Prends ta mère et partez» – Exigea la belle-fille dans la maternité

Prends ta mère et partez, exigea la belle-fille dans la maternité.

Allô, Ludivine, ça va ? demanda Véronique en serrant le téléphone contre son oreille, assise au bord du lit. Les contractions ont commencé ?

Maman, tout va bien pour linstant, répondit la voix fatiguée de sa belle-fille. Le médecin a dit que cétait encore tôt. Mais on devrait aller à lhôpital, au cas où.

Bien sûr, bien sûr ! Jai déjà préparé mon sac. Olivier rentre du travail ?

Oui, il est en route. Maman, juste ne vous inquiétez pas trop. Tout ira bien.

Véronique sourit dans le combiné. Ludivine pensait toujours aux autres, même quand elle avait besoin de soutien.

Daccord, ma chérie. On arrive bientôt.

Elle raccrocha et shabilla en hâte. Dans son sac, elle avait glissé des oranges, des biscuits et une thermos de thé chaud. Tout ce qui pouvait être utile pour une longue attente dans les couloirs de lhôpital.

Olivier arriva une demi-heure plus tard, nerveux et agité.

Maman, dépêche-toi, dit-il en laidant à monter dans la voiture. Ses contractions sont toutes les dix minutes maintenant.

Calme-toi, mon fils, murmura Véronique en lui tapotant la main. Les premiers accouchements ne sont jamais rapides. On a le temps.

Mais elle était tout aussi inquiète que lui. Ludivine était menue, fragile, et sa grossesse avait été difficile. Nausées, œdèmes, tension instable. Les médecins assuraient que tout était normal, mais le cœur dune mère ne se calme pas si facilement.

À la maternité, une infirmière sévère dune cinquantaine dannées les accueillit.

La parturiente, cest qui ? demanda-t-elle sans lever les yeux de son registre.

Cest elle, répondit Olivier en guidant Ludivine.

Vos papiers, votre carte de suivi, tendit linfirmière. Les proches attendent dans le couloir, pas au premier étage.

Ils emmenèrent Ludivine tandis que Véronique et son fils restaient dans le hall. Il y avait beaucoup de monde : des maris avec des fleurs, des femmes avec des sacs, tous avec la même expression anxieuse.

Maman, tu crois que ça va prendre longtemps ? demanda Olivier en arpentant nerveusement les rangées de chaises en plastique.

Je ne sais pas, mon chéri. Chaque accouchement est différent. Pour toi, jai souffert dix-huit heures.

Dix-huit heures ? Il pâlit.

Ce nest rien. Regarde le beau bébé que tu étais, essaya de le rassurer Véronique.

Les heures passèrent. Olivier appelait toutes les trente minutes, mais linfirmière répondait toujours la même chose : «Tout se passe bien, attendez.»

Peut-être que tu devrais rentrer à la maison ? suggéra Véronique. Te changer, manger un peu. Je reste ici.

Non, maman, je ne peux pas. Et si quelque chose arrivait ?

Quest-ce qui pourrait arriver ? Ludivine est forte, elle sen sortira.

Mais il refusa. Il sassit, tapota du pied, sortit fumer toutes les demi-heures et revenait les joues rougies par le froid.

En fin daprès-midi, une sage-femme apparut.

Famille Lefèvre ? appela-t-elle dans le couloir.

Véronique et Olivier bondirent.

Nous ! Olivier arriva le premier. Elle a accouché ?

Pas encore. La dilatation est lente, les contractions faibles. On va stimuler.

Cest dangereux ? sinquiéta Véronique.

Non, cest courant, répondit la sage-femme avant de repartir, les laissant avec de nouvelles inquiétudes.

Maman, et sil faut une césarienne ? Olivier recommença à marcher de long en large.

Si cest nécessaire, ils la feront. Limportant, cest que la maman et le bébé aillent bien.

La nuit tomba. Véronique sassoupit sur une chaise, enroulée dans son manteau. Olivier, lui, ne dormit pas, fumant et appelant sans cesse.

