Tatou, tu ne nous parles plus du tout, qu’est-ce qui se passe ?

Papa, tu ne nous parles plus du tout.

Rentrer chez elle, Élodie nen avait pas envie. Elle redoutait ces mots :
Jaime une autre femme ! Comment survivre à cela, sans même parler de le comprendre ? Et les enfants ? Ils adorent leur père.

Dans lappartement, Nicolas alluma la lumière et constata quil était seul. Des manuels scolaires traînaient dans la chambre des enfants, signe quils avaient fait leurs devoirs avant de partir sans rien ranger. Il sassit dans son fauteuil, se couvrit le visage de ses mains, ne sachant comment aborder la conversation avec sa femme.

Oui, je suis fatigué, murmura-t-il. Il détestait rentrer dans un foyer vide. Il composa le numéro de lun de ses fils.

Antoine, où êtes-vous ? Je suis rentré, mais lappartement est désert.

On est chez mamie avec maman, elle est un peu malade. On rentre bientôt.

Nicolas se rongea les sangs, cherchant la meilleure façon dannoncer la nouvelle. Virginie avait vingt-cinq ans, des cheveux roux et des yeux verts. Elle aurait pu choisir nimporte quel homme, mais cétait lui quelle avait remarqué. Elle était plus jeune de dix ans et dune beauté éclatante.

Chaque fois, il lui était plus difficile de la quitter. Inventant des excuses de plus en plus improbables, il songea quà la retraite, il pourrait écrire des romans, tant il excellait à mentir à sa femme.

Élodie était intelligente, travaillait comme responsable marketing. Elle aimait son travail et était respectée pour son esprit vif, son caractère doux et sa compétence. Jolie, certes, mais pas extraordinaire, contrairement à Virginie, surtout lorsque celle-ci laccueillait en déshabillé.

Il avait toujours cru leur mariage solide, quils étaient de bons parents. Élodie, bien que travailleuse, passait tout son temps libre avec les enfants. Personne naurait pu imaginer quun jour

Si angoissé à lidée de parler à sa femme, il sursauta en entendant la clé dans la serrure et décida de reporter la discussion au lendemain. Les garçons se précipitèrent vers lui pour raconter leur journée.

Nicolas, tu dînes avec nous ?

Non, je suis fatigué, Élodie. Je vais me coucher.

Son comportement récent ne lui plaisait pas.

Le lendemain matin, Nicolas resta silencieux et sombre à table.

Papa, tu ne nous parles plus, lança laîné.

Ne dis pas de bêtises. Les adultes ont des problèmes dont les enfants nont pas à soccuper. Si vous voulez venir avec moi, dépêchez-vous, répondit-il sèchement.

Élodie prépara des encas pour chacun et leur donna une pomme. Lattitude de Nicolas la troublait.

Je lui parlerai ce soir, décida-t-elle en partant travailler.

Mais le dîner se fit sans Nicolas. Il rentra vers minuit, sans explication. Elle lentendit boire un verre deau avant daller se coucher.

Après le petit-déjeuner, tandis que les enfants se préparaient pour lécole, elle aborda le sujet.

Peux-tu mexpliquer ce qui se passe ?

On en parlera ce soir, répondit-il froidement.

***

Il a une autre femme, affirma Nadège quand Élodie lui eut tout raconté.

Quelle autre femme ? Choisis bien tes mots, ça fait dix ans quon est mariés !

Cest justement pour ça. Il te repousse la nuit, rentre tard, ne donne aucune explication

Et comment le sais-tu ? sétonna Élodie.

Jai vécu la même chose, je reconnais les signes. Et je ne tenvie pas.

Rentrer chez elle, Élodie nen avait pas envie. Elle redoutait ces mots : Jaime une autre femme.

Mais pour que les choses changent, il fallait parler. Elle pressa le pas.

Assise seule dans la cuisine, Élodie attendit son mari. Quand la clé tourna dans la serrure, elle se raidit. Ce soir-là, Nicolas était de bonne humeur et demanda même quand serait servi le dîner.

Où sont les garçons ?

Ils font leurs devoirs, mais je peux te servir sans eux.

Il hocha la tête et sinstalla à table. Tout en mangeant, il observait sa femme. Intelligente, travailleuse, au caractère doux. Autrefois, tout en elle lui plaisait : ses cheveux, ses yeux, ses lèvres sensuelles. Mais plus maintenant.

Cest délicieux, complimenta-t-il.

Parlons, insista Élodie.

Sans un mot, Nicolas prit du pain et continua de manger, la regardant à la dérobée. Le dîner sacheva dans un silence pesant. Elle ne le pressa pas. Au bout de quelques minutes, il commença, évitant son regard.

