— Quand tu auras acheté ton propre appartement, alors tu pourras y loger qui tu voudras ! Mais pour l’instant, dégage d’ici avec ta sœur !

« Quand tu auras ton propre appartement, tu y feras entrer qui tu veux ! Pour linstant, dégage dici avec ta sœur ! »

Élodie avait toujours considéré son deux-pièces au septième étage comme une forteresse. Pas la plus grande, ni la plus luxueuse, mais la sienne. Chaque mètre carré avait été gagné après des nuits blanches dans une agence de design, chaque meuble choisi avec soin et goût. Les serviettes immaculées de la salle de bain étaient alignées par taille, les produits de beauté rangés en rangées impeccables sur létagère, et dans le placard, ses robes étaient classées par nuances, des plus claires aux plus sombres.

Gabriel était entré dans sa vie en novembre, quand les premiers flocons de neige dansaient derrière la vitre. Grand, avec des cheveux bruns ébouriffés et un sourire qui lui faisait perdre pied. Ils sétaient rencontrés dans un café des Champs-Élysées il avait bousculé sa table en passant, renversant son café sur sa blouse blanche.

« Désolé, je suis un vrai maladroit », avait-il murmuré en lui tendant des serviettes. « Laissez-moi au moins payer le pressing. »

La blouse nétait jamais redevenue immaculée, mais peu importait. Gabriel était photographe, spécialisé dans les mariages et les événements dentreprise, et vivait dans un studio en banlieue. Il parlait de ses projets avec une passion qui la faisait rêver pendant des heures.

Les premiers mois avaient filé comme un rêve. Il venait presque chaque soir avec un bouquet ou une boîte de macarons. Ils cuisinaient ensemble, regardaient des films, parlaient davenir. Pour la première fois, Élodie se sentait complète.

En février, alors quune tempête de neige faisait rage dehors, elle lui avait proposé demménager.

« Pourquoi payer ce studio minable ? » avait-elle dit en lenlaçant dans la cuisine. « Jai assez de place pour deux. »

Il avait dabord hésité, parlant dindépendance, de ne pas vouloir être un fardeau mais avait fini par accepter. Il était arrivé en mars avec deux valises et son matériel photo.

Le premier mois fut idyllique. Gabriel faisait des efforts pour ne rien laisser traîner, aidait au ménage pas toujours aussi méticuleusement quelle, mais elle mettait cela sur le compte de la négligence masculine.

Une seule chose la troublait : il navait jamais proposé de partager les charges ou même les courses. Quand elle abordait le sujet, il plaisantait ou évoquait des clients rares et des fins de mois difficiles. Elle ne insistait pas après tout, lappartement était le sien, et elle pouvait bien lassumer seule.

Mais mi-avril, tout changea.

Ce jour-là, Élodie rentra épuisée. Un client avait rejeté sa troisième maquette de site en exigeant « plus de créativité », et son patron lui avait fait des sous-entendus sur des heures supplémentaires non payées. Elle ne rêvait que dun bain chaud et dun verre de vin.

En montant lescalier, elle entendit des voix derrière sa porte : celle de Gabriel, et une autre, féminine. Elle fronça les sourcils. Il ne lui avait pas parlé dinvités.

Dans lentrée, elle simmobilisa, saisie. Sur son canapé beige préféré du salon était assise une inconnue dune vingtaine dannées. Des cheveux blonds en chignon négligé, un pyjama à fleurs clairement pas une tenue pour recevoir. La jeune femme se vernissait les ongles dun rose vif en regardant distraitement une télénovela brésilienne.

« Salut », lança-t-elle sans lever les yeux. « Tu dois être Élodie ? Je suis Chloé, la sœur de Gab. »

Élodie resta plantée là, dépassée. Gabriel navait jamais mentionné de sœur juste une vague parenté en province.

« Élo, te voilà ! » Gabriel apparut depuis la cuisine avec une tasse de thé. Il avait lair légèrement coupable, mais souriait comme si de rien nétait. « Je te présente Chloé, ma sœur. Je ten ai parlé, non ? »

« Vaguement », répondit-elle sèchement. « Elle fait quoi ici ? »

Il posa la tasse sur la table basse et lenlaça.