Au petit matin, une sage-femme revint.

Félicitations, papy et mamie ! Vous avez une petite fille, trois kilos deux cents.

Et Ludivine ? demandèrent-ils en chœur.

Tout va bien. Elle est fatiguée, mais elle a été courageuse. On va la suturer et la transférer en chambre.

Olivier serra sa mère dans ses bras, et tous deux pleurèrent de joie et dépuisement.

Papy répéta Véronique en essuyant ses larmes. Tu te rends compte, Olivier, tu es papa !

Et toi, mamie, sourit-il. Notre petite est là !

Ils ne purent monter voir Ludivine quen début daprès-midi. Elle était pâle mais rayonnante, un petit paquet dans les bras.

Regardez comme elle est belle, chuchota-t-elle en leur montrant le bébé.

Véronique sapprocha et contempla ce petit visage rose et fripé.

Ma petite perle, murmura-t-elle. Elle ressemble à son papa.

Maman, voyons, rit Ludivine. Elle a à peine quelques heures.

Je le vois. Ses yeux, son petit nez. Nest-ce pas, Olivier ?

Son fils restait fasciné, nosant pas toucher lenfant.

Prends-la, proposa sa femme.

Je ne vais pas la casser ? Elle est si petite.

Non, sourit Ludivine. Tu es son papa, maintenant.

Olivier prit délicatement sa fille dans ses bras. Elle bâilla et se rendormit.

Comment on lappelle ? demanda-t-il.

On avait dit Élodie, répondit Ludivine.

Élodie, répéta Véronique. Cest un joli prénom.

Ils restèrent jusquau soir, à tour de rôle pour la bercer, prendre des photos, faire des projets. Véronique imaginait déjà acheter un landau, un berceau, se promener avec sa petite-fille au parc.

Ludivine, je pourrais venir chez vous les premiers temps ? proposa-t-elle. Taider avec le bébé. Jai de lexpérience.

Sa belle-fille sourit.

Bien sûr, maman. Je me sentirai plus rassurée avec toi.

Parfait. Demain, je préparerai la chambre. Olivier, il faudra repeindre, les murs sont trop vifs pour un bébé.

Maman, pas maintenant, dit prudemment son fils. Ludivine nest même pas rentrée. Cest tôt pour tout organiser.

Pourquoi ? Elle sortira dans une semaine, et la chambre ne sera pas prête. Il faut sy mettre.

Une infirmière entra.

Les visites sont terminées.

Véronique embrassa le front de Ludivine.

Repose-toi, ma chérie. On reviendra demain.

À la maison, lexcitation lempêcha de dormir. Une petite-fille ! Elle avait une petite-fille ! Élodie, quelle chérirait plus que tout.

Le lendemain, elle courut dans les magasins : bodys, gigoteuses, jouets Elle dépensa presque toute sa pension, mais sans regret. Rien nétait trop beau pour Élodie.

Olivier, voyant les sacs, secoua la tête.

Maman, pourquoi tant de choses ? Les parents de Ludivine vont aussi acheter des cadeaux.

Quils achètent. Tout sera utile. Dailleurs, où sont-ils ? Pourquoi ne sont-ils pas venus ?

Ils sont en voyage, tu te souviens ? En cure pour trois semaines.

Ah oui, javais oublié. Tant pis, notre amour suffira.

Le lendemain, à la maternité, Ludivine les accueillit lair soucieux.

Quest-ce quil y a ? salarma Véronique.

Le médecin dit quÉlodie a une jaunisse. Rien de grave, mais elle ne peut pas sortir encore.

Cest dangereux ? Olivier blêmit.

Non, cest courant chez les nouveau-nés. Mais elle doit rester cinq jours de plus.

Ce nest rien, la rassura Véronique. Elle guérira. Limportant, cest quelle soit bien soignée.

Élodie était sous une lampe spéciale, minuscule et vulnérable. Véronique ne se lassait pas de ladmirer.