Élodie, jaime une autre femme et je quitte la famille. Je ne laisserai pas les garçons, je viendrai les voir, mais nous ne vivrons plus ensemble.

Il soupira profondément.

Tu nous chasses de ta vie par égoïsme. Il est plus simple pour toi dabandonner tes enfants que de te priver de quelque chose.

Nicolas ne répondit rien. Elle avait raison. Oui, il aimait Virginie et navait pas su résister.

Je nai pas le choix, apparemment. Tu as déjà tout décidé, ou puis-je encore te convaincre ? Sache, Nicolas, que je ne te reprendrai pas.

Jai compris. Mais je ne reviendrai pas. Virginie est enceinte, elle va bientôt accoucher. Je ne peux pas labandonner avec un bébé.

Et tes deux fils, tu peux les abandonner, cest ça ? La conscience ne te gêne pas, à ce que je vois.

Ne dramatise pas. Des milliers de familles se séparent, et les enfants gardent de bonnes relations avec leur père.

Un bébé, dis-tu ? Elle te ment pour que tu quittes tes enfants plus vite.

Ne dis pas ce que tu ignores.

Très bien. Vous ne me concernerez plus. Comment comptes-tu annoncer ton départ aux enfants ?

Quy a-t-il de compliqué ? « Les garçons, venez ici », cria Nicolas. Je vais leur dire maintenant.

Ils se tinrent devant lui.

Maman, on a fini nos devoirs. On a faim.

Votre père veut vous parler, dit Élodie en séloignant vers la fenêtre.

Mangez dabord, nous parlerons après, tergiversa Nicolas, incapable de commencer.

On a fini, papa. De quoi voulais-tu nous parler ? demanda laîné.

Élodie navait pas lintention de lui faciliter la tâche. Elle ramassa la vaisselle et la posa dans lévier.

Je vois que votre père est perdu. Les garçons, il a une autre femme et veut aller vivre avec elle.

Et nous ? sexclamèrent-ils en chœur.

Vous aurez une nouvelle maman et vivrez à quatre. Moi, je ne vous gênerai plus.

Sous les regards stupéfaits de son mari et des enfants, Élodie enfila son manteau, prit son sac, ses papiers, ses cartes et quelques affaires, puis quitta lappartement.

Papa, cest vrai ? On aura une autre maman ?

Nicolas était trop bouleversé pour répondre.

Au lit, vite ! lança-t-il avant de se réfugier dans sa chambre.

***

Élodie passa la nuit chez Nadège, qui la soutint sans réserve.

Tu as bien agi, lui dit-elle.

Je minquiète pour les garçons. Et elle éclata en sanglots.

Ils ne risquent rien. Nicolas est un salaud, mais il les aime.

