Écoute, Alice ! Tu n’as plus ni mère ni père. Tu n’as même plus de maison, lui répondit sa mère.

**Journal intime 12 octobre**

*Écoute, Alice ! Tu nas plus de mère, ni de père. Et tu nas plus de maison non plus,* me suis-je entendue dire.

Ce soir-là, le silence a été brisé par le téléphone. Pauline la saisi et a reconnu la voix de sa fille.

Maman, cest Alice. Jai un problème Mon mari ma mise à la porte. Demain matin, je viens chez toi avec papa, et jhabiterai chez vous.

Écoute, Alice, tu nas plus ni mère, ni père, et plus de maison familiale non plus.

Quoi ? a hurlé ma fille, comme si elle navait pas entendu. Quest-ce que tu veux dire ? Comment ça, pas de maison ? Je suis ta fille, ton unique enfant ! Jai le droit de vivre dans cet appartement ! criait-elle, hystérique.

Cest ainsi, ma fille, a répondu Pauline dune voix calme. Tu nas plus dappartement. Nous lavons légué à Lumièrette, cest elle la propriétaire maintenant. Et toi, ton père et moi ne voulons plus te connaître. Tu nes plus notre fille.

La conversation a duré longtemps. Reproches, disputes, exigences.

Ne rappelle plus jamais ! Tu as tout perdu ! a conclu Pauline avec froideur. Après ce quAlice avait fait, elle estimait avoir le droit de lui dire ces mots.

Debout près de la fenêtre, Pauline sest souvenue que cette histoire avait aussi commencé par un coup de fil.

Un appel fatal avait déchiré le silence dun petit matin. Pauline sétait précipitée vers le téléphone.

Allô ?

Un sanglot étouffé lui avait répondu.

Qui est à lappareil ?

Cest Christine.

Christine, quest-ce qui se passe ? Tu me fais peur ! Tu sais quelle heure il est ?

Je sais. Aujourdhui, on memmène à lhôpital pour une opération. Je suis terrifiée pour Luminette. Je ten supplie, ne labandonne pas, elle est encore si jeune. Ne la mets pas dans un foyer.

Ma sœur avait toujours été imprévisible, avec des idées bizarres et une imagination débordante. Mais cette fois, elle avait surpassé tout ce que javais connu. À moins quil ne sagisse vraiment de quelque chose de grave ?

Pauline serrait le téléphone dans ses mains moites, sentant quun drame se jouait sans encore pouvoir le réaliser.

Christine, pourquoi tu nas rien dit avant ? Pourquoi maintenant ? Quest-ce qui tarrive ? Dans quel hôpital temmène-t-on ?

Depuis longtemps, la maladie rongeait Christine, qui ny avait jamais prêté attention. Ce dernier mois avait été insupportable elle avait maigri, son visage sétait creusé. Le verdict des médecins était sans appel : une opération urgente. Christine avait hésité longtemps avant den parler à sa sœur, qui la soutenait déjà financièrement et moralement, lui tenant presque lieu de mère. Maintenant, elle devait aussi prendre en charge son enfant.

Pauline, les médecins ne promettent rien. Ils disent quil faut espérer un miracle. Je te demande une seule chose : occupe-toi de Luminette.

Une heure plus tard, Pauline et son mari arrivaient à la clinique où Christine avait été admise. Lopération navait pas encore commencé, mais il était déjà trop tard pour la voir. Dans un coin du couloir, recroquevillée, se tenait la petite Luminette. Pauline sétait penchée pour lenlacer.

Maman va sen sortir ? avait sangloté lenfant.

Oui, ma chérie. Elle va sendormir, ne rien sentir, et quand elle se réveillera, tu la verras en bonne santé et souriante.

Mais quatre heures plus tard, le chirurgien était sorti pour annoncer la tragédie : Christine navait pas survécu.

Pauline avait ramené sa nièce à la maison. Elle lavait conduite dans la chambre de sa fille pour annoncer : Luminette navait plus de mère, et Alice navait plus de tante. Elles vivraient désormais ensemble. Sa fille avait lancé un regard noir, mais navait rien dit.

