Dasha, reviens, je t’en supplie…

Élodie, je t’en supplie, viens…
Maman, tu sais bien que je ne viendrai pas !
Ma chérie, je t’en conjure, il va très mal…
Arrête, je ne viendrai pas.

« Je le hais ! » Élodie lança le combiné avec rage et s’approcha du réfrigérateur. D’un geste brusque, elle louvrit et en sortit une bouteille de vin. Elle en versa un verre, hésita un instant, puis le vida dans lévier. Assise sur un tabouret, elle éclata en sanglots.

Dix années sétaient écoulées depuis quelle avait quitté la maison familiale.

En terminale, Élodie était tombée amoureuse. Ses camarades de classe fréquentaient assidûment les bals et les soirées organisées par luniversité voisine de leur lycée. Un soir, cédant aux insistances de ses amies, elle sy rendit enfin. Cest là quelle rencontra Lui. Il jouait dans un groupe et chantait magnifiquement. Fils dun diplomate, il était lidole de toutes les filles, qui rêvaient chacune de sortir avec lui. Élodie ne comprit jamais pourquoi il lavait choisie, elle. Ce fut son premier amour. Elle courait à leurs rendez-vous, négligeant ses études et ses tâches domestiques, mentant à ses parents pour le voir plus souvent.

Leur brève idylle prit fin lorsquelle tomba enceinte. Son bien-aimé commença à léviter, puis disparut complètement. Sa mère, en revanche, se présenta, proposant de trouver un bon gynécologue pour « régler le problème ». Elle ajouta, méprisante, quils navaient jamais souhaité une bru aussi dévergondée, et quÉlodie ne serait jamais à la hauteur de leur fils…

Longtemps, Élodie nosa rien dire à sa mère. Lorsque son ventre devint impossible à cacher, elle avoua finalement la vérité.

Traînée ! Tu ne penses quà faire la fête au lieu détudier, hurlait son père. Quelle honte ! Comment pourrai-je encore regarder les gens en face ? Va-ten ! Je ne veux plus jamais te voir !

Sa mère pleurait en silence. Elle avait toujours obéi à son père, un homme autoritaire et brutal qui, au fil des années, avait brisé sa volonté. Il ne tenait jamais compte de son avis, alors elle avait cessé de lui résister.

Submergée par les insultes, Élodie jeta dans son sac quelques t-shirts et un jean, senfuit de la maison…

Dabord, elle erra chez des amis, mais personne ne souhaitait vraiment lhéberger. Empruntant un peu dargent à une copine, elle partit pour Marseille, où vivait une tante dont sa mère lui avait parlé. Son père, jaloux et possessif, avait coupé sa femme de tout contact, même avec sa propre sœur, si bien quÉlodie ne connaissait presque rien de sa famille.

En arrivant, elle apprit que sa tante avait déménagé depuis des années après son mariage. Personne ne savait où. Affamée et désemparée, Élodie retourna vers la gare. Des vieilles femmes y vendaient des sandwichs aux voyageurs. Lune delles proposait des pan bagnats sur une caisse recouverte dun sac plastique. Élodie tenta den voler un discrètement, mais son geste maladroit fut remarqué. La marchande leva la main pour la frapper, puis, apercevant son ventre, sarrêta net.

Tout en dévorant le sandwich, Élodie raconta son histoire à cette inconnue. Celle-ci, vivant seule, lui offrit un toit.

Jusquà laccouchement, Élodie vendit des pan bagnats près de la gare. Elle rêvait de gagner assez dargent pour rentrer chez elle, espérant encore le pardon de son père…

Mais elle resta dix longues années à Marseille.

Elle mit au monde une fille. La vieille femme devint sa grand-mère adoptive, soccupant de lenfant pendant quÉlodie travaillait. Dabord femme de ménage dans une épicerie, elle remplaça une vendeuse malade, puis fut promue à ce poste. Son sérieux lui valut dêtre nommée responsable. Lorsquun hypermarché remplaça lépicerie, elle y gravit les échelons, devenant finalement chef de rayon. Aujourdhui, elle gérait plusieurs départements.

Après la naissance, elle avait appelé sa mère, souhaitant revenir. Mais celle-ci len dissuada : son père lavait rayée de sa vie.

Quand sa bienfaitrice mourut, lui léguant sa maison, Élodie rappela sa mère. Elle avait besoin daide, entre le travail et sa fille souvent seule. « Ce serait bien pour elle déchapper un temps à ce tyran », pensait-elle. Mais sa mère refusa encore. Leurs liens se rompirent pour de bon.

Et maintenant, cet appel…

Dix ans quelle attendait ces mots : « Pardon. Reviens. » Ou simplement : « Ma fille, rentre. » Mais maintenant… Pourquoi ?

