Pardonne-moi, ma petite fille

Pardonne-moi, ma fille…

Élise, Élise, attends… Je tattends depuis ce matin. On ma donné ton adresse à lorphelinat… Élise entendit une voix dhomme inconnue avant même davoir franchi la porte de limmeuble.

Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, jetant un regard machinal à sa montre.

Je suis ton… ton père, Élise… murmura lhomme avec hésitation, un sourire fragile aux lèvres.

Vous faites erreur. Je nai jamais eu de père. Sa voix était sèche. Elle se détourna et marcha dun pas pressé vers sa voiture garée près des marches.

Extérieurement, elle paraissait calme. Mais son cœur battait à se rompre, ses joues brûlaient comme si un feu couvait sous sa peau.

Elle sinstalla au volant, boucla sa ceinture dun geste vif et tourna la clé de contact.

Élise, attends… Je voulais juste te parler, je…

Lhomme courut vers la voiture, tendant les mains, mais elle démarra déjà. En quelques secondes, il ne fut plus quune silhouette confuse dans le rétroviseur, plantée sur le trottoir, désemparée.

Elle sarrêta à une station-service, commanda un café et composa le numéro de son mari.

Stéphane, il y a un fou devant limmeuble… Quand tu sortiras avec Jules, fais attention, daccord ? Sa voix tremblait malgré ses efforts.

Un fou ? Quel fou ? répondit-il, moqueur.

Je ne sais pas, un homme, quoi !

Un admirateur secret, peut-être ? plaisanta-t-il.

Ce nest pas le moment. Bon, je dois y aller.

Bonne journée, ne tinquiète pas. Je surveillerai Jules comme le lait sur le feu.

À plus.

Elle raccrocha et se précipita vers son travail. Son cœur, ce jour-là, nétait pas à sa place.

Élise navait jamais connu son père. Bien sûr, biologiquement, il existait. Mais elle ne lavait jamais vu. Elle avait grandi à lorphelinat, sans parents. Sa mère, elle sen souvenait à peine, comme à travers un voile épais.

Plus tard, les éducateurs lui avaient appris que sa mère était morte jeune, dune maladie cruelle. Aucun proche navait voulu la recueillir. Alors, elle avait atterri dans un foyer.

Son enfance navait pas été heureuse, mais elle sen était sortie. Lorphelinat était correct, les éducateurs bienveillants. La plupart des enfants étaient des abandonnés ou des retirés à des parents indignes. Ceux, comme elle, dont la mère était morte, se comptaient sur les doigts dune main.

Dun côté, elle savait que sa mère ne lavait pas rejetée. De lautre, elle enviait les autres. Eux pouvaient encore espérer. Elle, non. Sa mère était partie, et personne ne savait rien du père. Adulte, elle avait conclu : il avait fui en apprenant la grossesse. Elle ne lui avait jamais servi à rien.

Élise, tu as la tête ailleurs aujourdhui, lui dit sa collègue Camille pendant la pause.

Juste un peu fatiguée, mentit-elle en souriant.

En réalité, elle ne pensait quà cet homme du matin. Théoriquement, il pouvait être son père. Mais pourquoi apparaître maintenant ? Ces questions tourbillonnaient dans sa tête, refusant de se taire. Pourtant, à la fin de la journée, elle se ressaisit. Elle avait vécu sans lui jusquici. Pourquoi se troubler pour un inconnu ?

Elle avait une famille : Stéphane, son mari, et Jules, leur fils de quatre ans. Le reste nétait que broutilles.

Rentrant chez elle, elle était certaine que le vieil homme ne serait plus là. Elle reprendrait sa vie comme avant.

Mais le soir, elle se trompait.

Je suis là… lança-t-elle en entrant.

Enfin ! On commençait à simpatienter, répondit Stéphane depuis la cuisine.

Alors, comment sest passé ton premier jour de congé ? Jules ta épuisé ?

Non, on a bien rigolé. On regarde des dessins animés. Élise… cet homme, ce matin… cest ton père.

Stéphane, pas maintenant !