Une semaine plus tard, les affaires de Luminette se retrouvaient dehors. Alice avait catégoriquement refusé de partager sa chambre.

Maman, cest mon territoire ! Pourquoi je devrais lui céder mon placard et ma place ?

Pour éviter les disputes, Pauline et son mari avaient cédé leur chambre à leur nièce et sétaient installés dans le salon. Luminette était devenue encore plus renfermée : elle ne connaissait pas son père, Christine navait jamais révélé son nom. Désormais, sa vie dépendait entièrement de Pauline et de son mari, qui sefforçaient de partager leur attention entre leur fille et leur nièce.

Le temps avait passé. Alice avait obtenu son diplôme et sétait mariée avec un homme plus âgé et aisé. Cela ne la dérangeait pas. Elle avait rapidement emménagé chez Dimitri. Un mois plus tard, elle avait annoncé le mariage.

Maman, je ten prie : je ne veux pas voir ta nièce à mon mariage. Je ne veux pas la voir.

Ma fille, cest impossible. Elle est presque ta sœur maintenant, la seule qui te reste. Si nous ne linvitons pas, ce sera une offense pour nous aussi.

Je ne veux pas la voir ! avait crié Alice. Maman, je tavertis !

Dans ce cas, ton père et moi ne viendrons pas non plus.

Parfait. Et tant mieux ! avait-elle répliqué sèchement.

Pauline avait retenu ses larmes, puis, après sêtre ressaisie, avait décidé de partir en vacances en Bretagne.

Et le mariage dAlice ? sétait étonné son mari.

Nous ny sommes pas invités. Luminette, aide-moi à choisir un hôtel, tu ty connais mieux.

Donc nous partons en vacances ? avait demandé sa nièce.

Oui, ma chérie. Nous pouvons nous le permettre.

Oh, cest merveilleux ! sétait-elle réjouie.

Les années avaient passé. Luminette avait fini le lycée, brillamment intégré luniversité, excellé dans ses études, comme sa mère. Le jour de ses dix-huit ans, le mari de Pauline sétait soudain senti mal. On lavait emmené durgence à lhôpital.

Les médecins avaient expliqué : seule une médication coûteuse pouvait le sauver. Désespérée, Pauline avait appelé Alice, connaissant la richesse de son mari.

Alice, ma chérie, ton père est mourant. Il nous faut un médicament rare, le prix est exorbitant. Peux-tu nous prêter largent ?

Un long silence avait suivi.

Daccord, je vais en parler à mon mari et je te rappelle.

Le temps sétait écoulé. Enfin, le téléphone avait sonné.

Maman, voilà la situation : mon chéri ma promis une voiture, et cest maintenant ou jamais. Soit il machète la voiture, soit on te donne largent.

Ma fille, ne pense pas à la voiture ! Ton père a besoin de ce médicament, sinon il ne survivra pas !

Et comment vous allez rembourser ? Vous mettrez des années à peine à économiser. Je naurai jamais ma voiture.

Tu réalises ce que tu dis ? Cest la vie de ton père !

Faites un prêt. Je ne peux rien faire.

Pauline avait failli sévanouir. Luminette sétait précipitée vers elle pour létreindre.

Tante, vendons lappartement de maman. Je ne peux pas y vivre, cest trop dur. Et largent sauvera mon oncle.

Ma chérie, nous nen avons pas le droit. Cest ton héritage.