Ludivine, tu allaites ?

Jessaie, mais jai peu de lait. On complète avec du lait en poudre.

Ça viendra. Ne stresse pas, ça affecte la lactation.

Je sais, maman. Jessaie de ne pas minquiéter.

Dans la chambre, trois autres femmes étaient avec leurs bébés. Lune delles, Charlotte, était là depuis le début et était devenue amie avec Ludivine.

Cest ta belle-mère ? demanda-t-elle quand Véronique séloigna vers la fenêtre.

Oui. Une femme merveilleuse, elle maide beaucoup.

Tu as de la chance, soupira Charlotte. La mienne ne fait que critiquer. Elle dit que je tiens mal mon bébé, que je plie mal les couches.

Ma mère comprend. Elle est passée par là.

Véronique entendit et sentit une chaleur dans sa poitrine. Ses efforts étaient donc appréciés.

Les jours suivants, elle vint tôt et repartit tard. Elle apportait à Ludivine de la nourriture maison, des fruits, des magazines. Elle gardait Élodie pendant que la jeune maman se reposait. Olivier venait aussi, mais le travail lempêchait de rester longtemps.

Maman, tu ne es pas fatiguée ? demanda Ludivine. Venir chaque jour, cest épuisant.

Mais non ! Pour ma petite-fille et ma fille, rien nest fatiguant.

Le cinquième jour, le médecin annonça que la jaunisse avait disparu et quelles rentreraient demain. Véronique était au comble du bonheur.

Ludivine, jai tout préparé à la maison. Le berceau est monté, le linge lavé et repassé. Jai acheté une baignoire.

Merci infiniment, maman. Je ne sais pas ce quon ferait sans toi.

Le jour du retour, Olivier prit un congé. Ils ramenèrent fièrement Ludivine et Élodie à la maison.

Véronique saffairait comme une abeille : biberons, couches, berceuses

Maman, repose-toi un peu, proposa Ludivine. Je peux me débrouiller.

Mais non, ma chérie ! Le médecin a dit de te reposer.

Ludivine sallongea docilement, tandis que Véronique prenait Élodie dans ses bras.

Ma petite perle, murmurait-elle en la berçant. Si sage avec mamie.

Olivier observait la scène en souriant.

Maman, tu tépanouis avec Élodie.

Bien sûr ! Cest ma petite-fille, ma chair.

Les premiers jours se passèrent dans les soins et lorganisation. Véronique se levait la nuit pour que Ludivine dorme. Elle cuisinait, lavait, rangeait. Elle se sentait utile et heureuse.

Mais peu à peu, elle remarqua que Ludivine devenait silencieuse et pensive.

Ludivine, tu te sens bien ? demanda-t-elle un matin.

Oui, maman. Juste un peu fatiguée.

Mais tu ne fais presque rien ! Je moccupe de tout.

Cest justement pour ça, répondit doucement Ludivine.

Véronique ne comprit pas. Comment pouvait-on être fatigué de ne rien faire ?

Les jours suivants, la tension monta. Ludivine voulait donner le bain, mais Véronique refusait.

Pourquoi te pencher ? Tu vas te faire mal au dos. Je men occupe.

Mais cest mon enfant, protesta Ludivine.

Bien sûr. Mais jai plus dexpérience, tu peux me faire confiance.

Ludivine se tut, mais son regard trahissait une blessure.

La situation dégénéra quand Élodie pleura la nuit. Véronique, comme dhabitude, se leva la première.

Quest-ce quil y a, mon trésor ? Tu as faim ?

Mais Ludivine arriva aussi.

Maman, donne-la-moi. Elle a faim, je dois lallaiter.

Le lait en poudre ne serait pas mieux ? Tu nas pas assez de lait, elle nest pas rassasiée.

Maman, le médecin a dit que lallaitement était important. Donne-moi ma fille.

