Puisque vous êtes si persuadé que je suis une traînée, alors dites à tous ceux qui sont rassemblés avec qui exactement vous avez conçu votre fils ! Vous-même m’avez laissé échapper cette information !

La voix de Théo était douce, presque suppliante. Il se tenait au milieu de la pièce, déjà vêtu de son costume de cérémonie, et tripotait nerveusement sa cravate parfaitement nouée. Élodie ne se retourna pas. Elle continua de fixer son reflet dans le grand miroir, traçant lentement et avec une précision chirurgicale le contour de ses lèvres dun rouge bordeaux. La soie noire de sa robe épousait ses courbes, ne laissant aucune place à limagination, tout en restant élégante et sobre. Cétait une tenue pour une femme qui connaissait sa valeur. Une tenue pour aller au combat.

Quest-ce quil a, Théo ? demanda-t-elle dune voix calme, égale, sans la moindre trace dagacement. Cétait ce calme qui effrayait le plus son mari. Il était habitué à ses emportements, à leurs disputes quils pouvaient ensuite oublier dans une étreinte. Mais cette sérénité glaciale était nouvelle et étrangère.

Enfin tu connais maman. Elle pourrait le trouver un peu trop osé, finit-il par dire, choisissant un mot qui ne sonnerait pas comme une accusation directe.

Élodie posa son rouge à lèvres et se tourna lentement vers lui. Un sourire à peine perceptible, froid, jouait sur ses lèvres.

Ta mère trouverait osée même une burqa si cétait moi qui la portais. Tu as oublié son coup de fil à tante Claire la semaine dernière ? Quand elle a chuchoté, mais assez fort pour que tu lentendes, que je « faisais des yeux doux » à notre voisin retraité ? Le vieux Marcel, qui a quatre-vingt-deux ans et qui a du mal à me distinguer de la factrice.

Théo tressaillit comme si elle lavait giflé. Il se souvenait de cette conversation. Il était dans le couloir, faisant mine de chercher ses clés, tandis que sa mère, dans la cuisine, déversait son venin. Il sétait alors contenté de rentrer dans leur chambre, et le soir, il avait simplement dit à Élodie quelle devait être plus forte.

Élodie, sil te plaît, ne commence pas. Cest son anniversaire. Cinquante-cinq ans. Passons juste une soirée normale. Pour moi. Fais comme si de rien nétait, daccord ?

« Fais comme si de rien nétait. » Cette phrase était devenue le leitmotiv de leurs deux dernières années. Faire semblant quand sa belle-mère remettait en question ses talents culinaires devant les invités. Faire semblant quand elle leur offrait, pour leur anniversaire de mariage, un livre intitulé « Comment garder son mari ». Faire semblant face aux sous-entendus, aux regards en biais, aux mensonges éhontés que Jeanne-Marie distribuait avec délectation à toute la famille. Élodie avait fait semblant. Elle avait avalé, supporté, enduré. Pour lui. Pour Théo, quelle aimait et qui, chaque fois, la regardait avec des yeux de chien battu, déchiré entre sa mère et sa femme.

Mais quelque chose sétait brisé. Un mois plus tôt, une semaine, ou peut-être ce matin même, quand elle avait choisi cette robe. Elle sétait regardée dans le miroir et avait soudain compris quelle nen pouvait plus. Quelle ne pouvait plus être « plus intelligente », « plus sage », « au-dessus de ça ». La coupe de sa patience avait non seulement débordé, mais son contenu sétait transformé en une lame de glace tranchante.

Daccord, mon chéri, dit-elle avec une douceur inattendue. Théo souffla, soulagé. Je ne ferai attention à rien. Je serai gentille et polie. Je sourirai à tes cousines qui me prennent pour une traînée. Jembrasserai ta mère et lui souhaiterai longue vie.

Elle sapprocha de lui, effleura le revers de sa veste pour en chasser un pli invisible. Il voulut lembrasser, la serrer contre lui, mais son corps était tendu comme une corde.

Merci, ma chérie, murmura-t-il. Je savais que tu comprendrais.