Il ma tout expliqué…

Peu importe ce quil ta dit ! Pourquoi lui as-tu parlé ? Même sil est mon père, je nai pas besoin de lui. Où était-il quand jétais à lorphelinat ? Fin de discussion !

La nuit suivante fut blanche. Même les somnifères ny firent rien. Le matin, elle prépara le petit-déjeuner, réveilla Stéphane et partit au travail.

Lhomme lattendait encore.

Élise, je ten prie… Je ne savais pas que tu existais.

Si vous ne partez pas, jappelle la police.

Elle monta dans sa voiture et séloigna. Lhomme resta là, immobile, les yeux rivés sur la voiture qui disparaissait.

Toute la journée, les pensées sur son père et sa mère lassaillirent. Elle ne pouvait plus travailler.

En rentrant, elle entendit des voix dhommes. Dans la cuisine, Stéphane et linconnu étaient attablés.

Stéphane, tu as perdu la raison ?

Écoute-le, Élise. Gérard ne savait pas que tu existais. Tu dis toujours que tout le monde mérite une seconde chance.

Des larmes coulèrent sur ses joues.

Ne pleure pas. Je ne savais pas. Ma mère, ta grand-mère, ne ma parlé de toi quà sa mort. Jaimais ta mère, et elle maimait. Mais la vie nest pas simple. Je suis coupable. Laisse-moi te raconter…

Elle sassit, résignée.

Jai rencontré ta mère, Anne, par hasard. Elle travaillait dans une boutique près de chez mes parents. Nous sommes tombés amoureux. Je suis parti à larmée. Nous devions nous marier après. Quand elle est venue annoncer sa grossesse à ma mère, celle-ci la chassée, disant quelle ne voulait pas dune bru orpheline. Puis elle ma écrit quAnne avait épousé un autre. Je lai cru. Après larmée, je ne suis pas revenu. Ma mère, avant de mourir, ma avoué la vérité.

Élise pleurait silencieusement.

Je nai pas dexcuses. Pardonne-moi. Jai retrouvé la tombe dAnne. Après la mort de mes parents, je me croyais seul. Mais maintenant, jai une fille, un petit-fils. Je veux vivre près de vous. La maison de mes parents est à toi.

Le soir, Gérard partit.

Quest-ce que tu vas faire ? demanda Stéphane.

Je ne sais pas.

Il doit retourner dans sa ville pour régler des affaires. Si on allait le raccompagner à la gare demain ?

On verra…

Le lendemain matin, Stéphane, Élise et Jules attendaient sur le quai.

Elle laperçut le premier. Leurs regards se croisèrent. Pour la première fois, elle lui sourit.

Il ralentit, sourit à son tour.

Quelques minutes plus tard, Gérard tenait Jules dans ses bras.

Je reviens dans un mois pour de bon. Il faudra signer les papiers pour la maison.

On a le temps… murmura Élise.

Pardonne-moi, ma fille.

Elle pleura. Il lenlaça. Pour la première fois, elle sentit lamour dun père.

Je dois y aller…

Reviens vite.