Véronique lui tendit Élodie à contrecœur. Ludivine sinstalla pour allaiter, tandis que sa belle-mère surveillait.

Ludivine, tu ne la tiens pas bien. Il faut relever sa tête.

Maman, je fais comme le médecin a montré.

Mais je vois quelle nest pas à laise. Laisse-moi ajuster.

Non, maman. Sil te plaît.

Des larmes perlaient dans la voix de Ludivine. Véronique réalisa enfin le problème.

Ludivine, quest-ce quil y a ? Tu pleures ?

Maman, je suis épuisée. Je veux moccuper de ma fille moi-même. Et tu fais tout à ma place.

Mais je taide ! Ce nest pas bien davoir de laide ?

Laide, oui. Mais quand on ne me laisse même pas toucher mon bébé, ce nest plus de laide.

Véronique était perplexe. Elle ne comprenait vraiment pas.

Ludivine, cest pour ton bien. Je veux que tu te reposes.

Maman, je comprends. Mais je dois apprendre à être mère. Comment puis-je apprendre si tu fais tout ?

Olivier, réveillé par leurs voix, intervint.

Quest-ce qui se passe ? Pourquoi vous chuchotez ?

Olivier, parle à ta mère, pria Ludivine. Explique-lui.

Expliquer quoi ? demanda-t-il, confus.

Ludivine pense que jaide trop, dit Véronique, blessée.

Maman, ce nest pas la quantité daide, dit Olivier. Ludivine a raison. Elle doit shabituer à la maternité.

Ah bon ! sindigna Véronique. Donc, je dérange ! Je croyais bien faire, mais en réalité, je nuis.

Maman, ne prends pas ça comme ça, tenta de calmer Olivier.

Non, cest clair. La belle-mère est de trop. Excusez-moi de vous encombrer.

Elle partit dans sa chambre et verrouilla la porte. Les larmes de lamertume lui brûlaient les yeux. Elle avait tant fait, tant donné, et on ne la comprenait pas.

Le lendemain matin, Ludivine frappa.

Maman, je peux entrer ?

Entre, répondit sèchement Véronique.

Sa belle-fille sassit sur le lit. Élodie dormait dans ses bras.

Maman, je ne voulais pas te blesser. Tu fais tant pour nous, et je le sais.

Ceux qui apprécient ne disent pas quon les dérange.

Je nai pas dit que tu dérangeais. Jai dit que je voulais participer aux soins.

Véronique garda le silence.

Maman, trouvons un compromis. Tu aides pour la maison, et je moccupe dÉlodie. Mais si jai besoin, je te demanderai.

Et sil arrive quelque chose ? Si tu fais une erreur ?

Maman, je ne suis pas complètement démunie. Et le pédiatre a dit que je pouvais lappeler pour tout.

Véronique regarda Élodie, paisible dans les bras de sa mère.

Daccord, accepta-t-elle. Essayons.

Les jours suivants, elles suivirent ce nouvel arrangement. Ludivine soccupait seule du bébé, tandis que Véronique gérait la maison.

Au début, ce fut dur pour Véronique de ne pas intervenir. Ses mains voulaient rectifier la couverture, conseiller la position du biberon. Mais elle se retint, voyant Ludivine gagner en assurance.

Une nuit, Élodie pleura sans sarrêter. Elle avait de la fièvre, était apathique.

Appelez les urgences ! paniqua Ludivine.

Attends, dit Véronique en prenant lenfant. Peut-être une poussée dentaire ? Tôt, mais ça arrive.

Elle examina la bouche et sentit une gencive enflée.

Cest ça. Tôt, mais Olivier aussi a eu ses dents à trois mois. Appelons quand même le médecin, pour être sûrs.

Le pédiatre confirma : les dents poussaient, pas dinquiétude à avoir.

Ludivine regarda alors Véronique différemment non plus comme une surveillante, mais comme un pilier.

Maman, pardonne-moi, murmura-t-elle. Tu avais raison. Sans toi, on aurait paniqué.

