Qui êtes-vous ?

**Journal dun homme 15 octobre**

Qui êtes-vous ?
Élodie resta figée sur le pas de sa porte, incrédule. Une inconnue dune trentaine dannées, les cheveux en queue-de-cheval, se tenait devant elle, deux enfants curieux derrière elle. Dans lentrée, des chaussons traînaient, des manteaux inconnus pendaient au portemanteau, et une odeur de pot-au-feu flottait depuis la cuisine.

Mais qui êtes-vous ? demanda la femme, serrant contre elle le plus jeune des enfants. Nous habitons ici. Cest Grégoire qui nous a laissés entrer. Il a dit que la propriétaire était daccord.

Cest MON appartement ! La voix dÉlodie tremblait de colère. Je ne vous ai JAMAIS autorisée à vivre ici !

La femme cligna des yeux, désorientée, regardant les jouets éparpillés, la lessive qui séchait dans la cuisine, comme pour y chercher confirmation de ses droits.

Mais Grégoire a dit Nous sommes de sa famille Il a assuré que vous étiez compréhensive

Élodie sentit une rage froide lenvahir. Elle ferma lentement la porte et sy adossa, tentant de reprendre ses esprits. Sa maison, son espace, sa vie et elle sy retrouvait étrangère.

**Il y a un an, tout était différent.**

Élodie profitait de vacances bien méritées après la rénovation dun bâtiment historique au cœur de Lyon. À trente-quatre ans, elle était architecte accomplie, indépendante. Sa carrière occupait lessentiel de sa vie, et elle sen satisfaisait : son travail la passionnait et lui assurait un confort financier.

Grégoire, elle lavait rencontré sur une plage de Nice, un soir dété étouffant. Charmeur, un peu plus âgé quelle, il avait un sourire doux et des yeux bruns attentifs. Divorcé depuis trois ans, père de deux enfants un garçon de dix ans et une fille de sept , il était contremaître dans une grande entreprise de construction.

Il la courtisait avec une galanterie désuète : fleurs quotidiennes, dîners face à la mer, promenades sous les étoiles.

Tu es spéciale, murmurait-il en effleurant sa main de ses lèvres. Intelligente, autonome, belle. Une femme qui sait ce quelle veut.

Élodie fondait sous ses compliments. Après des relations ratées avec des hommes intimidés par sa réussite ou en compétition avec elle, Grégoire semblait un cadeau du destin.

Il respectait son travail, sintéressait à ses projets, la soutenait face aux clients exigeants.

Jaime ta force, disait-il. Mais aussi ta féminité, ta douceur.

Les vacances terminées, leur histoire continua. Grégoire venait la voir à Lyon, elle à Marseille. Appels vidéo, messages, projets davenir.

Huit mois plus tard, il la demanda en mariage sur la plage de leur rencontre.

Le mariage fut simple mais chaleureux. Élodie sinstalla à Marseille, trouva un poste dans un cabinet local, et laissa vacant son appartement lyonnais.

Nous ne faisons quun, affirmait Grégoire en létreignant. Mes enfants sont les tiens, mes problèmes aussi. Nous surmonterons tout ensemble.

Au début, Élodie était heureuse. Elle aimait cette sensation de famille, les rires des enfants. Elle aidait volontiers : cadeaux, activités extrascolaires, visites médicales.

Puis, peu à peu, les choses changèrent.

Dabord, des détails : Grégoire prélevait de largent sur son compte sans prévenir. « Jai oublié de te demander, désolé », sexcusait-il.

Ensuite, il demanda de laide pour les pensions alimentaires de son ex-femme.

Tu comprends, nest-ce pas ? Les enfants ne sont pas responsables de nos difficultés.

Élodie comprenait. Elle aimait Grégoire, sattachait à ses enfants.

Mais les demandes devinrent récurrentes, plus importantes : un voyage chez leur grand-mère à Bordeaux, des vêtements dhiver, une colonie de vacances, un professeur particulier.

Pire : Grégoire transférait désormais largent directement depuis son compte, sans même la consulter.

Ce sont nos enfants maintenant, se justifiait-il. Tu les aimes, non ? Et ton salaire est plus élevé que le mien.