« Elle a des problèmes avec son logement. Sa propriétaire veut récupérer lappart pour son fils qui revient de larmée. Elle navait nulle part où aller, alors je lui ai proposé de rester ici. Juste quelques jours, le temps quelle trouve. »

« Chez nous ? » La colère monta en elle. Cétait son appartement, son territoire. Personne navait le droit dy inviter qui que ce soit sans son accord.

« Tu aurais pu me demander. »

« Allons, Élo, cétait une urgence. Je ne pouvais pas la laisser à la rue. »

Chloé leva enfin les yeux et toisa Élodie avec un sourire narquois.

« Tinquiète, je ne te dérangerai pas. Je suis discrète comme une souris. »

Son ton faussement désinvolte exaspéra Élodie plus encore que sa présence.

« Daccord », dit-elle en serrant les dents. « Pour combien de temps ? »

« Deux-trois jours max, jai déjà des visites. »

Gabriel sourit, soulagé, et lembrassa sur la joue.

« Tu vois ? Ce ne sera rien. Viens, je te fais du thé. »

Dans la cuisine, Élodie découvrit une pile de vaisselle sale et des miettes partout. Sur la plaque, une casserole de soupe à loignon celle quelle avait préparée la veille pour deux repas.

« Gab, cétait mon soupe ? »

« Euh oui, désolé. Chloé avait faim, et il ny avait rien dautre. Jirai faire les courses demain. »

Élodie hocha la tête, bouillonnant intérieurement. Elle se tut par éducation, par peur du conflit. Mais chaque détail lirritait davantage.

Cette nuit-là, elle craqua.

« Gab, cétait très soudain. »

« Quoi donc ? »

« Ta sœur. Tu aurais pu me prévenir. »

Il sassit sur le lit et lui prit les mains.

« Je sais que cest maladroit. Mais que voulais-tu que je fasse ? Elle a débarqué en larmes ce matin. Je ne pouvais pas la laisser tomber. »

« Je ne parle pas de la laisser tomber. Je parle de me consulter. Cest mon appart, Gab. »

« Notre appart », rectifia-t-il. « On vit ensemble, non ? »

« Mais cest moi qui paie tout. »

Son visage se ferma.

« Cest ça le problème ? Tu vas me le reprocher souvent ? »

« Je ne reproche rien. Je veux juste quon prenne ces décisions ensemble. »

« Daccord, la prochaine fois, je te demanderai. Mais pour linstant, cest trop tard. Deux jours, cest rien, non ? »

Le lendemain, elle partit tôt pour éviter Chloé. Mais le soir, même scène : la jeune femme, toujours en pyjama, grignotait une pomme celles quÉlodie réservait pour son dessert.

« Alors, ça va au boulot ? »

« Bien. Tas trouvé un logement ? »

« Pas encore. Mais je cherche. »

Son ton était si désinvolte quÉlodie serra les poings. Elle senferma dans la chambre.

Les jours passèrent. Chloé ne bougeait pas du canapé, ne cherchait rien, mais Élodie remarqua dautres choses : son sérum visage avait diminué, sa serviette de bain était hum