Véronique sourit et caressa son épaule.

Ma chérie, limportant, cest quÉlodie aille bien. Le reste nest rien.

Cette nuit-là, ils veillèrent tous les trois près du berceau la jeune maman, la grand-mère attentionnée, et le père fatigué mais heureux. Chacun comprit : lespace personnel viendrait plus tard. Une vraie famille, cétait ici, maintenant, autour de cette petite fille qui les unissait pour toujours.

**Leçon :** L’amour vrai sait trouver l’équilibre entre donner de l’espace et offrir son soutien. Une famille grandit quand chacun respecte le rôle de l’autre.

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Prends ta mère et partez» – Exigea la belle-fille dans la maternité
Un soir après le divorce Lorsque Katia sortit du tribunal, elle fut surprise de ne ressentir ni agitation ni désespoir comme le matin – au contraire, des pensées tout à fait étrangères lui traversaient l’esprit : la coiffure étrange de la juge, la douceur inhabituelle de ce jour d’octobre, ce que faisait Sasha à cet instant, s’il embêtait beaucoup sa grand-mère. Sergueï la rattrapa à l’arrêt de bus : — Voilà, enfin, tout est terminé… Comment va le petit ? — Bien, répondit brièvement Katia. — Alors je file. On m’attend. « Elle t’attend », pensa Katia, mais toujours sans émotion. C’était comme un choc, quand on ne ressent pas la douleur d’une blessure grave tout de suite. Elle viendrait plus tard… Katia ne prit pas le bus, elle se dirigea à pied vers la gare. Marcher dans ces rues familières l’apaisait, lui donnait l’impression que rien n’avait changé, qu’elle rentrait simplement chez elle comme avant… Mais elle aurait mieux fait de monter dans le minibus. En arrivant près de la gare routière, Katia vit le bus rouge et blanc familier s’éloigner lentement du quai. Elle courut, fit signe de la main, mais le chauffeur ne la vit pas ou ne voulut pas s’arrêter. « Quelle journée, se dit-elle. Et maintenant, que faire ? » Elle appela chez elle, apprit que Sasha était sage, et expliqua qu’elle avait raté le bus. Elle serait là demain matin. « Je raconterai tout le reste à la maison », dit-elle à sa mère avant de raccrocher. *** — Katia, ça fait une éternité ! s’exclama Nadia en ouvrant la porte. Elle avait beaucoup changé depuis leur dernière rencontre : devenue blonde, amincie. L’ancienne camarade de classe ressemblait à un mannequin, surtout à côté de Katia, vêtue simplement. — Nadia, laisse-moi dormir ici, dit l’invitée. Tu comprends, je viens de divorcer et j’ai raté le bus. Elle lâcha la nouvelle dès le seuil, pour éviter les questions inévitables sur Sergueï et Sasha. Qu’on demande pour le petit, ça ne la dérangeait pas. Katia était fière de son fils – il était le meilleur, le plus intelligent (comme chaque mère le pense de son enfant). — Entre, ne reste pas sur le pas de la porte, bavarda Nadia, prenant Katia par la main et la menant doucement dans la chambre, comme une malade. — On va dîner. — Et Maxime, il est où ? demanda Katia. — En déplacement. Tant mieux, il ne nous dérangera pas. On va papoter comme au bon vieux temps. Ça fait combien de temps qu’on ne s’est pas vues ? — Plus d’un an, je crois. Depuis mon congé maternité… — Alors, il grandit bien ton petit gars ? Nadia dressait la table rapidement. Elle sortit une bouteille de vin blanc – il fallait fêter les retrouvailles. La conversation peinait à démarrer. Elles évoquaient leurs années d’école, les camarades, ce qu’ils étaient devenus, mais évitaient les sujets personnels. Peut-être à cause du vin bu à jeun, ou parce qu’elle pouvait enfin parler à quelqu’un d’autre que ses parents ou sa sœur, Katia