Ce nest pas une question dargent, mais de respect, répliquait-elle. Tu aurais pu men parler.

Bien sûr. La prochaine fois, je te demanderai.

Mais la « prochaine fois » ne vint jamais.

Élodie se sentit réduite à une simple source de financement. Jamais consultée, toujours mise devant le fait accompli. Et lorsquelle tentait de discuter budget, Grégoire laccusait dégoïsme, de froideur.

Je te croyais différente. Largent ne devrait pas compter à ce point.

**Ce jour de mai, lorsquelle décida de rendre visite à sa mère malade près de Lyon et de vérifier son appartement, Élodie espérait encore sauver leur couple.**

Mais ce quelle découvrit dépassa ses pires craintes.

Lappartement était en désordre : vaisselle sale, linge étendu, un lit denfant dans sa chambre. Sur la table, des factures impayées sélevaient à plus de huit cents euros.

Depuis combien de temps vivez-vous ici ? demanda-t-elle, contenant sa colère.

Trois mois, répondit la femme, toujours confuse. Grégoire a dit que nous pouvions rester en attendant de trouver un logement. Nous payons cinq cents euros par mois. Il a assuré que vous étiez daccord.

Dune main tremblante, Élodie appela Grégoire.

Tu as oublié de me demander mon avis ? hurla-t-elle. Tu as installé des locataires chez moi ! Et où est largent de la location ? Quinze cents euros !

Élodie, ne temporte pas, bredouilla-t-il. Cest de la famille éloignée, Sandra et ses enfants. Ils navaient nulle part où aller. Lappartement était vide. Je mettais largent de côté pour nos vacances en Grèce, une surprise

Quelque chose en elle se brisa. Non de rage, mais dune lucidité glaçante.

Pour Grégoire, elle nétait quune ressource. Son appartement, son argent, sa vie tout lui appartenait, et il ne jugeait même pas nécessaire de la consulter.

Grégoire, dit-elle calmement. Ils ont une semaine pour partir.

Tu perds la tête ? Et les enfants ? Où iront-ils ? Tu nas aucun cœur ?

Ce nest pas mon problème. Une semaine. Et je veux largent de la location.

Mais je suis ton mari ! Nous sommes une famille !

Dans une famille, on se respecte.

Elle raccrocha, se tourna vers Sandra.

Je suis désolée, mais vous devez partir. Personne ne ma demandé mon accord.

Les jours suivants, Élodie agît méthodiquement : serrurier, avocat, blocage des comptes.

Grégoire appela, supplia, menaça.

Je croyais que nous étions une vraie famille, sanglota-t-il. Que tu maimais.

Tu as cru que tu pouvais disposer de ma vie. Erreur.

Le divorce fut rapide. Peu de biens communs, pas denfants ensemble. Grégoire rendit une partie de largent, pas tout. Élodie refusa de prolonger les procédures elle voulait tourner la page.

Tu le regretteras, lança-t-il chez le notaire. Tu finiras seule. Qui voudra dune femme aussi dure ?

Moi, répondit-elle. Cela me suffit.