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— Quand tu auras acheté ton propre appartement, alors tu pourras y loger qui tu voudras ! Mais pour l’instant, dégage d’ici avec ta sœur !
La Cour d’un Seul Chien La neige tombait sans discontinuer depuis trois heures déjà – calme, sans un souffle de vent. Dans la cour d’une barre d’immeubles de neuf étages, les congères atteignaient le pare-chocs d’une vieille Renault 19, que le propriétaire n’avait jamais pris la peine de déplacer vers le parking gardé. Sur l’aire de jeux, les balançoires grinçaient sous les rares rafales, mêmes quand personne ne s’y asseyait, et depuis l’entrée C, on entendait la musique assourdie d’une fête : quelqu’un testait des enceintes pour le feu d’artifice du soir. Madame Ninon Simon, debout près de la fenêtre de son deux-pièces, tordait le coin d’un torchon entre ses doigts. Le potage bouillonnait sur la cuisinière, des pommes de terre déjà coupées refroidissaient dans un saladier, prêtes pour la salade. Elle oubliait sans cesse qu’elle devait acheter moins de provisions désormais, et elle épluchait « comme avant », pour cinq personnes. Puis s’en souvenait, soupirait de dépit, mais n’arrivait pas à réduire la dose. Elle scrutait la cour. Des silhouettes passaient : une femme traînait un vieux sapin dont les branches traînaient dans la neige ; deux ados identiques en blouson noir faisaient éclater des pétards près des garages, sursautant à leurs propres détonations. Ninon grimaça : tous les ans, la même chose. Mais elle ne pouvait en détacher le regard – c’était comme un spectacle sous sa fenêtre. Son téléphone clignota sur le rebord. Le groupe WhatsApp de la copropriété reprenait vie : « Qui a pris la place Handicapé ? », « Quelqu’un connaît une bonne poissonnerie pour la vraie hareng ? », « Qui prête une perceuse une heure ? » Elle fit défiler machinalement, remit le téléphone sous un pot de fleurs. Le hareng, elle en avait, la perceuse, inutile, et la question du parking… elle avait même honte de lire, elle n’avait jamais eu de voiture. Pendant ce temps, de l’autre côté de l’immeuble, à l’entrée A, Antoine essayait de garer sa Renault Clio de location entre une congère et un SUV. Les capteurs de recul sonnaient si fort qu’il avait l’impression que tout l’immeuble l’entendait. — Mais si, tu passes, tu passes… marmonna-t-il, manœuvrant. On l’avait libéré plus tôt du bureau ; il avait sciemment esquivé le « pot en ligne » en prétextant une connexion pourrie. Il voulait juste : récupérer la pizza commandée, et finir sa série avant minuit. Pas d’invités, pas de « à la tienne pour l’année passée ». Cette année, il en avait assez des gens. Son tableau de bord clignota : encore ce fichu groupe de la copro. « Merci de ne pas tirer les feux d’artifice sous les fenêtres, les enfants ont peur. » Antoine souffla. L’an passé, il faisait déjà le zouave avec ses propres pétards, et cette fois, même ceux des autres l’agaçaient. Il vieillit, pensa-t-il en coupant le moteur. Au cinquième étage de l’entrée B, la famille Pasquier mettait la dernière main aux décorations du sapin. Le petit garçon, Maxime, tentait d’atteindre la cime avec l’étoile en plastique. — Papa, porte-moi, — suppliait-il, l’étoile serrée dans la main. — Attends deux minutes, répondit son père, sortant le poulet rôti du four. Il reste la salade à finir, maman l’a dit. Sa mère, en tablier à fraises, consultait son téléphone pour la millième fois. Les miettes au sol, les guirlandes qui tenaient mal, le bruit de perceuse du voisin d’en haut lui donnaient envie de tout refaire. Elle s’était promis cette année d’anticiper, mais encore une fois, elle avait couru toute la soirée. — Maman, on pourra aller dehors après ? — Maxime collait son front à la vitre. — Il neige tant… — On verra, balaya-t-elle. À six, « Les Bronzés » à la télé et à huit, mamie qui appelle. T’as pas besoin de sortir encore. Maxime soupira et dessina des cercles sur la buée. Un nouveau pétard éclata en bas, sursaut. La neige continuait. À six heures, la cour s’assombrit, les lampadaires s’allumèrent, les fenêtres rivalisaient de guirlandes. Près des poubelles, une montagne de cartons de mandarines et de bouteilles de mousseux s’accumulait. Un homme en survêtement alla y jeter une vieille chaise, la lança simplement dans la congère. Ce fut Ninon qui remarqua la première la présence du chien. Approchant la fenêtre pour vérifier si les agents municipaux avaient laissé des sacs de sable, elle distingua une tache sombre sur la neige. La tache bougeait, frissonnait. Elle plissa les yeux, enfila ses lunettes. Sur la placette entre le toboggan et les balançoires, un chien était assis. Taille moyenne, pelage court fauve, collier sombre, sans bande réfléchissante. Il recroquevillait ses pattes, jetait des coups d’œil anxieux, se ratatinant à chaque explosion lointaine. Ninon posa la main sur la vitre. — Pauvre petit, chuchota-t-elle. Mais à qui es-tu donc… ? Elle attendit un peu, certaine que quelqu’un allait sortir – maître, ados, enfants. Personne. Le chien se leva, renifla une congère, s’assit de nouveau. La neige s’accumulait sur son dos. Le téléphone bip. Dans le chat : « Il y a un chien dans la cour. À qui ? Photo jointe ». La photo, visiblement prise d’une des fenêtres, montrait ce même chien, un peu flou. Les réponses fusèrent : « Pas à nous », « On a un chat », « Si on croit que c’est moi qui l’ai trouvé… », « Que les agents l’éloignent, elle n’a rien à faire là ». Des emojis, des haussements d’épaules virtuels. Ninon fronça les sourcils. Elle regarda sa vieille écharpe sur la chaise, le potage, les pommes de terre. Puis à nouveau le chien. — Non, ce n’est pas possible, — dit-elle tout haut, et partie enfiler son manteau. Antoine, montant l’escalier une pizza sous le bras, perçut aussi le bip du téléphone. Sur le palier, il vérifia l’écran : la même photo du chien, le même appel à l’aide. « Quelqu’un peut aller voir ? » demanda une voisine du rez-de-chaussée, celle qui ralait toujours sur le bruit. Il s’apprêtait à passer, mais resta figé. Sur la photo, le chien avait l’air tellement perdu… Et puis ce froid. Il s’imagina frissonnant dans la neige. — Bon, marmonna-t-il. J’ai le temps avant de manger. Il redescendit, se maudissant à mi-voix pour sa sensiblerie. Maxime, de son côté, était rivé à la fenêtre. — Maman, il y a un chien ! cria-t-il. Il est tout seul ! Sa mère vint voir, un regard vite jeté. — Errant sûrement. Touche pas. Tu vas encore attraper des puces. — Il a froid, insista Maxime. — On a la salade à finir, soupira-t-elle. Va donc aider papa. Maxime resta un instant, le nez contre la vitre. Puis, d’un coup, se décida. — J’en ai pour une minute ! lança-t-il, filant au couloir chercher sa veste. — Tu vas où ?! hurla sa mère, mais il enfilait déjà ses bottes. Au rez-de-chaussée, il croisa Ninon, qui, en boutonnant son manteau, serrait un vieux plaid à carreaux et un bol contre sa poitrine. — Bonjour, — souffla Maxime, tentant de passer. — Où tu vas comme ça ? demanda-t-elle, faussement sévère. Pas en pantoufles ? Il baissa les yeux. Effectivement, il avait oublié ses bottes. — Oups, — rougit-il. — Allez, vite, retourne te chausser, tu vas attraper froid, — lui dit-elle d’une voix douce. — Toi aussi tu vas pour le chien ? Il hocha la tête. — Bravo, — répondit-elle. — Mais habille-toi bien ! Dans la cour, la neige recouvrait déjà leurs bonnets. Le chien, voyant des humains, se leva, méfiant, mais ne s’enfuit pas. Il humait l’air, queue basse mais pas rentrée. — Mon pauvre vieux, — murmura Ninon, s’agenouillant avec le plaid. — Qui t’a laissé sortir par ce temps… Maxime n’osait pas s’approcher. — Je