»Salut, Léa !»* ai-je appelé mon amie, ancienne collègue.
*»Élodie ! Tu as trouvé ?»*
*»Non. Et chez toi ?»*
*»Licenciements. On parle de fermeture.»*

Jai raccroché, observé les mamans discuter dans la cour. La vie continuait sans moi.

*»Je vais chez maman»*, ai-je annoncé à Marc ce soir-là.
*»Longtemps ?»* Il na pas levé les yeux.
*»Une semaine. Peut-être plus.»*
*»Bien. Je finirai le rangement.»*
*»Le rangement ? Tu dis ça depuis six mois.»*
*»Sans toi, ce sera plus simple.»*

*»Sans toi»*. Encore une phrase qui ma transpercée.

Je nai pris que lessentiel. À larrêt de bus, il ma embrassée. *»Appelle-moi.»*

Deux heures de trajet plus tard, maman mattendait sur le pas de la porte. *»Élodie ! Je nétais pas prévenue !»*
*»Cétait imprévu.»*

Elle a deviné. *»Et Marc ?»*
*»Il travaille.»*

La maison sentait le thym et le pain chaud. Tout était plus petit quen souvenir.

*»Je vais tuer une poule !»* a-t-elle insisté.
*»Non, maman, je nai pas faim.»*
*»Tu as maigri.»*

Le troisième jour, jai rencontré Mme Girard, mon ancienne institutrice. *»Tu te souviens de tes récitations ?»*

Elle vivait seule, ses enfants à Paris. *»Ils mappellent aux fêtes. Me demandent si je vis encore.»*

Le soir, jai osé poser la question. *»Maman, tu nas jamais voulu venir en ville ?»*
*»Et déranger ? Non, je me débrouille.»*

Jai compris alors ma peur : quun jour, Chloé me dise, comme Marc, *»Retourne dans ton bled.»*

Quand il a appelé, jai hésité. *»Je reste encore un peu.»*
*»Je mennuie de toi»*, a-t-il menti.

Mme Girard avait raison : *»On leur a tout donné. Ils nont pas appris à rendre.»*

Marc est venu me chercher, penaud. *»Rentrons.»*
*»Non.»*
*»Pourquoi ?»*
*»Jai besoin de réfléchir. À nous. À moi.»*

Il est reparti, blessé. Maman a soupiré. *»Peut-être a-t-il compris ?»*
*»Peut-être. Mais je ne suis pas prête.»*

Je me suis sentie chez moi, pour la première fois depuis longtemps.

*»Lécole cherche une femme de ménage»*, ai-je dit. *»Et lété, je taiderai au potager.»*

Elle ma serrée contre elle. Ici, au moins, je nétais pas de trop.

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Tu peux retourner dans ton petit village» – m’a dit mon mari quand j’ai perdu mon emploi
«Хозяйка, а что у вас на ужин?» — рабочие после установки окна — Представляете, они настаивали, чтобы я их накормила. Я сразу позвонила их начальнику и обо всём рассказала. Недавно мы меняли окно в комнате сына. Муж был на работе, сын — в школе. Пока ждала рабочих, я закрыла двери в остальные комнаты, чтобы никто туда не заглядывал. В доме порядок, но я не люблю, когда посторонние заходят в комнаты. Пришли трое, громко поздоровались и начали работу. Их поведение меня немного смутило — не понимаю такой фамильярности от незнакомых людей. Дальше — больше. Один подошёл к закрытой двери, самовольно её открыл и стал рассматривать: — Нам это окно менять или не это? — даже не дав ответить, открыл дверь в другую комнату. — Зачем вы открываете дверь? Она же закрыта. Надо спросить, прежде чем войти — вы же не у себя дома. Я сама покажу, где и что надо делать. Работа заняла часов пять. Если бы пореже выходили курить, уложились бы быстрее. Когда они стали собирать инструменты, я поставила чайник — хотела попрощаться и в тишине выпить кофе перед тем, как прибраться после замены окна. И тут один из тех, что лез не спросясь, заходит на кухню: — О, а вы что-то готовите? А поесть нас не угостите? Такого вопроса я не ожидала. — Нет, не угощу. Чем будете ужинать — это уж ваши жёны должны решать. — Мы уже почти пять часов работаем, устали и проголодались. Нам везде клиенты еду дают. Может, хоть бутерброды сделаете? А если бы дольше работали, вы бы нас голодом морили? — Даже если бы вы работали до ночи, кормить вас бы не стала. Вы пришли не в гости, а работать. Я за это плачу, а о еде вы должны сами думать. Есть им я ничего не дала — ушли очень недовольные. Такой наглости я ещё не встречала. Неужели они правда думали, что я для них стол накрою? Раньше, когда делали ремонт, рабочие всегда приносили еду с собой, иногда только воды просили — и то не всегда. Считаю, что клиент не обязан кормить рабочих. Это деловые отношения, а не совместные обеды.