ressentit soudain le besoin de se confier. Nerveusement, elle froissait une serviette en papier, racontant à son amie son histoire triste, qu’elle n’avait jamais partagée avec personne. *** Après le collège, Katia n’avait pas trouvé de travail dans sa branche. Dans son village, c’était impossible, et même au chef-lieu, compliqué. Une voisine lui proposa d’aller tenter sa chance à Paris : là-bas, on cherchait toujours des bras, et les salaires étaient meilleurs. Les filles devinrent serveuses dans un petit café. Le travail était dur, mais les patrons payaient bien. Au bout d’un moment, Katia fut promue manager (le métier de son diplôme). Mais elle eut des soucis de logement. Elle ne restait jamais longtemps dans les chambres louées. Les propriétaires étaient tous particuliers : une vieille dame un peu folle, un oncle qui draguait ouvertement les jeunes locataires… Cela dura jusqu’à ce qu’un collègue lui propose de louer ensemble un deux-pièces et de partager le loyer. Après réflexion, Katia accepta. Elle et Sergueï étaient de bons amis, à l’époque Katia voyait quelqu’un d’autre. Mais sans s’en rendre compte, l’amitié et la colocation devinrent une romance. Grand, beau, Sergueï conquit le cœur de Katia. Presque chaque jour, il lui offrait des fleurs, des cadeaux, ils partirent ensemble à la mer. Katia se sentait heureuse comme jamais. Mais ce bonheur fut de courte durée. Après quelques mois de vie commune, Sergueï changea. Il rentrait du travail taciturne, triste, et à toutes ses questions sur son humeur, il répondait : « Ne t’inquiète pas, tout va bien ! » Mais Katia sentait que quelque chose n’allait pas. Elle insista jusqu’à ce que Sergueï avoue qu’il aimait une autre. — Je l’aime tellement… Je ne peux pas vivre sans elle, se plaignait-il. — Et moi alors ? Katia n’arrivait pas à croire que son amoureux parlait sérieusement. — Tu es merveilleuse ! Mais je t’aime autrement, comme une sœur. Katia, dis-moi, en tant que femme, que dois-je faire ? — Va au diable ! s’écria-t-elle, se réfugiant dans la salle de bain pour qu’il ne voie pas ses larmes. Ils ne se parlèrent pas pendant quelques jours. Puis Sergueï fit le premier pas vers la réconciliation. Il s’avéra que l’objet de sa passion ne lui rendait pas ses sentiments. Et Katia était toujours là – gentille, aimante, attentionnée. Elle pardonna tout, mais au fond d’elle, l’inquiétude s’installa. Katia hésitait – rester avec Sergueï et vivre sur le fil, ou mieux valait-il être seule ? Tout se décida lors de la visite médicale obligatoire pour le travail. Elle revint bouleversée. — Sergueï, il faut que je te dise quelque chose, annonça-t-elle en entrant. — Nous allons avoir un enfant… — Alors, marions-nous, répondit-il simplement. *** Le mariage eut lieu dans son village. Katia travailla à Paris jusqu’à son congé maternité. Elle revint chez ses parents pour accoucher. L’accouchement fut difficile, mais son petit garçon fut la récompense de toutes ses épreuves. Sergueï prit un mois de congé et vécut avec eux, aidant sa femme en tout. Mais le temps passa, il retourna à Paris. Au début, il appelait Katia tous les jours, ils parlaient longtemps, il venait chaque week-end voir Katia et leur fils. Puis il vint moins souvent, prétextant le prix des billets. Les appels se firent rares. Et six mois plus tard, lors d’une visite au village, Sergueï dit à Katia : — Il faut qu’on parle en tête à tête. Katia tenait son fils dans les bras. Son cœur battait plus vite, comme si elle pressentait un malheur. Et elle ne se trompait pas. Le cauchemar vécu un an plus tôt se répétait mot pour mot. — Je l’aime