peux ? — demanda-t-il. — Je ne sais pas, répondit-elle franchement. S’il mord ? Le chien fit un pas, renifla le plaid, puis la main de Ninon. Le museau tiède effleura ses doigts. Elle passa doucement la main sur la nuque. Il ne broncha pas, seulement un soubresaut à une nouvelle détonation. — Tu vois, il est gentil, — dit-elle à Maxime. — Caresses-lui le flanc, pas la tête. Maxime posa la main sur la fourrure, tiède, un peu humide de neige. — Il tremble, — remarqua-t-il. — Attends, — Ninon déploya le plaid, essaya de le réchauffer. Un moment, il recula, puis sembla comprendre, et se laissa envelopper. La neige fondait sur la laine. Antoine arriva avec un tupperware. — Ça y est, il a déjà une famille, — sourit-il gêné. — J’ai retrouvé de la saucisse dans ma pizza. — Vous êtes ? — s’enquit Ninon, plissant les yeux. — Antoine, du 7, au-dessus de chez vous. — Ah, le musicien de la nuit ! — gronda-t-elle gentiment. — Travail oblige ! — plaisanta-t-il. — Je peux lui donner ? — Vas-y, fais doucement. Aussitôt, le chien s’anima, fit un pas. Antoine tendit le morceau, le chien l’attrapa sans toucher les doigts. Puis il le fixa plus intensément. — Vous voyez, pas un chien errant, souligna Antoine. Les sauvages ne prennent pas comme ça. Et il a un collier. — Il s’est peut-être sauvé… Avec ces feux d’artifices, les pauvres bêtes paniquent. Maxime, entre temps, sortit son téléphone. — Je le mets dans le groupe de l’immeuble, — annonça-t-il. — Madame Sylvie saura sûrement. — Bonne idée, — approuva Ninon. Bientôt le groupe reçut : « Trouvé un chien, fauve, sous un plaid. À qui ? » avec photo du chien désormais apaisé, une oreille dépassant du plaid. Les réponses affluèrent : « Pas à nous », « Il ressemble à celui d’une petite de l’immeuble B », « Peut-être la cour voisine ? », « Essayez sur le groupe animalier du quartier ». — Le groupe animalier ? — grommela Ninon, surveillant l’écran d’Antoine. — Groupe sur Messenger, — expliqua-t-il. — J’y suis, j’envoie. Il prit une photo rapprochée, posta sur le groupe local : « Chien trouvé, fauve, collier, sans médaille. Quartier République, résidence Paul-Éluard ». — Et si les maîtres ne se manifestent pas ? — s’inquiéta Maxime. — Ils se manifesteront, — répondit Ninon pour se rassurer. — Ils ne peuvent pas être si irresponsables. — Parfois si, — admit sombrement Antoine. — Mais restons optimistes. La neige tombait toujours. Le chien, réchauffé, cessait un peu de trembler, mais sursautait à chaque pétard. Une odeur de poulet rôti flottait. — Il lui faut du chaud, — dit Ninon. — Ici il va geler. — Dans la cage d’escalier ? — proposa Antoine. — On va se faire incendier, — soupira-t-elle. — On dira qu’on ramène la saleté et des puces. — Notre paillasson est déjà sale, — intervint Maxime. — On peut l’amener chez nous. — Maxime ! — lança une voix d’en haut. Sa mère, la tête hors de la fenêtre, vit son fils, le chien, les voisins. — Pourquoi tu es sorti sans prévenir ?! — Maman, il a froid ! — Qu’il rentre chez lui. Toi, monte, tu vas tomber malade ! Maxime chercha l’approbation de Ninon. — Vas-y, mon grand, — dit-elle tendrement. — On reste là. Il s’éloigna à regret, surveillé par le chien. — Chez vous, peut-être ? — risqua Antoine. — Au rez-de-chaussée, moins d’escaliers. — Et mon salon, et mon tapis… Mon potage va brûler… — Je vais aider, — promit Antoine. — J’ai un vieux plaid en plus. Elle hésita. — Bon… Je peux pas le laisser dehors. À eux deux, ils appelèrent le chien, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Attiré par la saucisse, il les suivit, maladroitement, le plaid traînant. Dans le hall, odeur de caoutchouc mouillé et de javel. Une porte claqua. — Chut, chut, — chuchota Ninon. — On y est presque. Devant chez elle, il renifla la porte. — Entre, — dit-elle doucement. Le chien entra, prudent. Dans