Que voulait-il entendre ? « Pardon, Papa, jai eu tort » ?

Avec les années, sa colère envers lui sétait émoussée. Mais son cœur saignait encore de ce manque de compréhension, de ce refus de lécouter, de toutes ces souffrances et ces humiliations. Ce fut si dur. Parfois, elle songeait à tout abandonner…

Mais aujourdhui, elle était fière : respectée dans la ville, écoutée par ses supérieurs, elle avait meublé sa maison avec goût. Sa fille étudiait dans un lycée renommé. Et son compagnon venait de lui demander sa main.

« Tout va bien, songea Élodie. Serais-je devenue cette femme forte et indépendante sans cette rupture ? Pardonner, tourner la page, pour moi. Pour mon avenir… »

Elle appela son travail, expliqua la situation, puis commença à préparer sa valise…

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Dasha, reviens, je t’en supplie…
J’ai refusé de laver la montagne de vaisselle laissée après le départ de la famille de mon mari et j’ai tout laissé en plan jusqu’à son réveil — Marie, s’il te plaît… C’est ma mère quand même ! On ne s’est pas vus depuis une éternité, elle est juste de passage avec Sylvie, elles ne restent qu’un soir ! On profite, on discute, j’achète de la viande, je la fais mariner… — Vadim regardait sa femme comme un chien battu qui sait où est caché l’os mais ne peut l’atteindre. Marie poussa un profond soupir en posant lourdement ses sacs de courses sur le sol. C’était vendredi soir, au bout d’une longue semaine de travail, de bilans à boucler, d’inspections du chef comptable et de vérifications sans fin. Elle prévoyait de passer le week-end au calme, enlacée à un livre. Mais Vadim avait, comme d’habitude, ses propres projets pour son temps libre. — Vadim, «juste un soir» chez ta famille, ça veut dire banquet complet : trois plats, compote, et danse autour de leur précieuse attention, rétorqua-t-elle, fatiguée, en retirant son manteau. Je suis crevée. Je veux juste m’allonger et contempler le plafond. — J’aiderai, promis ! dit-il chaudement, embarquant les sacs vers la cuisine. Je passe l’aspirateur. Je mets la table. Je file au supermarché si besoin. Toi, juste à préparer la salade et enfourner le plat ! Marie, on peut pas refuser, ils sont déjà en route. Marie s’immobilisa à la porte de la cuisine. — «En route» ? Tu les as déjà invités ? Vadim se gratta la tête, gêné. — Maman a appelé ce matin, Sylvie et les enfants sont en ville, elles ont fait les boutiques, elles sont fatiguées… Elles ont demandé si elles pouvaient passer. J’allais pas refuser ma propre mère à la porte ? — Me prévenir, tu as oublié ? — Non… J’ai juste su que tu es toujours gentille et accueillante. Marie, s’il te plaît ! Je promets de tout ranger. Parole ! Elle le regarda. À trente-cinq ans, il avait encore la naïveté du garçon persuadé qu’un grand sourire règle toutes les embrouilles. Inutile de discuter, les invités étaient déjà sur la route. — D’accord, répondit-elle, résignée. Sors la viande. Mais cette fois, Vadim, tu fais le ménage. Je ne toucherai pas à la vaisselle. — Promis ! s’exclama-t-il, déjà à sortir les casseroles. Aucun problème ! Tu es en or ! Deux heures plus tard, l’appartement baignait dans les senteurs de lardons poêlés, rôti et vanille. Marie courait entre la cuisine et la table, Vadim se contentant de l’aspirateur (juste au milieu du tapis) et de l’installation rapide de la table, puis s’affala devant la télé, ton devoir accompli. Le coup de sonnette retentit à sept heures. Sur le pas de la porte trônait Anne, mère de Vadim — forte, bruyante et sûre d’elle — accompagnée de Sylvie, la sœur toujours râleuse, et des jumeaux, âgés de sept ans, qui s’élancèrent dans l’appartement en baskets. — Enfin ! lança Anne, en rentrant majestueusement, tendant la joue à Marie pour un bisou. Mais déjà partie pour l’inspecter. Marie, tu n’as pas dormi ? Des cernes pareils, on pourrait planter des patates ! Tu travailles trop, prends soin de ta famille. — Bonsoir Anne, bienvenue, répondit Marie, encaissant la remarque. — Salut, fit Sylvie, en ôtant ses bottillons. Il fait chaud ici, la clim est en panne ? J’ai sué en montant l’escalier ! Vadim ! On est là ! Vadim surgit, rutilant comme un samovar. Embrassades, grandes