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Pardonne-moi, ma petite fille
Le destin de naître Nathalie était folle de rage. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne s’était pas sentie aussi en colère. Tout était désormais évident : elle était enceinte. Mais voilà le problème – ce n’était vraiment pas le bon moment. Nous étions en mille neuf cent quatre-vingt-treize, une époque difficile et incertaine, où ceux qui avaient encore un travail étaient considérés comme des chanceux. Nathalie venait justement de décrocher un emploi stable, avec un salaire correct pour cette période. La vie commençait enfin à prendre un tournant positif – et là, tout bascule. Mais qui voudra d’elle après son congé maternité ? Un enfant, c’est bien suffisant. Nathalie et son mari Nicolas élevaient déjà leur fils Vlad, qui venait de faire sa rentrée au CP. Avant la crise des années quatre-vingt-dix, à l’époque où le pays connaissait une certaine stabilité, ils désiraient un autre enfant, mais cela n’avait pas abouti. Désormais, ce n’était plus la peine d’y penser. Le dîner fut long et pesant. Pourtant, Nathalie et Nicolas prirent ensemble la décision d’avorter. Le couple habitait un grand village, la polyclinique se trouvait à deux pas. À l’époque, il n’y avait pas de « jours de réflexion », personne ne tentait de faire changer d’avis les femmes enceintes ; Nathalie prit donc rendez-vous sans difficulté. Lors de la consultation, on lui demanda seulement si elle voulait garder la grossesse ou non. L’« exécution » devait être réalisée par la seule gynécologue du village, réputée pour son expérience. Par une chaude matinée d’été, Nathalie quitta la maison pour se rendre à l’hôpital, situé un peu plus loin que la polyclinique. La chaleur était écrasante, le soleil tapait déjà fort tôt le matin et l’air dépassait allègrement les trente degrés. Il fallait à peine vingt minutes à pied ; marcher sur de longues distances ne lui faisait normalement pas peur, mais aujourd’hui, chaque pas semblait alourdir ses jambes comme si on y avait attaché des poids de plomb, sa tête tournait et elle luttait contre le sommeil. Nathalie comprit qu’elle n’arriverait pas à l’hôpital ce jour-là et fit demi-tour, heureusement sans s’être trop éloignée. Elle dormit toute la journée, comme si elle n’avait pas fermé l’œil depuis quarante-huit heures… Le lendemain, lorsqu’elle parvint enfin à l’hôpital, elle apprit que la gynécologue, celle-là même qui devait pratiquer l’intervention, était malade et absente pour au moins deux semaines. *** – Deux semaines, maman, tu te rends compte ?! – criait Nathalie au téléphone. – Deux semaines, c’est une catastrophe ! Je vais déjà sentir mon bébé bouger ! Sa belle-mère, d’une patience d’ange, soupira en écoutant la complainte de sa bru : – Ma fille, c’est peut-être un signe du destin… – Un signe, maman ? Et qu’est-ce qu’on va faire, Kévin et moi, hein ? Comment va-t-on s’en sortir, comment va-t-on élever Vlad, lui payer l’école ? Qui voudra de moi après un nouveau congé ? – Nathalie, on t’aidera, grand-père et moi, on gardera le petit… – Non, maman ! – coupa Nathalie, catégorique. Sa belle-mère soupira à nouveau. Croyante et pieuse, la décision de Nathalie et de son fils la bouleversait, mais elle n’osa pas discuter – ce n’était pas sa vie, ni sa famille… *** Nathalie multipliait les tentatives pour « résoudre son problème ». À l’hôpital départemental, la file d’attente était interminable ; une hospitalisation n’était possible que sous trois semaines, et le cas n’étant pas urgent… *** – Nathalie, j’ai une amie au chef-lieu avec qui j’ai parlé, elle peut t’aider ! – gazouillait Olga, une vieille amie. – Et ça coûterait combien ? – demanda Nathalie sans détour. – Trois fois rien, j’en ai déjà discuté. Mais il faut venir demain matin avant dix heures. La docteure s’appelle Hélène Valentinovna Grichina, retiens bien son nom ! Au matin, Nathalie était déjà dans le car. Après une sieste rapide, elle se sentait presque en forme. Les premiers symptômes de grossesse l’agaçaient de plus en plus – l’envie d’en finir avec ce problème était presque obsessionnelle. À sa descente, elle découvrit un chef-lieu noyé dans la verdure, presque désert ce jour-là. Un crachin désagréable s’était mis à tomber dans la nuit, le vent s’était levé, et la chaleur insupportable des derniers jours avait brutalement laissé place à un temps maussade et frais. Serrant