le couloir, il se secoua, envoyant de l’eau partout. Ninon recula, puis se ressaisit. — Antoine, apporte ton plaid, je pose des journaux, — ordonna-t-elle. — À vos ordres, — fila-t-il. Le temps qu’il revienne avec plaid et vieux draps, Ninon avait sorti des journaux, mis un bol d’eau près du radiateur. Le chien but puis s’assit, pattes repliées. Elle s’accroupit et, main sur son dos, caressa la fourrure épaisse. — Tu restes un peu chez moi, d’accord ? — murmura-t-elle. Il répondit d’un léger soupir. Au même moment, dans le groupe, la nouvelle tomba : « Chien abrité chez Madame Simon, rez-de-chaussée, entrée B. Si vous connaissez les propriétaires, contactez elle ou Antoine (7e étage). » Dix minutes plus tard, on sonna. Ninon, mains essuyées sur son tablier, ouvrit la porte : une jeune femme, capuche, mèches brunes folles. — Bonsoir. J’habite l’immeuble C. On m’a dit que vous avez recueilli un chien ? Je cherche pour une amie. — Entrez, — soupira Ninon. La jeune femme observa l’animal. — Non, ce n’est pas lui. Celui de mon amie a une tache blanche sur le poitrail. — Mais merci d’avoir cherché, — répondit Ninon. La voisine du 4ème passa ensuite, un sachet plastique à la main. — J’ai fait des biscuits, — bredouilla-t-elle. — Pour vous et… lui. Les enfants voulaient voir « le refuge ». — C’est gentil, venez donc. — Non, j’ai mon four allumé. Mais si vous avez besoin, prévenez sur le groupe ! Elle posa le paquet et fila. Antoine réapparut avec plaid et vieux drap. — Voilà, dit-il en installant tout près du radiateur. Là, il sera bien. Le chien se coucha, les pattes étendues, visiblement à l’aise. — On dirait qu’il s’est toujours senti chez vous, — rit Antoine. — On va pas porter la poisse, — répliqua Ninon, mais elle sourit. Le temps passait. Dans la cuisine, la soupe refroidissait, la salade restait inachevée. Ninon surveillait le téléphone : rien dans le groupe animalier. Deux personnes demandèrent s’il avait une puce ou un tatouage. — Une puce ? — répéta-t-elle. — Un truc sous la peau, expliqua Antoine. À la clinique, on peut vérifier. Mais ce soir… — Certaines sont ouvertes jusque 20h, — réagit quelqu’un. — La nôtre jusqu’à 21h, ajouta un autre. Antoine réfléchit. — Je peux l’emmener, grommela-t-il. Ma Clio est dehors, c’est à dix minutes. — Par ce temps ? — s’inquiéta Ninon. — Il vient à peine d’être au chaud. — S’il a une puce, on trouvera vite ses maîtres. Sinon… il sera à vous longtemps. Elle contempla le chien. Il leva sur elle des yeux sombres où dansait la lumière du plafonnier. — Et si… les maîtres sont… pas gentils ? — murmura-t-elle. — Qu’ils tapent, par exemple ? — On verra bien. Mais commençons par chercher. Elle hésitait, puis acquiesça. — D’accord. Mais je viens aussi. Je ne l’abandonnerai pas. — Moi aussi ! — cria Maxime depuis le couloir, qui écoutait tout. — Toi aussi ?! — s’écria sa mère, derrière lui. — Le poulet ! — Maman, steuplait ! Je serai sage. Je raconterai des histoires au chien ! Antoine rit. — Bon, — trancha Ninon. — Il vient. C’est un enfant, après tout. La mère, résignée, capitula. — Mets un vrai bonnet et ton écharpe. Dix minutes après, tous trois — et le chien sur la banquette arrière — prenaient la route pour la clinique. Antoine lança le chauffage, les essuie-glaces s’épuisaient. — Comment il s’appelle ? — demanda Maxime. — On sait pas… Juste… « le chien ». — Mais c’est pas un nom ! — N’y t’attache pas trop. Si on retrouve ses maîtres. Dix minutes plus tard, la clinique. Rares voitures, taxis avec guirlandes, derniers clients pressés. Une enseigne et des fenêtres allumées. — Parfait timing, — dit Antoine. Accueillis par la réceptionniste, puis par le vétérinaire. Le chien se laissa scanner la nuque. — Il a une puce, — confirma le vétérinaire. — On va voir… Il tapa, lut l’écran : — Il est identifié, regarde le nom. Un