discussions. Marie filait à la cuisine vérifier la viande, trancher le pain, et sortir les pickles. Personne n’aida bien sûr. Le dîner débuta sur les chapeaux de roues. Anne s’empara de la place d’honneur (« Je dois voir tout le monde ! »), Sylvie s’installa côté salade, les enfants sur le canapé, happant tout ce qu’ils pouvaient. — La viande est sèche, trancha la belle-mère, mastiquant. Marie, tu l’as trop cuite ? Ou pas marinée au lait ribot ? Je l’ai toujours dit, Vadim préfère uniquement au lait ribot. — J’ai mariné aux herbes et à l’huile d’olive, répondit Marie calmement. — Voilà ! Tu fais à ta tête. Les traditions, c’est important ! — moralisa Anne. — C’est sympa chez vous, glissa Sylvie, lançant un regard à la pièce. Mais les rideaux sont dépassés. Le rose poussiéreux est tendance maintenant, pas cette couleur marécageuse. — C’est olive, Sylvie. — Oui, bon, c’est spécial. Maman, passe les champignons. Marie, pourquoi encore une salade à la mayo ? Je suis au régime ! T’aurais pu faire grecque. Marie sentit monter l’agacement. Trois heures pour ce repas, produits chers, efforts… Mais personne ne relevait. — Il y a des crudités, Sylvie. Tomates, concombres, poivrons. Sans mayo. Sylvie grimaça et se servit tout de même une portion de hareng sous son chapeau. Vadim ne remarquait rien, dans son élément : il remplissait les verres, riait, racontait des anecdotes. — Marie, les serviettes ! Les mains de Paul sont pleines de gras ! hurla-t-il à travers la table. Marie se leva, alla chercher. — Marie, coupe encore du pain ! — ordonna Anne. Marie se releva, coupa. — Tata Marie, j’ai renversé mon jus ! brailla un des jumeaux. Une tache rouge sur la nouvelle nappe. Marie partit chercher un chiffon, Vadim ne bougea pas. — C’est pas grave, les enfants, ça se nettoie ! gloussa Anne. Je t’enverrai le nom du produit, tu utilises toujours celui qui rend les chemises de Vadim grises ! La soirée n’en finissait plus. La montagne de vaisselle grossissait : assiettes de hors-d’œuvre, soupière (Anne exigea une soupe !), plats, saladiers, plats gras. Vers onze heures, les invités repartirent. — Super soirée ! — Anne peinant à se relever. — Vadim, accompagne-nous jusqu’au taxi, il fait sombre, les sacs sont lourds, on a encore acheté des trucs. — Bien sûr maman ! Je m’habille. — Merci Marie, on s’est régalés, lâcha Sylvie en se chaussant. Dommage, le gâteau était industriel ? On le sent, trop chimique. La prochaine fois fais maison, c’est meilleur. — Au revoir, murmura Marie. Quand la porte se referma, la cuisine ressemblait à une scène de crime : restes, miettes, saletés, le sol collant, et surtout un Everest de vaisselle encroûtée de gras. Marie regarda la montre. Minuit et demi. Démoralisée, elle voulait pleurer d’épuisement. La porte claqua. Vadim revint, heureux, légèrement éméché. — Ouf, je les ai raccompagnées ! Bonne soirée, hein, Marie ? Maman est ravie, Sylvie aussi, toujours un peu râleuse, tu sais comment elle est… Et les enfants, énergiques, non ? Ça met de la vie ! Il tenta de la serrer, mais Marie esquiva. — Vadim, regarde autour de toi. — Hein ? — le regard sur la montagne de vaisselle. — Ah… Oui, ça en fait. Écoute, Marie, je suis HS. Le vin m’a achevé… On s’y met demain ? Au réveil on fait tout d’un coup ! — Tu as promis, lui rappela-t-elle. « Je range tout moi-même. » — Je ne refuse pas ! Mais là, c’est impossible, je vais tomber de sommeil… Quelle importance, ce soir ou demain ? La vaisselle ne va pas s’enfuir… Je prends ma douche, tu viens te reposer aussi. Laisse tout ça. Il l’embrassa et partit. Dix minutes plus tard, elle entendait l’eau puis le ronflement dans la chambre. Marie resta face à l’apocalypse. Automatiquement, elle prit la lavette, ouvrit l’eau chaude, prêtes à attaquer. Puis elle s’arrêta. Les remarques d’Anne, le mépris de Sylvie, et surtout la béatitude de Vadim… « Demain », c’est en fait « tu feras tout à mon réveil ». Trop, c’était trop. Elle coupa l’eau, lâcha l’éponge. — Non, souffla-t-elle dans le vide. Pas cette fois. Elle prit le pichet d’eau et un verre propre, éteignit la lumière et s’installa dans la chambre, dormant instantanément, sans aucun remords. Samedi matin, soleil