Élodie ne dormit pas de

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Tatou, tu ne nous parles plus du tout, qu’est-ce qui se passe ?
Et c’est quoi, l’amour ? — Ne pleure pas, ma chérie, tu vas pas verser des larmes pour ce Boris, il ne les mérite pas, — consolait Mamie Aline sa petite-fille Véra. — Je t’avais prévenue avant le mariage, Boris n’est pas fait pour toi… mais toi, tu parlais d’amour… d’amour, vous vous aimiez soi-disant. Et maintenant, il est où, cet amour ? — Oh mamie, je croyais que tu allais me réconforter, mais tu répètes toujours la même chose, — sanglotait Véra en essuyant ses larmes. — Qu’est-ce que tu veux que je dise ? Que je félicite ce Boris, qui ne vaut rien, et voilà pourquoi tu pleures. — Mais mamie, l’amour alors ? Je lui faisais confiance, et il a ramené chez nous ma voisine Valérie, qui a sept ans de plus que lui, et en plus elle s’est moquée de moi… On n’a vécu que six mois ensemble, et déjà… Véra était rentrée plus tôt du travail, elle est entrée dans la maison, a entendu des rires, elle est allée dans la chambre et a vu une scène qui lui a coupé le souffle. Boris l’a regardée, effrayé, et Valérie a souri et a lancé : — Ben alors, tu fais cette tête ? J’enseigne à ton mari tous les secrets de l’amour, — et elle a éclaté de rire. Véra s’est enfuie de la maison, courant sans réfléchir, et s’est retrouvée chez sa grand-mère. — Mais c’est ça, l’amour… C’est quoi cet amour, s’il ramène une autre femme à la maison ? Quitte-le, divorce tant qu’il n’y a pas d’enfant. Viens vivre chez moi, — disait Aline. Mamie essayait de parler fermement, mais son cœur saignait. Sa petite-fille adorée avait été blessée par ce Boris, issu d’une famille de buveurs et de bagarreurs. Elle s’en doutait, mais Véra n’avait rien voulu entendre. Bien sûr, il arrive que des enfants de familles comme ça deviennent de bonnes personnes, mais pas Boris. Depuis petit, il faisait des bêtises, adulte il buvait, se battait, et finissait toujours mal. Aline ne voulait pas que sa petite-fille l’épouse. Mais Boris était malin, il savait que Véra était douce, gentille, attentionnée et travailleuse. — Véra, je te jure, dès qu’on se marie, j’arrête de boire, — promettait-il en la demandant en mariage. Et elle, naïve, le croyait. Elle n’avait jamais eu de vrai petit ami, à part peut-être Victor au lycée, mais c’était juste de l’amitié. Elle est tombée amoureuse de Boris, il était beau, elle l’aimait comme s’il n’y avait pas d’autres garçons. Il avait quatre ans de plus, avait fait son service militaire. Tout le monde a essayé de dissuader Véra de se marier, même sa copine Lisa lui a dit : — Je n’aime pas ton Boris, si tu l’épouses, ne viens pas chez nous avec lui. Mon mari ne le supporte pas non plus, il dit que tu regretteras. — Lisa, arrêtez tous avec vos “si, si”… Je serai heureuse, moi… — a répondu Véra, vexée, et elle est partie, Lisa la regardant partir avec pitié. Aline a fait de son mieux pour consoler sa petite-fille. Elle a préparé une tisane à la menthe, l’a fait boire, a essayé de la distraire, mais elle voyait bien que c’était inutile. Elle savait que quand tout va mal, aucun mot ne console. Il faut du temps. Vers le soir, Boris est arrivé dans la cour d’Aline, ivre bien sûr, et criait dans tout le quartier, quand elle est sortie sur le perron avec un bâton. — Que Véra sorte, sinon je la fais sortir moi-même… — Tu veux pas essayer, — Aline a levé son bâton, — je vais t’en donner, tu vas voir, même si je suis vieille. Aline a osé parce qu’elle voyait les voisins rassemblés derrière la barrière, et Lisa avec son mari Michel étaient déjà dans la cour. Boris hurlait des insultes, menaçait de brûler la maison d’Aline avec Véra dedans, mais Michel est arrivé derrière, a attrapé Boris par le col et l’a secoué si fort qu’il s’est tu. — Tais-toi, on a tout entendu, tu menaces de brûler la maison, on va voir la police, dégage, — il l’a poussé dehors, Boris est tombé sur la route, s’est relevé et est parti sans un mot. Peu à peu, les voisins sont partis, Véra est sortie, Lisa l’a prise dans ses bras. Michel a fait un signe et est rentré chez lui. Aline s’est assise sur le banc sous la fenêtre, Véra et Lisa à côté. — Voilà l’amour, voilà le bonheur, — a murmuré Véra. — Qu’est-ce que je fais, mamie ? Dis-moi, tu sais tout sur l’amour. Tu as vécu cinquante ans avec papi Jean, tu disais que vous étiez heureux. — Seigneur, arrête avec ton amour. Je ne sais même pas ce que c’est, l’amour. Véra et Lisa se sont regardées, haussant les épaules, comme si mamie Aline devait tout savoir… — Mamie, raconte comment tu as épousé papi Jean, — a demandé Véra, et Aline a accepté, juste pour la distraire. — Bon, je vous le dis tout de suite, j’ai pas eu de grand amour, ni de beau mari, ni de belles paroles, ni de beaux bouquets, même pas de belle-mère. Mais je me suis mariée. Aline s’est tue un instant, repensant à sa jeunesse… Avec Jean, son futur mari, Aline était dans la même classe, mais il venait d’un autre village. L’école était ici, au bourg, il faisait trois kilomètres à pied, comme d’autres. Tous les jeunes des petits villages venaient à