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Écoute, Alice ! Tu n’as plus ni mère ni père. Tu n’as même plus de maison, lui répondit sa mère.
La fille non reconnue À 16 ans, Océane était une vraie tornade ! Elle avait traîné avec une bande de jeunes adultes qui faisaient de petits vols et ne rentrait jamais dormir chez elle, torturant les nerfs de sa mère nuit et jour. Heureusement, elle n’a pas fini en prison lorsque ces garçons ont été arrêtés pour vol. C’est à ce moment-là qu’elle a découvert qu’elle attendait un enfant de l’un d’eux — Michaël, dont elle était amoureuse. Océane a mis du temps à l’annoncer à sa mère, trop tard pour interrompre la grossesse ; il ne lui restait plus qu’à garder bébé, même si le père est parti en centre de détention pour quatre ans. Avec son ventre rond, elle a tenté le coup chez les parents de Michaël, mais sa mère, Tamara, lui a vite fait comprendre la “politique familiale” : — Non seulement ce Michaël nous a humiliés devant toute la ville, mais en plus tu veux nous refiler un enfant qui n’est pas le nôtre ? Débrouille-toi, on n’a plus de fils — seulement une fille ! La coupe était pleine. Océane non plus n’a jamais insisté. Elle a avoué à sa mère sa grossesse, écouté ses reproches et a mis au monde une petite fille en plein santé, prénommée Marine. L’arrivée de Marine a calmé bien des envies de liberté chez Océane. Elle a trouvé un poste de vendeuse en supermarché, oubliait les fêtes et les beuveries. Merci à sa mère qui, ravie, gardait la petite, ne lui reprochait plus de ses erreurs passées, et la vie avait repris, modeste mais chaleureuse. Avec Michaël, quelques échanges de lettres ; il savait pour la naissance de Marine, mais ne l’a vue qu’à ses trois ans. Il a voulu recoller les morceaux avec Océane — “on pourrait se marier, pour la petite” — mais cette fois, hors de question : — C’est du passé ! s’est-elle coupée. Je doute même de t’avoir aimé à l’époque et maintenant c’est certain : je ne t’aime pas. J’ai un copain, Dimitri, on va se marier. Il sera un vrai père pour Marine. Bon vent ! Michaël n’a pas vraiment insisté. Un peu vexé, mais il a tourné la page : embauché comme chauffeur sur Paris avec un ami. Ses parents ne lui ont jamais pardonné ; plus rien ne le retenait dans la ville de province. Mais Marine ne l’oublie pas. Il appelle à chaque Noël, envoie des cadeaux. Ils ne se revoient qu’au bout de dix ans, quand Michaël est obligé de revenir dans le Sud pour des raisons de santé. Les relations avec ses parents se sont un peu apaisées, il voit sa sœur Nathalie et sa nièce Lisa. Mais il vit à part, dans une chambre en cité U, travaillant comme agent d’entretien à la mairie. Marine a toujours su qu’elle avait un vrai père. Elle l’aime autant qu’elle lui en veut : il est parti loin vivre sa vie, et elle doit s’adapter à sa famille recomposée. Son beau-père Nicolas est correct mais indifférent, sa mère ne pense plus qu’à son fils Vlad, elle se sent mise à l’écart. En vérité, ce n’était pas le cas, mais comment expliquer à une ado que Vlad demande juste plus d’attention car il est petit ? Océane fait ce qu’elle peut pour empêcher Marine de suivre ses propres mauvais chemins — sans grand succès. — T’es revenu ? gronde Marine, quand Michaël réapparaît. Il était temps ! — Ma fille, pourquoi cette agressivité ? — s’excuse le père. — La vie est ainsi, pas simple… — Ah, les adultes ! Toujours la faute à la “vie”… Vous n’avez pas mieux comme excuse ? Marine veut montrer sa rancœur, mais attend désespérément que son père la rassure. S’il se vexe et repart ? Encore seule dans sa famille recomposée… Mais non, Michaël fait preuve d’une incroyable patience, peu à peu le dialogue se rétablit. Il devient pour elle un modèle : lui décrit franchement ce qui arrive à qui transgresse la loi. Il boit parfois, ce qui dégoûte Marine. Il l’a compris et se cache les jours de cuite. — C’est quelqu’un de bien, — soupire sa voisine, tante Christine, amie de Marine. — Il n’a jamais eu de chance avec les femmes. Il vit seul, ne parle que de toi, sa fille. Marine acquiesce, persuadée