sur le parquet. Marie se leva, s’offrit une douche, se pomponna, prit son petit café avec du bon chocolat sur le balcon, en évitant au maximum la vision du désastre en cuisine. Vers dix heures, Vadim en pyjama ouvrit la porte du balcon, affamé. — Marie, tu ne m’as pas réveillé ! J’ai faim, y a encore des crêpes ? Ou une omelette ? J’ai la tête dans un étau, ce vin c’était de la cave à vins du supermarché. Marie but son café, souriante. — Bonjour mon cher. Plus de crêpes. Plus d’œufs, tout est passé dans la salade hier. Cherche si tu veux. Vadim, perdu, jeta un œil à la cuisine. Il resta figé devant le chaos. — Marie… Tu n’as rien rangé hier soir ? — Non, je t’avais prévenu : la vaisselle, c’est toi. Tu as dit que tu le ferais. Hier tu étais fatigué, alors je n’ai pas contrarié ton repos. — Mais je croyais que… Enfin, le matin… — il comprenait que le tableau était trop laid. — Marie, tu fais grève ? Pour ma mère ? Elle est un peu rude mais c’est pas une raison pour laisser la crasse ! Marie posa sa tasse. — Vadim, la crasse, ce n’est pas moi. Ce n’est pas moi qui ai invité toute la bande. Ce n’est pas moi qui ai promis de tout ranger. J’ai passé quatre heures devant les fourneaux après ma journée. J’ai été servi aux tiens. Supporté les caprices et les remarques. Ma journée s’est achevée à onze heures. Maintenant, c’est à toi de jouer. — J’sais pas récurer tout ce gras ! — se plaignit-il. — Le plat est cramé ! — Google te guidera. Ou appelle ta mère, elle a vanté son produit hier. — Marie ! Pour de vrai ? — J’ai pas ri hier non plus. Marie se détourna vers la fenêtre. Vadim tenta, attendit un geste de Marie, mais rien. Il chercha une assiette propre, mit l’eau à chauffer, râla, pesta. Il mit trois heures à laver. Il cassa une assiette, inonda le sol, et vida la moitié du liquide vaisselle. Marie nourrit ses plantes, lut un roman, commanda des sushis, les mangea sur le balcon, proposant à Vadim un simple maki au concombre, puisqu’il avait les mains sales. À treize heures, la cuisine avait enfin l’air acceptable. Vadim, trempé, épuisé, haineux du ménage, s’assit. — Voilà ! Tu es satisfaite ? J’ai tout lavé. Cuillère par cuillère. Tu es fière ? Marie passa le doigt sur le plan de travail. — Bravo. Je savais que tu pouvais le faire. — J’ai cru mourir ! Comment ils ont pu salir autant ? On était cinq adultes et deux enfants ! — C’est ça recevoir. Et je le fais à chaque fois que ta famille «passe vite». Tu ne le vois jamais car tu restes avec eux ou tu dors. Vadim observa ses mains flétries. — Elles ont vraiment autant sali ? J’avais jamais remarqué… — Sylvie essuie ses mains sur la nappe quand elle pense que je ne vois pas, ta mère met ses restes dans ma tasse, les enfants jettent du pain sous la table. Vadim grimaca. — Pas très classe. — Exactement. Mais le principal ? — Quoi ? — La prochaine fois, quand Maman dira qu’elle est «dans le coin», tu repenseras à ces trois heures, au plat brûlé, à l’eau froide, et tu répondras : «Désolé, on n’est pas là.» Ou tu les emmèneras au restaurant. Vadim rit, nerveusement. — Au restaurant ? Avec leurs appétits ? Je vais y passer mon salaire ! — Mais mes nerfs et ton vernis seront saufs. À toi de choisir. Vadim se leva, tête posée sur l’épaule de Marie, sentant le détergent citron. — Excuse-moi, Marie. J’ai été idiot. Je pensais… que c’était facile. Vite fait. — Facile, quand c’est quelqu’un d’autre qui s’y colle, répondit-elle en lui caressant la tête. Tu veux manger ? — Faim de loup ! Je mangerais un bœuf ! — Pas de bœuf, mais je peux faire des raviolis. De supermarché. — Parfait, allons-y ! Et tu sais quoi ? — Quoi ? — Mangeons directement dans la casserole, pour éviter la vaisselle ! Marie éclata de rire, pour la première fois depuis ce marathon. — Non, on mangera comme des gens normaux. Et tu laveras les assiettes. On consolide les acquis. Vadim soupira, mais accepta. Il avait compris la leçon — au moins pour quelques mois, la famille ne serait pas invitée. Et, désormais, la vaisselle jetable figurait dans la liste de Marie, au cas où. Abonnez-vous pour plus d’histoires, et mettez un like si vous pensez que le mari a eu sa juste leçon. Partagez vos avis en commentaires !