tellement, je ne peux pas vivre sans elle… disait Sergueï. Katia ne demanda plus : « Et moi alors ? » Elle se tut. Elle lâcha seulement : — As-tu pensé à ton fils ? Il a besoin de son père. — Je n’abandonnerai pas Sasha. Il est le deuxième dans ma vie. Après elle. Et toi, tu es la troisième… — Tu vois, j’ai même la médaille de bronze, sourit amèrement Katia. Puis elle fit une crise. Sa mère accourut, affolée par les cris. Katia poussait son mari vers la porte : — Va retrouver ta maîtresse ! Et ne reviens plus jamais ici ! Dans la chambre, son fils s’était réveillé et pleurait. Sur le seuil, Sergueï se retourna : — Je demande le divorce ? demanda-t-il, comme si son accord ou son refus pouvaient changer quelque chose. *** Après la seconde trahison de son mari, Katia sombra dans la dépression. Elle ne se souvient plus si elle mangeait, dormait, elle errait comme dans un brouillard… Sans ses parents, sa sœur, et surtout son petit Sasha, elle aurait pu commettre l’irréparable. Elle se sentit particulièrement mal en recevant la convocation au tribunal. Ce jour-là, elle alla dans le village voisin voir une voyante, pour demander conseil. Devait-elle accepter le divorce ? La loi lui permettait de refuser, car son fils n’avait pas encore un an. La vieille femme tira les cartes et dit à Katia : « Ton mari a été ensorcelé par une autre. Je peux faire en sorte qu’il revienne. Mais tu ne seras pas heureuse avec lui. Ce n’est pas ton homme. Il t’a trahie une fois, il recommencera. » — Et aujourd’hui, on nous a divorcés, conclut Katia son récit. — Maintenant, je ne sais pas comment vivre. Comment Sasha va-t-il le prendre ? Que lui dirai-je quand il demandera : “Où est mon papa ?” — Tu es bête, Katia ! s’assombrit soudain Nadia. — Tu devrais te réjouir d’être encore jeune, de ne pas avoir sacrifié tes plus belles années pour lui. Tu as la santé, l’intelligence, tes parents t’aident… Et des hommes, il y en aura encore assez pour notre génération. — Facile à dire, ton Maxime n’est pas parti voir ailleurs… — Tu ne me croiras pas, mais s’il le faisait, je lui ferais même un signe d’adieu. Ces derniers temps, il rentre presque tous les jours “éméché”, et commence à vouloir savoir qui commande à la maison… J’en ai assez de ses reproches, mais je n’ai nulle part où aller. Mes parents sont loin, ma fille est petite, je n’ai pas de travail… — Existe-t-il seulement des hommes honnêtes et normaux ? s’échappa Katia. — Qui sait ? répondit Nadia en haussant les épaules, puis elle alla dans la chambre voisine voir si l’enfant ne s’était pas réveillée. Katia resta assise à la table, la tête dans les bras. Une lourde, grise désespérance, comme un brouillard d’automne, envahissait son cœur. *** Le lendemain matin, en descendant du bus, elle aperçut tout de suite deux silhouettes familières : sa mère tenait Sasha dans les bras. En voyant Katia, le petit tendit les bras vers elle et babilla joyeusement. — Bonjour, mon trésor ! dit-elle en le serrant dans ses bras, et il s’accrocha fort à son cou, tout en lui ébouriffant les cheveux. — Regarde ce que je t’ai rapporté, lui tendit-elle une petite voiture achetée au kiosque de la gare. — C’est de la part de papa ( “Et Sergueï n’a même pas envoyé de bonbons”, pensa-t-elle). — Pa-pa-pa, gazouilla Sasha, et Katia sentit de nouvelles larmes monter à ses yeux. — Comment vas-tu, ma fille ? demanda sa mère avec compassion. — Tout va bien, répondit Katia en souriant. « Je dois être forte. Je tiendrai pour eux », se répétait-elle comme une incantation. Et à voix haute : — Allons à la maison, maman. Vous m’avez tellement manqué…