Élodie leva les yeux vers lui. Son regard était vide de chaleur, damour. Seul un calcul froid et précis y brillait.

Je porterai même un toast. Un beau toast. À la famille, à lhonnêteté et à la fidélité. Je pense que ta mère appréciera.

Elle prit son petit sac sur la coiffeuse, et lair semplit de larôme enivrant de son parfum. Théo sourit, ne percevant dans ses mots quune trêve tant attendue. Il ignorait quÉlodie ne se rendait pas à cet anniversaire pour capituler. Elle y allait pour une exécution. Et elle navait pas lintention dêtre la victime.

La salle du restaurant, choisie par Jeanne-Marie pour son anniversaire, baignait dans une luxueuse ostentation. Lair était épais, saturé de parfums, de laque et de plats chauds. Il semblait étouffant à Élodie, comme si elle respirait non pas de loxygène, mais lauto-satisfaction concentrée des autres. Les innombrables membres de la famille, dont elle navait pour la plupart croisé que deux ou trois fois dans sa vie, sapprochaient de leur table, offraient des bouquets à la fêtée et lui souhaitaient une bonne santé avec des sourires forcés. Théo rayonnait, présentant sa mère avec fierté, recevant les félicitations comme si cétait aussi son anniversaire.

À Élodie, dans cette pièce soigneusement mise en scène, on avait assigné le rôle daccessoire joli mais silencieux. Elle sassit le dos droit, répondit aux sourires de convenance par des sourires tout aussi convenus, et sentit sur elle les regards collants et jug

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Puisque vous êtes si persuadé que je suis une traînée, alors dites à tous ceux qui sont rassemblés avec qui exactement vous avez conçu votre fils ! Vous-même m’avez laissé échapper cette information !
Cesse de lutter : Trois ans après la disparition de son mari, Anne Martin se battait contre le silence pesant de son appartement parisien. Elle allumait la télévision si fort que les verres tremblaient dans le buffet, passait des heures au téléphone avec des cousins éloignés, et confectionnait des tartes férocement, comme pour y enfouir sa douleur et sa solitude. Ses tartes encore fumantes, elle les distribuait à ses voisins pour s’offrir un mot de gratitude qui apaiserait son cœur meurtri. Bien que sa fille Élodie l’appelât chaque jour et l’invitât auprès des petits-enfants, Anne ne parvenait pas à trouver sa place dans leur joyeux appartement bruyant de banlieue : trop de disputes autour de la télé, trop de lessives, trop de gestes maladroits d’affection. Un matin pourtant, Anne ne mit pas la télévision. Elle se plongea sans crainte dans la sérénité : tic-tac d’une pendule héritée de sa grand-mère, croassement d’un corbeau dans la cour, grondement d’un tramway parisien, elle entendit enfin son propre souffle. Petit à petit, elle entreprit une révolution : tri de ses affaires, élimination du superflu, renouveau dans son cocon chaleureux. Chaque matin, elle enfilait son vieux peignoir fleuri, préparait son thé au citron, écoutait la mélodie douce d’une chanson rétro sur la radio de la cuisine. N’ayant plus à craindre le jugement des autres, Anne prenait soin de ses plantes sur son balcon-orangerie, retrouvant dans ses gestes simples la joie et la dignité. Lire quelques vers de Prévert avant de dormir, s’occuper de ses fleurs, entretenir son appartement : chaque rituel rythmait désormais son bonheur tranquille. Lorsque sa fille Élodie lui proposa de venir s’installer chez elle, Anne regarda sa tasse préférée, ses pendules, ses plantes, et répondit d’une voix sereine et assurée : « Merci, ma chérie, mais ici je suis chez moi. J’ai ma paix, mon ordre, mes petites tâches, et je suis utile. Je me sens bien, chez moi – pour moi. » Dans le calme retrouvé de son appartement, Anne Martin trouva enfin les piliers d’une vie nouvelle : un foyer douillet, l’accord avec soi-même, la liberté d’être et la joie dans la simplicité du quotidien. Son univers n’était plus un désert, mais un refuge chaud où il fait bon vivre…