mâle, 3 ans, Ritchie. Propriétaire : rue Paul-Vaillant-Couturier. Téléphone… Je vais essayer d’appeler. Ninon eut le cœur serré. D’un côté, le bonheur : la bête a un foyer. De l’autre, une tristesse inattendue. — Il s’appelle donc Ritchie, — murmura-t-elle — Ça lui va bien, — approuva Maxime. Première tentative, répondeur. Deuxième, on décrocha. « Oui, bonsoir… vétérinaire… votre chien… tout va bien… on peut venir… on ferme à 21h… » Il raccrocha. — Il s’est enfui à cause des pétards, la maîtresse le cherchait partout. Elle arrive. — Tant mieux, — dit Ninon, les larmes aux yeux. Elle cacha rapidement son émoi. — Vous avez bien fait de ne pas passer votre chemin, — sourit le vétérinaire. — Ce n’est pas si courant. — On peut attendre ? — demanda timidement Maxime. — Bien sûr. Dans le couloir, le chien posa la tête sur les genoux de Ninon. Elle le caressa, mémorisant la sensation. — Voilà Ritchie, — murmura-t-elle. — Ta maîtresse arrive. — Vous êtes contente ? — risqua Antoine. — Bien sûr… C’est bien. Mais… Parfois, c’est bon de se sentir utile, même pour un chien. Antoine acquiesça, pensant à sa pizza froide, sa série, et une solitude qui paraissait désormais plus fade. — Vous devriez adopter un animal, — suggéra-t-il. — Un chat, ou… — Les chats c’est pas mon truc, — répondit-elle sans méchanceté. — Et puis c’est une responsabilité. Un jour on a la force, le lendemain… — Ce soir, vous l’avez eue, — glissa Antoine. — Et toi ? Tu aurais pu passer ton chemin. — Moi aussi… j’aimerais parfois être utile à quelqu’un. Ils se turent. Au fond, un autre chien aboyait. La porte s’ouvrit. Une femme, doudoune longue, pas coiffée, joue rougie, entra en courant : — Ritchie ! Le chien jaillit, sauta, lécha son visage. Elle l’enlaça en pleurant. — Merci infiniment… Je l’ai cherché partout… Il est comme mon enfant. Regard à Ninon, Antoine, Maxime. — C’est vous qui l’avez recueilli ? — Oui, il était dans notre cour, — répondit Ninon. — Merci, sans vous… — L’important, c’est qu’il rentre, — dit Antoine. — Attachez-le mieux la prochaine fois. — Promis… Je peux rendre service si vous voulez, j’ai une voiture… — Rien, — répondit Ninon. — Protégez-le. Encore un merci, et la femme sortit avec Ritchie. Un vide tomba. — On rentre ? — proposa Antoine. — On rentre. La neige se faisait rare, mais l’air restait vif. Maxime racontait déjà comment il avait sauvé Ritchie à tout l’immeuble. Au retour, premiers feux d’artifice au-dessus des immeubles. La lumière rejaillissait sur la neige. — Je vais me faire gronder, — réalisa Maxime. — On monte ensemble, — décida Ninon. — Je dirai que tu étais avec moi. — Moi aussi, — ajouta Antoine. Devant la porte, odeur de poulet, de clémentines, musique des fêtes. Ouverture brutale de la porte par la mère de Maxime. — Vous êtes là… J’ai eu peur… La voyant avec les voisins, elle se calma. — On a été à la clinique, — raconta Maxime. — On a retrouvé sa maîtresse ! — Et le poulet ? — demanda-t-elle, moins sévère. — Il attendra, — dit Antoine. — Le chien n’aurait pas attendu. Elle les invita à entrer, proposa du thé. — Allez, cinq minutes, — céda Ninon. — J’ai la soupe qui m’attend. Chez les Pasquier, chaleur, lumières du sapin, salades, poulet, clémentines. La télé donnait les bilans de l’année. — Je vous voyais plus stricte, — avoua la mère à Ninon. — Vous aviez râlé pour un ballon. — Et vous, toujours la musique à fond ! — rétorqua Ninon. — Mais ce soir, ça passe. Rires. Antoine regarda la tablée et se sentit plus léger. La mère de Maxime lut une notification. — Le groupe de la résidence ! Ils remercient les sauveteurs de Ritchie, proposent de créer un groupe d’entraide animaux. — Bonne idée, — reconnut Ninon. — Moi, je veux en être, — s’exclama Maxime. — Apprends tes leçons d’abord — taquina sa mère. Antoine montra son téléphone : discussions sur