l’école du bourg. Après la septième, Jean n’est plus revenu, il a disparu. Aline n’a même pas remarqué. Elle ne faisait pas attention aux garçons. Elle a fini l’école et est restée au village. La famille était nombreuse, trois petits en plus d’elle, une sœur et deux frères. Elle faisait tout, surveillait les petits Son père était malade, il était tombé dans la rivière glacée au printemps avec le cheval et la charrette, il avait failli mourir. Depuis, il était très malade, toussait, travaillait comme veilleur de grange. Sa mère travaillait à la ferme, partait à l’aube pour la traite, rentrait le midi, repartait le soir. — Ma fille, prépare à manger, surveille les petits pour qu’ils ne soient pas en retard à l’école, — disait la mère, et Aline faisait tout, elle était responsable, sa mère comptait sur elle. Elle s’occupait des petits, vérifiait les devoirs, lavait, recousait, cuisinait, nettoyait. Sa mère rentrait épuisée. Son père restait couché. Elle n’avait pas le temps d’aller au bal, mais parfois elle s’arrangeait. Sa mère lui disait : — Va au bal, ma fille, tu es jeune, le travail ne finit jamais, mais la jeunesse passe vite. Aline allait parfois au bal et un jour elle a revu Jean, son ancien camarade, revenu au village après trois ans. Il avait grandi, et bientôt il a commencé à tourner autour d’elle. — Je peux te raccompagner ? — demandait-il. Aline s’en fichait, si elle était d’humeur, elle acceptait — Si tu veux, — et ils restaient devant la maison à discuter. Mais si elle n’était pas d’humeur, elle rentrait sans un mot. Jean la suivait partout, obstiné, presque collant. Elle le trouvait banal, ni beau ni moche, juste un gars. Ils sont restés amis presque trois ans. — Aline, je pars à l’armée dans une semaine, tu m’écriras ? — demandait-il. — Si tu écris, je répondrai, — a-t-elle promis. Elle ne répondait pas à toutes ses lettres, il écrivait trop souvent. Mais elle ne voyait personne d’autre, aucun garçon ne lui plaisait. Vers l’hiver, Jean est revenu de l’armée, il avait pris de l’assurance, il était sérieux. Ils ont recommencé à se voir. Au printemps, quand la neige a fondu, Jean a proposé. — Ça fait assez longtemps qu’on se fréquente. Épouse-moi. J’en ai marre de courir d’un village à l’autre. — D’accord, — a répondu Aline. Jean ne lui a jamais dit qu’il l’aimait, elle non plus, c’était juste le moment de se marier. Jean n’était pas bavard. Un gars du village, pas un prince charmant. — Papa, maman, je me marie. Jean m’a demandé. Le père n’a rien dit, il était déjà faible. La mère a fait un scandale, même la grand-mère est venue crier : — Pourquoi tu veux de ce malheureux sans le sou ? Il n’a rien, — Aline ne disait rien, ils n’étaient pas riches non plus. Pareil. Le mariage a eu lieu dans le village de Jean, c’était joyeux, avec des chansons, des danses, des blagues. Il faisait beau, tout fleurissait, il y avait beaucoup d’invités. On leur a offert trois poules et un coq, même deux sacs de blé, un sac de farine. Ils ont décidé de vivre au village d’Aline, le temps de construire une maison, en attendant elle vivait chez lui, avec son beau-père. Sa belle-mère était morte jeune. Le beau-père et la famille ont construit une petite maison en un été. Ils s’y sont installés. Puis ils ont bâti une grange, pris une vache et un cochon. Aline travaillait à la ferme, Jean conduisait le tracteur. Ils travaillaient dur, mais ils étaient jeunes, ils faisaient tout. Un an plus tard, un fils est né. Ils n’ont pas eu d’autres enfants. — J’aurais aimé une fille, — disait-elle, mais ça n’a pas marché. Quand leur fils a grandi, il est parti en ville, est devenu agronome, s’est marié avec une fille du coin, douce et gentille. Puis est née Véra, la petite-fille adorée d’Aline. Aline et Jean ont vécu ensemble jusqu’à la retraite. — On était bien, tous les deux, — racontait Aline, — Jean était fiable et calme. Il n’a jamais haussé le ton. On ne se cachait rien. On se réjouissait de ce qu’on avait. On avait des ruches, c’était la passion de Jean, je l’aidais. Il pouvait passer des heures avec les abeilles. Parfois, une abeille me piquait la joue. Il riait et plaisantait : — On va mettre de l’eau froide, t’as la joue toute gonflée, on voit plus ton œil, mais t’es toujours belle. Jean aimait Aline en silence, il ne disait pas de mots doux, mais il cueillait des framboises ou des fraises pour elle, elle riait. Jean aimait aussi lire. Il a dû lire toute la bibliothèque du village, même s’il avait peu de temps, il trouvait toujours un moment, parfois il lisait à voix haute à sa femme. — Voilà, les filles, — conclut mamie Aline, — on a vécu cinquante et un ans ensemble. On n’a jamais parlé d’amour, on ne s’est jamais fait de déclarations, on n’y pensait même pas. On était juste là, l’un pour l’autre, on se soutenait, on prenait soin de l’autre quand il était malade. Mais Jean est parti, et mon conte de fées s’est terminé. Je vis seule dans cette maison. Véra a divorcé de Boris, il ne l’a plus jamais menacée et l’évitait. Bientôt, elle a trouvé le bonheur et s’est mariée avec un homme bien. L’essentiel, c’est que mamie Aline a approuvé son choix.