que son père est responsable de sa propre misère… Il a essayé de la rapprocher de Lisa, sa cousine, mais l’entente n’est pas là. — Ma grand-mère m’a toujours dit que tu n’étais rien pour nous, — lâche Lisa. — Ta mère voulait nous imposer un enfant qui n’est pas de la famille, mais on n’a pas accepté. Ma grand-mère n’est pas idiote ! — Je n’ai pas besoin de vous ! peste Marine. Tu parles d’une famille royale ! Depuis, elles s’ignorent en ville. Par la suite, Marine apprend par son père que la mère de Lisa est décédée, que ses grands-parents maternels sont morts sans qu’elle les rencontre. Tante Christine lui confie que son père voulait la réconcilier avec sa famille, mais ils ont refusé ou il n’a pas osé… Marine n’en a cure, elle a ses propres soucis. Après le bac pro, elle trouve un emploi, à 22 ans se marie, et un an plus tard devient maman d’une adorable petite Louise. Michaël en est comblé. Il abandonne presque l’alcool, attend avec impatience de voir sa fille et sa petite-fille. Ils se retrouvent chez lui ou ailleurs — le beau-fils est peu hospitalier. — Il m’a demandé combien coûte la meilleure école privée, — glisse tante Christine. — Il veut économiser pour que sa petite-fille ait la meilleure éducation. Il a pris un deuxième job. Tu te rends compte ? — Pourvu qu’il arrête de boire… — murmure Marine. — Il n’a plus l’air en forme, et il a mal quelque part, mais il ne dit rien… Trois ans plus tard, Louise a un petit frère, Arthur. Le grand-père en est fou, mais préfère sa petite-fille. Il passe de moins en moins de temps avec eux, paraît épuisé. — Juste fatigué, — balaye-t-il les questions de Marine. — Je me repose, tout ira bien. Marine s’inquiète, mais la famille accapare son temps. Et voilà que son mari la quitte pour une jeunette. Procédure de divorce, audience… Marine perd de vue son père. — Viens, Marine, — la voix triste de tante Christine ne laisse pas de doutes — son père est mort. Heureusement, sa mère accepte de garder les enfants le temps des funérailles, sinon Marine aurait craqué. Lorsqu’elle s’est remise des obsèques, elle ne comprend pas tout de suite ce que Lisa veut dire : — Hé, l’héritage… — lâche la cousine. — Une chambre de cité U, pas vraiment grand-chose ! — C’est pas si mal, — objecte Lisa. — Ma mère disait que Michaël avait des actions qu’il avait achetées à Paris et qu’il n’avait pas bu jusqu’au bout. Ce n’est pas des millions, mais bon… Et la chambre peut se vendre. Marine sent la colère monter : à peine son père enterré, Lisa discute du partage ! — Moi, partager ? — s’indigne Lisa. — Je suis la seule héritière légale de Michaël. Je ne partagerai pas. Marine voudrait protester, mais se retient. Lisa a raison — officiellement, Marine n’était pas reconnue, son acte de naissance porte un autre nom. — Pas grave ! — affirme Nicolas en entendant l’histoire. — Tu n’as qu’à aller au tribunal et prouver qu’il était ton père. Lisa n’aura rien avec ses petites mains avides. — C’est facile ? — s’étonne Océane, en regardant sa fille. — Il faudrait un test ADN… Mais on compare avec quoi ? — Il n’y a même plus une brosse à dents de Michaël ? — ricane Nicolas. — Bon sang, vous n’y connaissez rien ! Non, il n’en reste rien. Pendant que Marine réfléchit, Lisa, qui avait obtenu les clés de la chambre, a fait passer une entreprise de nettoyage. Tout y a été désinfecté ; tous les objets jetés, vêtements lavés. — C’est normal, faut faire le ménage après un décès, — prétend Lisa, cachant mal son sourire. Mais l’idée de Nicolas est la bonne (Marine regrette d’avoir été froide avec lui !). — Va au tribunal, Marine. Il y a plein de témoins qui savent qu’il te considérait comme sa fille. Tu prouveras sans problème ! Et il avait raison. La mère témoigne, tante Christine aussi, collègues du défunt qui confirment qu’il parlait de sa fille et sa petite-fille… Finalement, Marine peut prétendre à la chambre, aux actions et au compte en banque, voire à l’appartement des grands-parents qui ne l’avaient jamais reconnue. Mais elle n’est pas cupide — elle partagera avec Lisa. Quant à comment… elle verra bien.