annonces, anecdotes de chats retrouvés, grogneries vite réprimandées. — À minuit, tous dans la cour avec du thé et… le chien si possible ! — Mais il est rentré, — s’étonna Ninon. — La maîtresse a promis de repasser. — Je voulais dormir… mais bon. — Deux heures encore avant minuit, — conclut la mère de Maxime. — On a le temps. À onze heures, tout le monde restaure dans ses murs. Ninon regagna sa soupe, la termina devant la télé muette et la salade inachevée qui ne comptait plus guère. Elle guettait les bruits, s’attendant presque aux griffes sous la porte. Antoine grignota une part de pizza. Pas plus. Son groupe s’agitait : rendez-vous à minuit moins cinq, thermos en main. La mère de Maxime préparait le dîner, remettait la nappe, surveillait l’horloge. Maxime répétait toutes les cinq minutes : « On y va ? » — C’est trop tôt. Lorsqu’on commença le décompte, pétards déjà dans la cour, le ciel illumina la neige. — Bonne année, petit monde, — murmura Ninon, trinquante au téléviseur. Puis elle mit sa châle. Dans l’escalier, elle retrouva Antoine. — Bonne année… — À toi aussi. On y va ? Dans la cour, groupe de voisins, thermos, gobelets, les enfants tracent déjà des chemins dans la neige. Feux d’artifice, rides de poudre et de froid dans l’air. — Nos héros sont là ! — s’exclama la voisine active. — Maxime aussi ? — J’arrive ! Maxime surgit, enfilant ses moufles. Sa mère suit, thermos en main. Ronde, discussions, histoires de chats retrouvés. Où est Ritchie ? — Il arrive. — de la voix la maîtresse. Au loin, doudoune et laisse. Le chien fauve trottine. Il vient retrouver ses sauveurs, queue battante. — Je peux ? — demande sa maîtresse. — Évidemment, — acquiesce Ninon. Ritchie bondit vers elle, museau dans ses mains. Elle caresse l’échine familière. — Encore merci, — dit la maîtresse. — Ça suffit, du moment qu’il est aimé. Un à un, les voisins caressent le chien, échangent leur numéro, évoquent l’avenir. — On fait une photo souvenir ! — propose la voisine. — Avec le chien ! — Je ne suis pas photogénique, — proteste Ninon. — On s’en fiche ! Ils se rangent : enfants devant, adultes derrière, Ritchie au centre. Un gobelet levé, un flash. — Voilà, — la voisine enverra la photo sur le chat. Quelques instants de lumière. Puis les lampadaires, quelques feux d’artifice. Ninon observe Antoine, rieur. La mère de Maxime ajuste son écharpe. La maîtresse de Ritchie discute avec la voisine hyperactive. Ce soir, ce bout de cour n’a plus l’air d’un simple passage, mais d’un fil qui relie enfin les gens. — Madame Simon, — interpelle Antoine, — Demain, vous serez là ? — Pourquoi ? — Le groupe pense installer une boîte à l’entrée, pour les annonces d’animaux. Pourriez-vous écrire le texte ? Elle réfléchit. — Je trouverai. On dira : « Si quelqu’un se perd, nous vous aiderons à le retrouver ». — Pas seulement pour les chiens, — ajoute Maxime, courant. — Pour les gens aussi ! — Les gens, c’est plus compliqué, — observe sa mère. — Mais on peut essayer, — conclut Ninon. Les feux s’espacent. Les voisins saluent. Ninon remonte, dépose sa châle, le gobelet, puis consulte son téléphone. La photo du groupe illumine l’écran, légendée : « Bonne année, voisins. Que chacun ait un foyer, des proches ». Elle la contemple longtemps, puis se dirige à la fenêtre. Dans la cour silencieuse, la neige tombe, rare, sur l’aire de jeu, les traces fraîches des enfants, deux ados qui achèvent leurs pétards sous la lumière blafarde. Front contre la vitre, Ninon murmure : — Bonne année, ma cour. Un aboiement en bas, peut-être Ritchie, peut-être un nouveau chien. L’écho se glisse le long des façades, s’évanouit dans la nuit. Ninon s’éloigne, éteint la lumière, va se coucher, le cœur paisible. Ce soir, son immeuble lui paraît un peu moins étranger. C’est, peut-être, le plus beau cadeau de ce réveillon neigeux.