sa veste contre elle, Nathalie pressa le pas vers l’hôpital. Elle ne voulait surtout pas rater le rendez-vous avant dix heures. Elle dut presque courir jusqu’à l’hôpital. À peine entrée, elle fut accueillie par un hall d’une inquiétante vacuité. Derrière elle, la porte claqua lentement dans un bruit strident. L’ambiance évoquait un film d’horreur : des murs décrépis, la peinture s’effritant par plaques, les portes du vestiaire grandes ouvertes, des cintres vides. Un silence d’église régnait. Nathalie avança à tâtons et poussa la première porte ouverte. « Accueil », devina-t-elle, quoique rien ne l’indiquât. À sa grande surprise, à la table de la réception, une vieille femme échevelée était assise, fixant une feuille blanche. Par politesse, Nathalie frappa à la porte : — Bonjour, pouvez-vous m’indiquer où trouver la Docteure Hélène Valentinovna Grichina ? — On n’a pas de telle personne ici ! – gronda la vieille d’une voix saccadée, sinistre comme la porte d’entrée. Elle ne leva même pas les yeux ; elle ne semblait rien écrire, elle scrutait juste le vide de la page blanche, les bras ballants. — Que voulez-vous dire ? Elle n’est pas là aujourd’hui ou elle n’existe pas ? – demanda Nathalie, stupéfaite. — Je t’ai dit qu’on n’a pas de telle personne, c’est clair ?! – aboya la femme, relevant la tête, si bien que Nathalie réprima de justesse un cri. Difficile de ne pas hurler en voyant ses yeux troubles, quasi vitreux. Lorsqu’elle esquissa un rictus, révélant des dents pointues et noires, Nathalie prit peur, tourna les talons et courut sans demander son reste, oubliant pourquoi elle était venue. Elle ne retrouva son calme que dans le car bondé de gens normaux… *** – Mais enfin, qu’est-ce qui t’arrive ? – s’offusqua Olga au téléphone. – Je me suis démenée pour toi, j’ai négocié… et tu n’es même pas venue ! Hélène Valentinovna t’a attendue toute la matinée ! – Tu sais, je… je vais attendre notre chère Anne-Pierre, – marmonna Nathalie avant de raccrocher. La pluie, jusqu’ici fine, tambourinait maintenant contre les vitres en grosses gouttes, et Nathalie songeait… Elle avait pourtant tout fait pour aller au bout, mais une main invisible semblait sans cesse la détourner de son objectif, l’en éloignant à chaque fois un peu plus. À la fenêtre, la cour était vide, mais soudain, débouchèrent deux passants qui défiaient la pluie : une jeune femme et un garçon de sept ans poussant une poussette avec une fillette installée dedans. Ils se hâtaient, cherchant refuge sous un parapluie. La fillette, boucles blondes ébouriffées, sortait la tête, ouvrait les mains pour sentir les gouttes et riait aux éclats. Le garçon riait aussi, attendri par les espiègleries de sa sœur. Le cœur de Nathalie se serra. Dans quelques années, peut-être marcherait-elle ainsi sous la pluie elle aussi… *** — C’est trop tard, ma chère, les délais sont dépassés, – sourit Anne-Pierre en fixant Nathalie de ses immenses yeux noisette. Nathalie l’appelait « son faon ». — Ce n’est pas vraiment une raison de se réjouir… – souffla Nathalie. Au fond, elle était soulagée de l’entendre. — Je ne sais pas. Mais ce n’est sûrement pas une raison de pleurer ni de t’arracher les cheveux, – haussa les épaules Anne-Pierre. Rassérénée, Nathalie rentra chez elle et annonça d’une voix assurée à son mari que l’enfant naîtrait. Et cette nuit-là, elle fit un rêve merveilleux. Elle se promenait dans un parc foisonnant de verdure et de fleurs éclatantes sous le soleil. Devant elle, une adolescente blonde, grande et élancée, vêtue d’une petite robe à fleurs, souris aux joues creusées de fossettes, son nez constellé de taches de rousseur et ses yeux verts en amande comme ceux de Nicolas. Nathalie voulut la prendre dans ses bras, mais la jeune fille lui fit signe, lui envoya un baiser soufflé et lança : – Appelle-moi Lydie ! Avant de s’élancer sur la petite allée. *** Seize ans plus tard, en regardant sa fille Lydie, grande, blonde, avec ses adorables fossettes et ses taches de rousseur, Nathalie repensait souvent à celui qui, à l’époque, l’avait empêchée d’avorter. Lorsqu’elle raconta cette histoire à sa fille, elle s’attendait à une réaction blessée, mais Lydie se contenta de sourire et de la serrer dans ses bras. Dès lors, Nathalie fut convaincue que la phrase « les enfants ne choisissent pas leurs parents » était fausse : ils les choisissent. Et parfois, ils leur envoient des signes bien avant leur naissance.