Dans

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Qui êtes-vous ?
Valentina rentrait tard le soir de sa maison de campagne. Elle avait délibérément choisi de prendre la route au crépuscule, roulant lentement sur la plus longue, la route périphérique, plutôt que de se presser comme à son habitude. Si elle n’avait pas eu à travailler le lendemain, elle serait même restée passer la nuit là-bas. Pourquoi prenait-elle tout son temps ? Parce qu’elle n’avait aucune envie de rentrer chez elle. Plus précisément : elle ne voulait pas voir son mari. Sa petite voix intérieure lui soufflait depuis longtemps que, sous ce toit, la cohabitation avec son époux ne durerait plus très longtemps. Leurs relations étaient devenues froides, tendues, et dégénéraient souvent en disputes. Conduisant prudemment, les yeux rivés sur l’obscurité de la route, Valentina ressassait leurs relations familiales bizarres et toxiques… Un peu plus loin, la route traversait un petit village. Comme il se doit, Valentina ralentit et aperçut soudain une vieille dame étrange qui l’attendait près d’un arrêt de bus, à la lumière des phares. La grand-mère tenait dans ses bras une chose enroulée dans un torchon, la serrant contre elle comme un bébé, tout en regardant les voitures qui approchaient avec un espoir immense. Sans réfléchir, Valentina freina, s’arrêta, sortit de la voiture et s’approcha, s’apercevant que la vieille dame avait un cabas à roulettes à ses pieds. — Vous allez bien ? demanda Valentina, inquiète. Vous avez besoin d’aide ? Qu’est-ce que vous tenez là ? Un enfant ? — Un enfant ? répondit la vieille dame, déconcertée, avant de sourire timidement. Non, ce n’est pas un bébé… c’est du pain tout chaud… — Comment ? s’étonna Valentina. Quel pain ? — Du pain fait maison… sorti du four… Je vends mon pain ici… — Vous le vendez ? D’où vient-il ? — C’est moi qui le fais… Ma retraite est minuscule, alors j’arrondis les fins de mois. Pendant les moments difficiles, je viens vendre ici. Je fais un pain délicieux, et il paraît qu’il porte bonheur… — Porter bonheur ? — Un homme me l’a dit ; il m’achète du pain chaque fois qu’il passe. Peut-être viendra-t-il ce soir. Vous n’en voulez pas ? Il est encore tout chaud. Valentina comprenait bien que cette vieille dame avait besoin d’argent et acquiesça. — Oui, je veux bien. Combien coûte une miche ? — Un euro, répondit prudemment la grand-mère, scrutant la réaction de sa cliente. Ce n’est pas trop cher ? — Il vous en reste combien ? — Dix, je viens juste d’arriver. Combien vous en voulez ? — Je prends tout ! dit Valentina résolument, en se dirigeant vers sa voiture pour son porte-monnaie. — Non ! Je ne peux pas tout vendre ! s’écria la vieille dame, affolée. — Pourquoi donc ? s’étonna Valentina. — Parce que je sais que vous n’achetez pas tout ce pain pour vous, mais pour m’aider. Et s’il en fallait à quelqu’un d’autre ce soir ? Si l’homme revient et que je n’en ai plus ? Valentina resta déconcertée devant tant de naïveté. — Bon, alors, combien pouvez-vous m’en vendre ? — Je veux bien vous en vendre cinq… pas plus… répondit la grand-mère avec hésitation. — Pas plus ? — Non, ce ne serait pas juste… Ce pain est pour être mangé, il sort du four… Valentina sourit, paya les miches, les mit dans un sac et reprit le volant, le parfum du pain envahissant bientôt tout l’habitacle. Affamée, elle croqua un morceau… et n’avait jamais rien goûté d’aussi bon. C’est à ce moment-là que son téléphone sonna : — Val, achète du pain s’il te plaît, il n’y en a plus à la maison ! Et tes copines viennent d’arriver ! Valentina jeta un œil sur les miches à côté d’elle, surprise… Elle arriva chez elle, et une délicieuse odeur de pain chaud envahit son appartement. Ses amies d’université la serrèrent dans leurs bras, ravies, et même son mari, attiré par l’odeur, s’empara d’une demi-miche, la humant avec ravissement. — Où as-tu trouvé ce pain incroyable ? — Là où je l’ai acheté, il n’y en a plus… répondit-elle en haussant les épaules. Les filles passèrent la soirée à manger le pain, à boire du vin, à se plaindre de leurs maris… Avant de partir, Valentina donna à chacune une miche de ce pain magique. Peu après, Valentina se coucha sur le canapé du salon, désertant le lit conjugal. Mais au matin, tout avait changé… Son mari s’assit à côté d’elle, soudain doux : — Valentina, ce pain m’a ouvert les yeux. Je te propose de sortir ce soir, dans le petit restaurant où je t’ai demandée en mariage. Pour reprendre notre histoire à zéro… Le téléphone sonna : ses amies, l’une après l’autre, lui racontèrent, émerveillées, que tout s’était arrangé chez elles cette nuit – après avoir mangé ce pain… Alors, Valentina goûta un petit morceau, et se dit que vraiment, ce pain-là avait un étrange parfum… Celui de l’amour pour les autres… Ce pain chaud qui réchauffa les cœurs : une rencontre insolite sur une route de campagne, des amies retrouvées, et une histoire d’amour qui renaît autour du pain magique d’une vieille boulangère